Pourquoi vous inscrire ?
«
»
tome 1, Chapitre 1 « Songe d'une Nuit d'Hiver » tome 1, Chapitre 1

Proie ? Ombre ? Étendu sur sa couchette, les yeux clos, il observait le silence des ténèbres. Ses parents depuis longtemps avaient soufflé la chandelle ; dans l’âtre, le feu se mourait. Leurs corps, jetés sous les édredons, il les devinait se soulever au rythme de leurs inspirations. Aux aguets, seul le murmure de leur respiration troublait le sentiment de sérénité de la maisonnée. Avec précaution, il avait repoussé ses couvertures, puis s’était levé. Un pied posé sur la pierre froide, il frissonna. Pour autant, il ne se découragea pas. Debout dans l’obscurité, il demeura un moment immobile. Dans leur couche, son père s’était soudain retourné en grommelant ; il se figea. Un coup d’œil à la fenêtre, il s’assura qu’il n’était pas trop tard. De l’autre côté, la lune éclaboussait la nuit de ses lumières spectrales ; il poussa un long soupir. Soulagé, une main sur la tête de son lit, il s’avança de quelques pas vers l’âtre. Le bras tendu vers le haut, ses doigts fouillèrent un instant la large poutre qui surplombait le foyer, quand ils rencontrèrent l’objet de son désir. Refermé dessus, il amena à lui la minuscule lampe à huile qu’il alluma à l’aide d’une braise. Malgré sa taille, la flamme réchauffait son visage, tandis que sur le garde-feu dansaient des ombres silencieuses. Du bout de l’index, il en pointa une, puis se retira ; elle ne tarderait pas ; il le savait.

Avec précaution, il posa la veilleuse dans une coupe de terre non loin de la porte. Ainsi protégée du souffle glacial, qui ne manquerait pas de s’engouffrer quand il l’ouvrirait, elle ne s’éteindrait pas. Empoignant à deux mains le lourd verrou, il le tira sans un bruit. Inquiet, il se retourna en direction de la couche familiale ; son père ronflait, sa mère rêvait. Il se saisit alors de sa capeline puis, ses pieds chaussés de ses bottes, il entrebâilla le panneau et sortit, le pot entre les bras. Dehors une lune claire illuminait la clairière dans laquelle était bâtie la chaumière. Sur le sol, les ombres portées des arbres se balançaient doucement. Parfois, il entendait un tintement ; c’était la glace qui cédait et s’écrasait sur la glèbe dure. Les mains enveloppées dans un épais lainage, il serrait de près le plat en terre qui, malgré la petitesse de la flammèche, lui dispensait une chaleur bienvenue.

La surprendrait-il ce soir ? Il l’espérait.

Posant la lampe sur une vieille souche, il referma la porte, puis la reprit avant de s’enfoncer dans le sous-bois. Dans le ciel de rares nuages paressaient, voilant par moment la lune, qui se paraît alors d’un manteau de givre. Lointaines, les étoiles le narguaient tandis qu’elles s’éclipsaient, le temps du vol d’un chaut huant, ou d’un bruant. Inquiet, il scrutait la voûte céleste à sa recherche, en vain.

Serait-il sorti trop tard ? Il ne pouvait le croire.

Aussi résolu, il poursuivit sa marche malgré le froid de plus en plus mordant. Mais alors qu’il arrivait non loin de la rivière, dont il entendait le murmure étouffé sous la couche glacée, il buta contre ce qu’il supposa tout d’abord être une grosse racine. Retenant un mot malheureux, il amortit sa chute dans le creux d’une souche moussue. Hélas dans sa tombée, la coupe s’était brisée et la lampe avait soufflé. Cependant, qu’elle ne fut sa surprise, quand il découvrit ce qu’il avait pris pour les jambes noueuses d’un arbre. Baignée de la clarté blafarde de l’astre nocturne, une paire d’ailes, aussi noire que de l’ébène, reposait à quelques pas du bord de la rivière. Étonné, il s’en approcha. Luisantes, elles semblaient animées d’une vie propre. La main tendue, il en caressa les plumes. Plus douce encore que du duvet, elle dégageait une chaleur bienvenue. Attiré, il voulut s’en saisir, lorsqu’une voix jaillit de l’eau vive.

— N’en fais surtout rien ou alors il m’en cuira.

Surpris, il retira en toute hâte ses doigts, tandis que des yeux il scrutait les berges gelées. Dressée au milieu des flots glacés, une silhouette se détachait des ombres. Nue, ses cheveux dégouttants étaient plaqués sur sa poitrine, ses mains placées à hauteur de son cœur, ses hanches plongées dans le cours d’eau. La langue collée au palais, il n’osait pas prononcer le moindre mot, cependant qu’il se reculait. Bien qu’il n’en ait jamais aperçu plus que les contours nocturnes, quand ’elle fendait les cieux, il la reconnaissait, l’ange de la nuit, son ange de minuit.

Silencieuse, elle était sortie de la rivière gelée ; derrière elle, les eaux s’étaient refermées. À peine plus grande que lui, elle s’était approchée. Malgré l’épaisseur de sa pelisse, il sentait le froid émaner de sa personne, alors même qu’elle ne frissonnait pas.

— Merci, souffla-t-elle.

Puis, s’agenouillant, elle s’empara des fragments de la coupe cassée et les rassembla, avant de les plonger dans la rivière, d’où elle ressortit intacte. De même qu’elle se saisit de lampe et souffla dessus, faisant naître une flamme, que rien ne semblait pouvoir éteindre.

— Tiens, lui murmura-t-elle, comme elle posait entre ses bras la poterie.

Incapable de prononcer le moindre mot, il se sentit rougir. Un sourire triste avait alors illuminé son visage, puis elle s’était détournée. Ayant ramassé la paire d’ailes, celles-ci se déployèrent, puis l’entourèrent.

— Attend ! s’exclama soudain le garçon, comme elle s’apprêtait à s’envoler.

— Je ne peux pas, le supplia-t-elle. Ou alors il m’en cuira.

— Est-ce que… est-ce que, au moins, je te reverrai ?

Un instant, elle hésita. Les yeux tournés vers le ciel, ses ailes retombèrent.

— Je ne peux rien te promettre.

Inquiet, il devinait le trouble qui l’agitait, en même temps qu’elle ne cessait de scruter le firmament. Tout à coup, un nuage obombra la lune et elle se précipita vers lui.

— Prends cette plume et cours te cacher dans cette souche creuse, lui ordonna-t-elle soudain, comme elle avait arraché l’un d’entre elles, avant de la lui glisser entre les doigts. Ne la quitte que lorsque les ombres se seront tues.

La plume serrée entre ses doigts, sa coupe contre lui, il s’élança dans la cavité qu’elle lui avait indiquée. À peine s’était-il éclipsé, qu’une masse lourde se posa, faisant trembler le sol au passage.

— Il est bien tard ma fille, gronda la chose. Pourquoi n’es-tu point encore rentrée ?

— La rivière avait gelé et m’avait emprisonné ; il me fallut casser la glace, mère.

— Gelé, dis-tu ? Cela passe pour cette fois, mais que cela ne se reproduise pas.

— Non, mère.


Texte publié par Diogene, 6 mars 2022 à 21h07
© tous droits réservés.
«
»
tome 1, Chapitre 1 « Songe d'une Nuit d'Hiver » tome 1, Chapitre 1
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
2687 histoires publiées
1217 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Loutre DuNord
LeConteur.fr 2013-2024 © Tous droits réservés