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tome 1, Chapitre 37 « Marzanna, la Corneille » tome 1, Chapitre 37

Dans sa gorge, le feu s'était apaisé ; dans sa poitrine, le souffle lui était revenu ; dans son cœur, le poison avait disparu. Assise à côté de lui, l'ombre le veillait. La vue encore brouillée, il n'en devinait que les contours, au milieu desquels brillaient des yeux couleur de mauve.

— Ga...

Mais le cri mourut sur ses lèvres, alors qu'un doigt se posait dessus.

— Repose-toi, Vuk. En ce lieu, en ce moment, mère n'a aucune emprise sur toi ni sur moi, car je ne suis que son écho.

— Dors, Vuk. Ici, le temps coule s'il peut , poursuivait la voix.

Vuk fixait la silhouette sans comprendre. Accablé, il tentait de garder les yeux grands ouverts, mais déjà le sommeil l'emportait, tandis qu'une main lui couvrait les paupières. Détaché, il la voyait. Agenouillée, elle préparait infusions qu'elle lui glissait ensuite dans la bouche, des baumes avec lesquels elle lui massait la poitrine. Dans son dos, de temps à autre, ses ailes s'agitaient et des plumes voletaient dans la clairière. Parfois, elle se levait allongeant sa tête sur un oreiller confectionnée à partir d'une couche de tourbe, pour s'en aller puiser de l'eau à la rivière. Ainsi coulait le temps s'il pouvait, selon ses propres termes.

— Gamayun, soupira-t-il comme leurs yeux se croisaient ; son esprit réintégrait son corps.

Triste, elle avait esquissé un sourire.

— Je n'en suis que l'écho, Vuk, soupira-t-elle. Maintenant que tu as libéré mes souvenirs, il te faut encore délivrer mon âme. Le jour, elle s'incarne ; la nuit, elle erre, couverte de chaînes, forgées dans le sang de ma mère. Hélas, le temps nous presse ; le printemps se meurt. L'été né, il sera trop tard.

— Parce qu'elle se nourrira du sang des vivants ? souffla Vuk.

Gamayun acquiesça en silence.

— Hélas... Vuk, ces nuits, où tu me surpris, ces nuits que je partageais avec toi, tu m'empêchas par ta présence de faire couler le sang d'innocents. Comme mes frères avant moi, mère m'a punie, car je refusais le destin qu'elle m'avait écrit.

Les mains tendues Vuk s'était saisi des siennes. Surpris, il sentait une étrange chaleur couler dans sa chair, mais elle le repoussa bien vite.

— Non ! bientôt tu te réveilleras et je ne serai plus là. Aussi tu dois m'écoute ! seulement ai-je le droit de faire porter le poids de mes fautes.

— Pourquoi, Gamayun ?

Troublée, la jeune fille soutenait son regard résolu.

— Par trois fois, j'ai vaincu votre mère. Pourquoi pas une quatrième fois ?

Une main tendue vers son visage, elle lui caressa la joue.

— Parce que tu vas mourir, Vuk

Des larmes lui montaient aux yeux, tandis que Vuk s'était emparé de sa main.

— Pourquoi mourrai-je ?

Le cœur soudain lourd, elle voulut s'éloigner, se détacher, mais elle renonça, puis se confia. Lorsqu'elle eut achevé, elle secoua la tête.

— Vuk, je ne puis te demander semblable sacrifice. Recouvrer mes souvenirs est bien suffisant, je ne puis exiger plus de toi.

— Pourquoi, Gamayun ? insista Vuk.

Confuse, elle n'osait avouer, nommer ce tourment qui l'avait saisi et qui ne l'avait jamais quitté.

— Parce que je t'a...

Mais les mots s'étaient perdus dans la tourmente. Saisi de l'éveil, Vuk s'était senti aspirer, son être arraché au rêve ; la mécanique du temps avait repris sa marche, implacable. Les yeux ouverts, il voyait les rayons du soleil s'infiltrer par les persiennes. Une main posée sur le front, il se leva et ouvrit la fenêtre. Haut, l'astre du jour offrait au monde une chaleur bienvenue.

Une nuit seulement s'était-elle écoulée ?

Songeur, il se remémorait les paroles de Gamayun. Trois jours le séparaient du solstice d'été, avant lequel il devrait s'emparer du cœur de Sirin.

En contrebas, il contemplait la silhouette de cette jeune fille qui, la nuit venue, déployait ses ailes vêtues de chaînes. Bientôt, elle franchirait l'enceinte et il ne le reverrait plus, sinon le soir, quand les ténèbres empliraient le ciel. Du regard, il la suivait.

Dans le couloir, par une fenêtre, il l'apercevait toujours, tandis qu'elle marchait en direction de l'auberge. Plus haut, perchée sur un arbre décharné, une vieille corneille s'ébrouait.

— Vuk, il te faudra t'emparer du cœur de notre mère. Il y a des années de cela, alors que mes aînés n'avaient pas encore été exilés et moi pas encore né, elle créa un golem, un oiseau façonné dans la glaise afin de les veiller, plus tard de nous surveiller. Depuis, elle est son œil dans le village de Vostochnoy, en même temps qu'elle est devenue le réceptacle dans lequel elle a placé son cœur pour y sceller mon âme.

