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tome 1, Chapitre 23 « Le Prix du Sang » tome 1, Chapitre 23

Pris d’une soudaine quinte de toux, il repoussa Vuk qui s’approchait de lui ; un peu de sang maculait ses joues.

— Tu sais ce qu’il te faudra faire ensuite, murmura-t-il sans se départir de son sourire. Ensevelis mon corps sous ce tilleul : il était notre refuge lorsque nous nous retrouvions enfants, mes frères et ma sœur. Tu y adjoindras la pierre qui sertit le Zimniy. Puis, de son métal, tu demanderas à Nadia qu’elle te forge le bec d’un oiseau de proie.

Le souffle de plus en plus court, il porta ses doigts à ses lèvres et siffla. Aigu, mélodieux, le son sembla résonner dans toute la forêt, quand une paire d’yeux phosphorescents apparut entre les fourrés.

— Va et trouve le Zimniy, ordonna-t-il dans un dernier soupir à l’ombre, qui s’exécuta aussitôt.

Un instant, ses prunelles s’illuminèrent de cette flamme que l’on appelle vie, puis s’éteignirent. Étendu sur la litière, Vuk se mit en devoir de creuser une fosse. Toute la nuit durant, il gratta la terre gelée, balançant des pierres de tous côtés, prenant garde à ne point abîmer les racines de l’ancêtre. À côté de lui, l’ombre l’observait, le Zimniy posé devant elle.

— Merci, murmura-t-il comme il arrachait le joyau de la couronne, avant de le placer dans le poitrail déchiré d’Alkonost.

Immobile, elle le regarda œuvrer, jusqu’à ce qu’il eût enseveli le corps rigide ; elle ne s’éclipsa que lorsqu’il eut ramassé le Zimniy. Dans le ciel, le soleil était au zénith. Harassé par son combat et son labeur, il se coucha et s’endormit aussitôt. Quand il s’éveilla, la nuit était tombée. Dans le firmament, ni lune ni étoiles complices ne l’attendaient ; elles pleuraient. Ainsi, les bras écartés, accomplit-il encore une fois la métamorphose, avant de s’en prendre la direction du village de Severnoy qui s’étendait en contrebas. Planant au-dessus des habitations, il aperçut la foule qui s’en venait, flambeaux à la main, vers le sanctuaire d’Alkonost. Mais il préféra s’éloigner. Désormais, ils apprendraient et écriraient eux-mêmes leur destinée. Songeur, il atterrit derrière la forge où l’attendait Domovoï, une lanterne à la main.

— Entre mon garçon, il serait dangereux que les villageois te découvrent. Ils ont peur que Sirin ne revienne l’an prochain, maintenant que leur protecteur est mort.

— Vous avez sûrement raison. Pourtant, je m’interroge.

— Tu n’as pas à te sentir coupable. Alkonost savait, il a choisi sa voie, lui répliqua-t-il, tandis qu’il l’emmenait avec lui.

À l’intérieur, assises devant le feu, Kveta et sa mère s’étaient levées, soulagées de son retour. Immobile, il tenait serrer contre sa poitrine, la tiare de Sirin : le Zimniy,

— Nadia…

Mais il n’acheva pas sa phrase. Un voile obscurcissait ses yeux, la tête lui tournait, le sol se dérobait sous ses pieds.

— Vuk ? Vuk ? appelait une voix lointaine qu’il ne reconnaissait pas.

— Domovoï,… ez… oi… prie.

Les paupières trop lourdes pour les ouvrir, il sentait qu’on l’allongeait, tandis qu’il entendit rouler sur les dalles la couronne de métal.

— … ta… ènes-moi… eil.

Gourd, sa conscience le fuyait, tandis que quelqu’un lui versait un breuvage brûlant entre les lèvres. Sucrée, alcoolisée, la liqueur réveillait ses sens. Étendu sur une couche moelleuse, les yeux à demi clos, il apercevait la figure inquiète de Kveta.

— Comment te sens-tu, Vuk ?

— Mieux, je crois, coassa-t-il, avant de sombrer de nouveau dans un sommeil, hanté par des rêves d’ombres et de sorcières.

Lorsqu’il s’éveilla le lendemain matin, des odeurs chaudes de pains et de tisane avait envahi la pièce, mais déjà résonnaient les coups sourds de la masse sur le métal. Soudain inquiet comme il ne voyait plus le Zimniy, il voulut se lever, mais Kveta le retint d’un geste.

— N’ai aucune crainte, maman s’est mise tout de suite à la tâche ; tu as parlé dans ton sommeil.

Rouge, Kveta avait détourné le regard.

— Hélas, ce ne sont pas seulement d’intructions dont il fut question. Certaines de tes paroles auront pu heurter certaines chastes oreilles, avait éclaté de rire Domovoï, comme la jeune fille prenait la fuite en direction de la cuisine.

Confus, Vuk s’était recroquevillé. Pendant ce temps, Domovoï lui avait servi une tasse d’infusion d’aiguille de pin, accompagné d’une tartine.

— Mange, mon garçon. Voici trois jours que tu as le ventre vide.

— Merci, maître Domovoï, souffla-t-il.

Grave, il posa sa main sur son épaule, puis la retira. Leurs regards croisés, Vuk découvrait l’ombre au fond de sa rétine.

— Que me cachez-vous, maître Domovoï ?

Un pâle sourire se dessina sur ses lèvres.

— Nul ne peut te garder de ses secrets, n’est-ce pas.

Vuk contemplait son reflet dans sa tasse.

— Il semblerait que non…

Debout, Domovoï s’était dirigé vers la fenêtre qui donnait sur le village. Au loin, il apercevait la foule toujours recueillie devant le sanctuaire d’Alkonost.

— La peur les possède. Ils me veulent parce qu’il pense que je leur ai volé leur protecteur.

Silencieux, le vieil homme acquiesça d’un hochement de tête. Kveta, revenue de la cuisine, s’était assise à côté de lui, puis lui avait pris la main.

— Maman a obtenu qu’elle puisse achever son travail, avant que tu ne sois obligé de t’expliquer devant l’assemblée.

Sans doute aurait-il eu en d’autres circonstances éprouvé des regrets, pourtant il se sentait serein. Alkonost l’avait aidé, parce qu’il désirait, plus que tout, mettre un terme à la malédiction qui pesait sur ce village, à cause de ses choix. Il n’ignorait pas que le prix à payer serait terrible pour Vuk, car il serait vu comme son bourreau. Sa main posée sur sa nuque, il l’embrassa sur la joue, puis se retira.

Gamayun lui pardonnerait-elle sa conduite ?

Épuisé, il ferma les yeux, puis s’endormit sur les genoux de Kveta, bercé par les coups de marteau qui montaient depuis la forge. À son chevet, Kveta n’osait pas bouger. Elle savait que son cœur ne partagerait jamais les mêmes sentiments que le sien, mais elle n’en concevait ni jalousie ni envie. Au contraire, elle se sentait désormais sereine, comme sa mère elle choisirait sa voie et personne ne serait là à lui murmurer ce qui sera bon pour elle.

— Merci, Vuk, lui souffla-t-elle, en embrassant ses lèvres.


Texte publié par Diogene, 26 août 2022 à 17h15
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