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Grisemine et le 1729e jour de pluie
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La pluie battant contre la vitre étouffait tout bruit dans la petite chaumière : le faible crépitement du feu de cheminée, le tic-tac de la grande horloge de bois terne et le frottement du papier lorsqu’une page du lourd grimoire était tournée.

Tête baissée sur l’ouvrage, une longue silhouette grise demeurait immobile, corps maigre flottant dans une ample cape grise. Son teint cireux et ses cheveux grisonnants contrastaient avec son visage juvénile. D’aucuns auraient pu s’étonner d’une telle gravité dans les yeux d’un jeune homme. Mais restait-il seulement quelqu’un pour s’étonner de quoi que ce soit ?

Le coucou sonna six coups ténus. L’homme, réglé comme une horloge, arracha son regard las des écritures manuscrites qu’il s’esquintait à déchiffrer et entreprit de dérouler ses longs membres pour se relever. Il se traina d’un pas lent jusqu’à la vitre et contempla la pluie s’abattre, encore et encore, sur l’océan en contrebas. Un calepin reposait négligemment sur l’appui de fenêtre. Il s’en empara et traça un trait, le mille sept-cent-vingt-neuvième trait. Bientôt s’achèverait le mille sept-cent-vingt-neuvième jour de pluie.

S’arrachant à sa torpeur, il attrapa ses bottes, sa cape d’extérieur ainsi qu’une canne à pêche. Il avait besoin de forces pour poursuivre son labeur, qui lui semblait chaque jour un peu plus infini. Aussitôt dehors, le torrent coutumier s’abattit sur lui, mais il ne s’en inquiétait guère. Il leva ses yeux gris vers le ciel, savourant un instant de fraicheur après ces heures passées sur ses grimoires, puis murmura l’incantation.

Les gouttelettes s’arrêtèrent net à la frontière de sa peau. Elles glissèrent sur lui comme sur une surface imperméable et vinrent s’accumuler sous ses chaussures. Bientôt, la pression fut assez forte pour le soulever. Il décolla, en équilibre sur son socle d’humidité, et se dirigea droit vers le nord. Dans toutes les directions ne s’étendait qu’une mer infinie, mais il savait où aller.

*

— Je sais, mon ami… Il est tard.

À peine avait-il posé le pied sur l’îlot que des ronds dans l’eau l’avaient averti de la présence de son ami. Un faible éclat se refléta à la surface et effleura sa rétine lorsqu’une tête de poisson multicolore émergea pour replonger immédiatement. Le soleil terminant déjà sa course céleste derrière les nuages, la créature ne se dévoilerait pas plus : elle ne sortait jamais la nuit.

Tu as bien triste mine, Grisemine.

Un léger sourire étira un instant les lèvres du jeune homme. C’était ainsi que le poisson le saluait tous les jours, depuis le cent-vingt-et-unième jour de pluie. Affamé, il s’était fabriqué une canne de fortune. Il avait attendu des heures avant qu’une proie ne morde à l’hameçon, mais au lieu de frétiller, le petit être multicolore s’était adressé à lui par la pensée. Le garçon avait compris qu’il ne pourrait jamais se résoudre à manger une telle créature et ils étaient devenus amis. Tous les jours, le poisson l’observait pêcher, le regard indéchiffrable.

— Je suis désolé… Il faut que je mange, tu comprends ? s’était-il justifié une fois.

Mais ce n’était pas ce qui intéressait la créature. Elle parlait peu et toujours pas énigme. « Grisemine » l’avait-elle appelé, et ce nom était resté. Le garçon n’avait jamais tenté de la démentir. Après tout, cela lui seyait bien aujourd’hui.

Sa ligne lancée, il s’assit en soupirant. Le lopin de terre qui abritait ses moments de ravitaillement s’était encore aminci. Il devrait s’aventurer encore plus loin, partir à la recherche d’une nouvelle île, si du moins il en restait une. Et ses recherches n’avançaient pas…

Des centaines d’ouvrages. Il en avait sauvé des centaines, des brouettes remplies à ras bord qu’il avait acheminées de ses frêles bras jusqu’au point le plus haut de la montagne. C’était le septante-troisième jour de pluie. Les premiers villages avaient été inondés et il avait compris que la pluie ne s’arrêterait pas. Plus jamais. Pas toute seule. Il avait écumé des milliers de pages à la recherche de l’incantation qui lui permettrait d’arrêter ce cauchemar. Il en avait testé des dizaines, sans résultat. La pluie continuait de tomber. Et l’eau de monter.

