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tome 1, Chapitre 18 « Ombres et Détours » tome 1, Chapitre 18

Dehors, la brume paraissait plus épaisse encore que lorsqu’ils s’étaient penchés par la fenêtre. Sur le seuil de l’auberge, ils ne distinguaient qu’à grand-peine les contours des bâtiments, les gens n’étaient plus que des esquisses et les arbres semblaient peints avec de l’aquarelle. Emmitouflés dans les épais manteaux de fourrure, que leur avait offerts Ognjen, ils cheminèrent en direction du temple. Parfois, ils croisaient un être humain et alors il le saluait. De temps à autre, la personne leur souriait, le plus souvent, elle se contentait d’un geste de la main. Arrivés devant le temple, ils remarquèrent que les portes étaient ouvertes, tandis qu’un personnage de haute stature, sans doute lé hiérophante, semblait les attendre. Cependant, à mesure qu’ils s’approchaient, que le brouillard devenait moins dense, ils reconnurent la silhouette inquiète d’Alkonost. Ainsi que l’avait prédit son compagnon, leur adversaire venait d’avancer son propre pion ; un cavalier aurait-il ajouté.

— Soyez les bienvenus à Severnoy, les salua-t-il.

— Me permettrez-vous de m’entretenir seul à seul avec Vuk, maître Domovoï ? ajouta-t-il.

— Je vous en prie. Il n’y a rien que je ne pourrai vous cacher, d’autant que vous savez tout des raisons qui nous ont conduits ici.

Alkonost acquiesça.

— En effet, j’ai tout vu depuis mon refuge. C’est pour cela que je suis revenu.

Il faillit ajouter quelque chose, mais se retint et invita Vuk à le suivre à l’intérieur du temple. Derrière lui, Domovoï le regardait marcher, les portes du sanctuaire se refermer sur lui. Comme il le lui avait expliqué, les murs étaient couverts de fresque et de bas-reliefs, narrant la venue et les combats qu’Alkonost menait contre sa mère Sirin. Bientôt, ils débouchèrent sur une pièce circulaire, au milieu de laquelle brûlait un large brasero. Disposés autour, plusieurs sièges attendaient d’éventuels invités. D’un geste, Alkonost l’invita à s’asseoir, tandis qu’il prenait place. Silencieux, chacun s’observait, au premier qui briserait le calme apparent. Si Alkonost jouait, alors il était à son tour de prendre la parole.

— Alkonost, si vous avez vu tout de mon périple, alors vous n’ignoriez rien de la question que je m’apprête à vous poser.

— Est-ce que j’accepterai de t’apporter mon aide pour délivrer ma sœur de sa malédiction ? Mais tu connais déjà ma réponse.

— Et vous la mienne, lui rétorqua Vuk.

Pensif, Alkonost s’était levé, puis s’était emparé d’une sphère de cristal poli qu’il porta au-dessus de sa tête.

— Stratim t’as apporté la sienne, parce que tu as partagé avec lui ton repas ; Ptitsa, parce que tu l’as libéré sans rien lui demander en retour. Que m’apporterais-tu si je t’aidais ? Comment serais-tu en mesure, s’il n’y a rien dont je n’ai besoin ?

— Et si vous vous trompiez, Alkonost ? souffla Vuk.

— Oh ! s’étonna-t-il. Voilà qui est singulier. Que me proposes-tu alors ?

Sur les murs, l’ombre de l’homme-oiseau semblait grandir, dans une volonté vorace de dévorer toute lumière, de ne laisser à sa proie aucune échappatoire.

— Un jour que nous cheminions que le sentier qui nous conduisait de Zapadnoy à Severnoy, maître Domovoï m’expliqua que l’on ne pouvait connaître l’âme d’une créature, qu’au travers des échecs.

Dans le reflet de la boule de cristal, il apercevait le regard brillant d’Alkonost.

— Ainsi donc, tu me proposes que nous disputions une partie, afin de mettre nos âmes à nu.

Silencieux, Vuk acquiesça d’un hochement de tête.

— Un peu plus de trois semaines nous sépare de la venue de votre mère Sirin. Je gage que d’ici la dernière, je vous aurai convaincu.

Lentement, il avait reposé l’objet dans son écrin. Au fond de ses yeux, d’une couleur tombée du ciel, il devinait la tristesse qui hantait cet être qui s’était érigé en gardien.

— J’accepte, jeune Vuk. Prouve-moi que ton âme est plus pure que la mienne et j’accepterai. Nous disputerons trois parties, une chaque semaine qui nous sépare de la fin de la morte-saison. Je te promets de détourner le regard, chaque fois que tu t’entraîneras.

Vuk le remercia, puis se leva. Le cœur pétri d’incertitudes, Alkonost le laissa partir. Dehors, Domovoï s’était assis sur un vieux tronc et fumait la pipe. Quelques instants plus tard, il cheminait en direction de la forge, d’où s’élevaient les coups sourds de la masse qui martèle le métal chaud. Rouge, suant à grosses gouttes, Nadia achevait de donner forme à ce qui serait plus tard une faux, sous les coups de laquelle les blés tomberaient. La lame saisit dans les mâchoires d’une pince, elle la trempa dans l’eau, d’où jaillit une gerbe de vapeur.

— Nadia ! appela Vuk comme le sifflement cessait.

— Oh ! Je vous reconnais ! Vous êtes les étrangers qui m’avaient surprise alors que j’achevais le portrait d’Alkonost. Rentrez donc vous mettre au chaud ! Ma fille doit sûrement avoir achevé de me préparer le manche de cette faux.

Domovoï la salua puis, précédé de Vuk, il toqua à la porte. Quelques instants plus tard, Vuk expliquait à Kveta les raisons de sa venue. Rouge, elle ne cessait de regarder ses pieds.

— Je peux t’entraîner, mais je doute que cela suffise pour battre Alkonost. C’est lui qui nous a appris à jouer dans le village.

Mais Vuk secoua la tête.

— Il ne s’agit pas d’un duel où l’un d’entre nous sortira vainqueur, Kveta. Cet affrontement n’est qu’un moyen de tester nos fois respectives. Lui veut vous protéger contre Sirin, moi je souhaite libérer Gamayun de la malédiction que lui a jetée sa mère.

Troublée, Kveta leva les yeux.

— Gamayun, répéta-t-elle. Nous l’entendons lorsqu’elle survole notre village, le bruit de ses chaînes qui se heurtent entre les nuages. Chaque fois qu’elle passe elle nous apporte un peu de sa joie ; aujourd’hui, c’est sa peine qui nous envahit.

Vuk avait posé une main sur les siennes. Il ne lui avait pas échappé, non plus, sa terreur soudaine lorsqu’il avait évoqué le rôle d’Alkonost.

— M’aideras-tu, Kveta ? M’apportas-tu ton secours afin que je puisse la libérer de ses entraves ?

Il faillit ajouter autre chose, mais se tut, sachant que toutes ses paroles seraient entendues. Des larmes roulaient sur ses joues, mais Domovoï lui glissa quelques mots à l’oreille et il sortit.


Texte publié par Diogene, 1er août 2022 à 18h09
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