Alors qu'il pénétrait dans la serre, il aperçut dans le reflet de l'une des fenêtres, la figure de Jagoda. Étrangement, il lui semblait que ses yeux étaient rougis, comme si elle avait tenté de dissimuler un chagrin. Sans mot dire, il était entré, non sans laisser entrouverte la porte de son sanctuaire.

— Entrez Jagoda, l'avait-il alors invité, comme il la voyait qui hésitait à franchir le seuil.

L'huis refermé derrière elle, elle s'approcha d'un pas timide, presque apeuré, les doigts resserrés sur le col de sa veste ; elle ne lui avait jamais paru aussi vraie qu'en cet instant même. Sans un mot, il s'était levé, puis avait donné un tour de clé, avant de l'inviter à le suivre au fond de la serre, là où poussaient de mystérieuses herbes géantes, dont les fruits jaunes croissaient en d'étranges grappes suspendues. Il lui avait alors indiqué un vieux tronc, dans lequel Nemandja avait autrefois taillé des sièges.

— Parlez sans crainte Jagoda. Personne ne peut nous surprendre en ces lieux ; c'était le jardin secret de Nemandja.

À l'évocation de son nom, Jagoda ne put retenir un frisson et une larme roula sur sa joue. Les mains posées sur ses genoux, ses doigts s'enfonçaient dans le plus de sa robe, comme pour en pincer la chair, en dessous, avec cruauté.

— Jagoda, murmura Vuk, comme il étreignait les siennes.

Un instant, elle voulut se retirer, mais elle renonça lorsque ses yeux croisèrent ceux de Vuk.

— Jagoda, Sirin vous a puni vous aussi et vous avez tenté de vous racheter une conduite auprès de votre maîtresse. Vous êtes alors devenue son œil en ce château. Vous avez dénoncé Pesochnik parce qu'il avait vu, Nemandja parce qu'il avait parlé, Ludmilla et Plamen parce qu'ils avaient volé. Pourquoi ne pas m'avoir dénoncé alors lorsque j'ai échangé la dent de Sirin contre sa copie ?

— Pourquoi ne pas avoir dénoncé Gamayun, lorsqu'elle me porta jusqu'à ce portail dissimulé sous le lierre qui couvre les remparts ? insistait-il.

Des larmes roulaient sur les joues de Jagoda, puis tombaient sur leurs mains jointes.

— Vous étiez amoureuse de Nemandja, n'est-ce pas, Jagoda ?

— Oh oui... souffla-t-elle entre deux sanglots. J'eus tant désiré que ma maîtresse crût que ce fut moi qui refermasse mal la fenêtre de sa salle d'eau. Mais elle perça tout de suite le mensonge et punit Nemandja. J'éprouvais alors une vive colère à votre égard, mais Nemandja m'expliqua alors pourquoi il avait agi ainsi. L'esprit brouillé de ma maîtresse aidant, j'ai pu la rassurer et dissimuler la vérité à votre égard, Vuk. Maintenant, il me revient de vous aider, je sais que vous cherchez le cœur de ma maîtresse ; il est la clé pour délivrer sa fille de ses chaînes.

Soudain devenue silencieuse, elle avait baissé les yeux, puis avait sorti de dessous ses jupons un paquet de linge qu'elle posa alors sur ses cuisses. À l'intérieur reposait un minuscule mécanisme d'horlogerie.

— Vuk, lorsque tu captureras Marzanna, remplace son cœur, par celui-ci. Alkonost m'avait offert, autrefois, un hibou mécanique. Hélas, j'ignore combien de temps sa magie l'animera, je souhaite seulement que cela te permette de t'enfuir et de te cacher.

Silencieux, il observait avec un mélange de fascination et de curiosité la délicate mécanique. De l'autre côté, une minuscule clé dorée était enfoncée dans les entrailles de métal.

— Merci, Jagoda, murmura Vuk.

Apaisé la femme contrefaite poussa un long soupir, puis se reprit.

— Il me faut encore te confier une chose à son sujet. Seul le soleil au zénith la rend vulnérable, elle est alors aveuglée. Demain matin, tu te rendras au village.

— Ne me demande pas comment ! l'interrompit-elle en secouant la tête. Accorde-moi seulement ta confiance.

Soudain, elle plongea sa main noueuse dans son corsage et en tira une petite bourse, nouée par une cordelette passée autour de son cou.

— Ce soir, verse le contenu de cette bourse devant la porte de ta chambre ; il empêchera Pesochnik, l'homme au sable, d'y pénétrer et te jeter sa poussière maudite, car il te faudra t'éveiller avant l'aube pour rejoindre Vostochnoy.

Sur ces mots, Jagoda se leva. Songeur, il la regardait qui s'éloignait en direction des remparts, tandis qu'il se saisissait de l'un des fruits et l'épluchait. La chair blanchâtre fondait sur sa langue, lui laissant en bouche un goût qu'il n'aurait su définir. Sa dégustation achevée, il quitta la serre, poussant devant lui une brouette lourdement chargée. Assis au bord de l'étang, il ouvrit la bourse que lui avait confiée Jagoda. À l'intérieur, il apercevait une fine poudre blanche, dont l'odeur musquée lui piquait le nez. D'un coup, il tira sur la cordelette, puis la noua autour de celle passée à son cou.

Jagoda respecterait-elle sa parole, le trahirait-elle ?

Peut-être, sans doute ; elle lui avait donné sa parole et il l'avait recueillie.


Texte publié par Diogene, 14 décembre 2022 à 11h13
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