Il était le seul à pouvoir l’arrêter. Il le devait. Oh, bien sûr, il s’était d’abord précipité sur le premier grimoire, celui par lequel tout avait commencé. Que lui avait-il pris ce jour-là ?

Un mouvement dans l’eau le rappela au présent. Sa ligne était secouée par une force sous-marine.

Tu as une touche… Mais ce n’est pas celle que tu cherches.

Il se força à remonter sa prise, l’appétit coupé. Malgré tout le savoir magique accumulé, il n’avait trouvé aucune information sur la créature qui lui servait d’unique compagnon. Un mystère de plus.

— Toujours aucun indice à me donner, je suppose ?

Il pouffa de sa propre bêtise. Le désespoir le poussait à demander l’avis d’un poisson !

En avant ne réside que la fin… Tu dois retourner en arrière.

Il haussa les sourcils, l’étonnement déformant son expression morose. C’était la première fois que la créature répondait directement à l’une de ses questions.

— En arrière ? Mais j’ai déjà essayé !

Plus aucun mouvement ne venait perturber la chute des gouttes de pluie sur l’eau : le poisson l’avait déserté.

*

Une odeur de brûlé se répandait dans la chaumière depuis quelques minutes déjà mais Grisemine n’y prêtait aucune attention. Délaissant son repas, il fixait de ses yeux ternes un grimoire bien moins imposant que les autres. Son tout premier livre de sort, remis par l’Archimage en personne lors de son entrée à l’académie de sorcellerie. Il avait alors quatorze ans.

Un garçon sans-le-sou avide d’apprendre. Un orphelin en recherche d’amitié et d’attention. Un jeune talent prêt à tout pour faire ses preuves. C’était un bel été. Le soleil brillait haut dans le ciel depuis plusieurs semaines. La sécheresse menaçait, mais ses condisciples n’en avaient cure. Ils profitaient du beau temps pour s’exercer. Ils progressaient, se pavanaient avec leur vent, leurs feuilles, leur feu… Ah ils s’étaient moqué du petit nouveau, contraint d’étudier seul, au sous-sol, là où un reste d’humidité lui permettait d’exercer sa magie. Ils avaient ri, mais ils l’avaient regretté. Et lui aussi.

Il n’avait pris garde ni au règlement de l’école, ni aux recommandations de ses maitres. Laissé seul à l’intérieur, il s’était faufilé dans le bureau de l’Archimage. Un artefact permettant d’amplifier sa magie, c’était tout ce qu’il cherchait et il l’avait trouvé. Il avait rassemblé le plus d’eau possible dans sa cave, il l’avait économisée des jours durant, tout en mémorisant l’incantation. Il s’était entrainé à prononcer chaque son à la perfection. Une fois prêt, il s’était isolé en haut d’une colline et avait préparé le rituel. Une bulle d’eau en suspension dans l’air, l’artefact à la main, il avait récité l’incantation. Un éclair avait zébré le ciel et la pluie s’était abattue, pour ne plus jamais s’arrêter. Comme il avait jubilé, les premiers jours…

— Non… Ça ne peut pas être aussi simple.

Il avait tenté la même incantation, encore et encore, avec des braises, du feu, des plantes pour éponger l’eau… Même l’artefact, qui le quittait plus, n’y avait rien fait. Mais il y avait une chose qu’il n’avait pas tentée… parce qu’elle était tout bonnement insensée ! Cela contreviendrait à toutes les règles élémentaires de la magie ! Pourtant, les paroles du poisson multicolore tournaient dans sa tête.

Retourne en arrière.

