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tome 1, Chapitre 22 « Sa Part d'Ombre » tome 1, Chapitre 22

L’heure passa, puis une autre encore, comme les jours, jusqu’au dernier croissant de lune. Ce soir-là, la nuit était presque totale, si cela n’avait été les fenêtres illuminées.

— Bonsoir Vuk, le salua Alkonost lorsqu’il arriva à hauteur du temple.

Posé sur la vieille souche, l’échiquier les attendait. Cette fois, les pièces n’étaient ni de métal ni de marbre, mais de bois. Admiratif, Vuk se saisit de la reine, dont les traits lui rappelaient ceux de Gamayun.

— Veux-tu prendre les blancs ?

Mais Vuk secoua la tête.

— Laissons plutôt le sort en décider, rétorqua-t-il, comme il faisait sauter un disque de bronze dans les airs. Face, les noirs ?

— Comme tu le souhaiteras.

Dans la nuit, la pièce poursuivait son ascension, puis retomba avec un bruit clair sur la surface glacée de l’échiquier.

— Alors je commence, soupira Alkonost.

Les heures défilaient, les ténèbres avaient envahi le village et seules les étoiles lointaines dispensaient encore un peu de lumière. Soudain, Alkonost leva une main, les cinq doigts écartés.

— Cinq coups, Vuk. Dans cinq coups, je t’aurai vaincu.

— Nous verrons bien, maître Alkonost.

Serein, le jeune homme avait relevé la tête, puis avait défait la chaîne qu’il portait autour de son cou, malgré les protestations de ses compagnons.

— Pourquoi l’ôtes-tu ?

Un instant, Vuk soutint le regard troublé de son adversaire.

— Je vous ai écouté. J’ai contemplé les ténèbres et, plutôt que de les combattre, j’ai parlé avec elles.

Puis, se saisissant de sa reine, il l’avança.

— Pourquoi jouer ce coup ?

Mais Vuk garda le silence. Il n’était plus ni Kveta ni Domovoï à ses côtés, mais Gamayun dont la main invisible le guidait.

— Pat, murmura Vuk.

Sur l’échiquier, il ne lui reste que sa tour et son roi.

— Pourquoi ?

Le jour se lèverait bientôt, Gamayun avait disparu. Les yeux tournés vers le firmament, il fixait la lune qui n’était plus guère qu’un mince croissant invisible.

— J’ai vu les ténèbres et je leur ai parlé. Quand elles m’ont emporté avec elles, elles m’ont montré des choses belles et fragiles. Le combat que nous menons est le même Alkonost, mais tu t’es fourvoyé et tu le sais. En ce cas, pourquoi me les avoir révélés? Sinon pour que je comprenne que je suis ton reflet de lumière. Les habitants de ce village te craignent, au moins autant que Sirin. Tu les protèges, mais en échange tu les pièges. Que vaut la vie si elle est entravée par des chaînes invisibles ? Contemple donc l’œuvre de Nadia, maîtresse forgeronne, de sa fille Kveta sans qui je ne t’aurai point vaincu, avec l’aide de maître Domovoï.

Les lèvres scellées, Alkonost lui caressa longuement le visage de Vuk. Soudain, il se recula, puis plongea sa main dans sa poitrine.

— Empare-toi de mon cœur, Vuk ! Et mange-le ! En échange, donne-moi la pierre d’hiver que t’a offert ma sœur, il y a de cela dix ans. Ce soir, notre mère viendra prendre son tribut. Prends garde à toi, car même si je te prête ma force, de même que mes frères, elle n’en demeura pas moins plus terrible.

Ce jour-là, personne ne sortit. Tous se terraient, car, comme à la fin de chaque saison, Sirin s’en venait réclamer son tribut. Assis sur la souche qui lui avait servi de siège au cours de ses parties d’échecs contre Alkonost, il contemplait les pièces éparpillées par le vent. Encore humain, il sentait la métamorphose s’accomplir. Tout d’abord, le duvet apparut, puis les vibrisses, les scapulaires, les tectrices et les rectrices, enfin les pennes. Pourvu des serres issues du Letniy et de l’Osenniy, il s’élança.

Le soleil dardait ses derniers rayons, tandis que la lune disparaissait derrière un horizon de ténèbres. Planant au-dessus du village, il en saisissait enfin la beauté, la vitalité, toutes ces choses qu’Alkonost avait à cœur de préserver. Cependant, tout comme il s’était fourvoyé, les humains aussi s’étaient égarés en sacrifiant leur liberté contre un peu plus de sûreté ; la véritable liberté réside dans l’erreur et d’en apprendre en retour. Posé sur la cime d’un vieux chêne, il contemplait leur vanité. Certains comprendraient, d’autres non et le dénonceraient aussitôt. En fait, peu lui importait, car ce serait la peur qui les inspirerait. Soudain, un cri déchira la nuit.

Ce qu’il s’en suivit ? Étaient-ils seulement capables de le raconter ?

Sirin affronterait son fils, comme il en avait toujours été ; elle ne se serait pas attendue à ce qu’ils fussent deux. Pourtant, ce ne fut pas vers Alkonost qu’elle fondit, mais vers lui.

L’avait-elle confondu avec son fils, Alkonost ? Ou bien, se souvenait-elle du garçon qui, un jour d’hiver, avait parlé avec sa fille ?

De justesse, il avait esquivé son attaque, puis Alkonost lui avait fait face, recevant de plein fouet sa charge. Hélas, absent de cœur, pourvu de seulement la pierre d’hiver de sa sœur, il n’en était plus que son ombre. Cependant, Vuk avait vu l’ouverture et avait volé jusqu’à la lune, dont il avait arraché un fragment, avant de le précipiter sur le crâne de l'oiseau-sorcière, tandis que de son bec elle avait fendu le poitrail de son enfant. À la dérive, sa tiare était tombée, pendant que son fils chutait. Saisi par le dos, son corps entre ses serres d’airain, Vuk l’avait ensuite emporté loin du champ de gloire, alors Sirin s’enfuyait.

— Pourquoi m’avoir rattrapé Vuk ? l’interrogea-t-il, comme il l’avait déposé au creux de ce tilleul dont il avait aperçu la silhouette dans la sphère.

— Pourquoi ne pas t’être emparé du Zimniy ?

La poitrine déchirée, il découvrait les palpitations saccadées de la pierre, tandis que de son flanc déchiqueté s’écoulait un flot de sang que rien ne saurait arrêter.

— Tu m’as dit un soir, Alkonost : « Ne combats pas les ténèbres, apprends à les connaître ». Alors si je suis ton reflet de lumière, la lumière ne peut exister sans sa part d’obscurité.

La tête appuyée contre la souche, il tendit un bras vers le ciel, accrochant la lune scabreuse de ses doigts. Un sourire se dessinait sur ses lèvres, cependant que s’éclipsait la noirceur qui voilait son regard.

— Je crois que je dois te remercier Vuk. Sans doute, est-ce là l’issue que je souhaitais. Pour moi, comme pour ces humains que je protégeais.


Texte publié par Diogene, 23 août 2022 à 11h40
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