Il releva la tête et avisa la mer battue par la pluie dans la nuit noire. Au point où il en était, il pouvait essayer. Qu’avait-il de plus à perdre ? Il avait vu la population des villages alentours migrer vers les hauteurs au fil des inondations. Les maitres avaient quitté l’école pour arrêter le déluge et n’étaient jamais revenus. Les élèves étaient partis secourir leur famille. Tous. Ils avaient tous disparu. Il était seul.

Sans plus tergiverser, il éteignit le feu, s’empara du grimoire et plongea sous les trombes d’eau. L’ouvrage se gorgea rapidement d’humidité, mais peu lui importait : il connaissait cette incantation par cœur. Il serra l’artefact contre lui et rassembla une bulle d’eau à hauteur de poitrine. Il se concentra. Il ne s’agissait pas de commettre la moindre erreur, cette fois. Enfin, ses lèvres pincées s’ouvrirent et il récita distinctement chaque son de l’incantation, à l’envers. Il retournait en arrière.

*

La première chose qu’il vit en ouvrant les yeux l’éblouit au point de devoir les refermer. Le soleil. Éclatant dans un ciel bleu, il diffusait une chaleur assommante sur cette colline nue.

— Mais comment… ?

Le garçon se leva soudain. Sa voix avait changé, rajeuni. Il se sentait diminué, plus petit. De l’eau ruisselait de ses cheveux, dégoulinait sur sa cape de sorcier novice. Le sort n’avait pas fonctionné… Il lui avait explosé à la figure ! Un grand sourire étira ses lèvres roses, ses yeux brillèrent. Il ne comprenait pas ce qu’il s’était passé, où avaient disparu ces années de cauchemar, mais il était heureux.

Je te préfère de loin cette mine-là…

Il sursauta. Si le déluge ne s’était jamais produit, que faisait son ami ici ? Il se pinça à plusieurs reprises, mais ne put effacer l’étrange vision d’un poisson multicolore flottant dans les airs.

— Je vois que tu as fait la connaissance d’Hypnos !

L’Archimage grimpait la colline d’un pas assuré. Aussitôt, le garçon entreprit de lisser son uniforme et s’inclina devant elle.

— M… Madame !

— Mon garçon…

L’Archimage posa une main sur son épaule pour le relever.

— Je pense que tu as quelque chose qui m’appartient.

Le garçon lui tendit l’artefact sans hésiter, se soulageant d’un poids lourd de plusieurs années. Il osa même affronter le regard de son enseignante et s’étonna d’y voir plus de pitié que de colère.

— Je comprendrais que vous ne vouliez plus de moi à l’école… Je… Ce que j’ai fait est très grave. Je sais que c’est difficile à croire, mais… J’aurais pu déclencher une catastrophe !

L’Archimage ne répondit pas, mais lança un regard complice au poisson qui vint tournoyer autour d’elle.

— As-tu déjà entendu parler des poisson-rêves ?

Le gamin secoua la tête, intrigué.

— Je m’en doutais… Ces créatures très rares sont capables de pénétrer dans l’esprit des hommes pour leur suggérer des visions dans leur sommeil. Nul ne sait quand, comment ni pourquoi ils agissent, mais je pense que, dans ton cas, nous avons notre petite idée…

— Mais… Le déluge ? L’incantation ?

La magicienne lui adressa un sourire compatissant.

— Même avec cet artefact, tu n’aurais pas pu lancer un sort d’une telle ampleur… En revanche, tu t’es mis en danger, toi et tes camarades. Il est heureux qu’Hypnos soit intervenu avant qu’il n’y ait plus que quelques éclaboussures.

Il baissa la tête, honteux.

— Je suis désolé… Je sais, maintenant, à quel point j’ai été stupide.

Et pour cause, il avait lu la moitié de la bibliothèque de l’école.

— Tu mettras ce savoir à profit pour partager cette leçon avec tes camarades.

L’Archimage lui tendit la main et ils reprirent ensemble le chemin de l’école. Trop heureux de retrouver sa vie passée, le garçon ne remarqua même pas qu’un certain poisson multicolore manquait de nouveau à l’appel…


Texte publié par LizD, 23 février 2022 à 14h37
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