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— J’ai un plan.

Chouquette la pie, qui s’efforçait jusque-là de gober un énorme grain de raisin – un peu trop gros pour elle, peut-être, mais elle était quelque peu gourmande et elle adorait cela –, faillit basculer dans l’eau à l’entente de ces trois petits mots. Dans le mouvement, le fruit s’échappa de son bec pour fuir hors de sa portée. Il roula un instant avant de s’arrêter devant le pied d’une chaise. Chouquette le lorgna avec tristesse, oubliant momentanément la sorcière qui lui servait de nourrisseuse. Impossible pour elle de l’atteindre ; aucune des branches du réseau de petits cours d’eau qui lui servait de logis ne l’aurait rapprochée davantage. Son aile s’était froissée, aussi sauter lui paraissait plus risqué, surtout pour le chemin du retour. C’est qu’elle était une pie aquatique, pas des airs ! Rester exposée trop longtemps à la brise et aux rayons insatiables du soleil était mauvais pour elle. Elle gémit, mais le fruit ne bougea pas.

Pourquoi tant de haine ?

— Cette fois-ci, cela marchera à coup sûr.

L’affirmation eut le mérite de détourner Chouquette de son apitoiement. Elle frissonna, effrayée. Combien de fois la sorcière n’avait-elle pas dit cela par le passé ? Des centaines ? Des milliers ? Combien de tentatives infructueuses à leur compteur dans l’objectif de conquérir le monde, pour ne récolter qu’humiliations gratuites, pertes de plumes momentanées et autres réjouissances peu réjouissantes ? Ah oui ! Deux mille deux cent soixante-quatre.

Ce ne serait que la deux mille deux cent soixante-cinquième fois.

Devant une Chouquette qui se décomposait et qui n’en trouvait plus ses mots, Vertefeuille rit.

— Ne fais pas cette tête, voyons ! A te voir, on dirait que nous courons droit à la catastrophe. Mais ce n’est pas le cas, cette fois sera la bonne, je le sais, je le sens ! Dans quelques jours, nous deviendrons les maitres incontestés de Lalaland !

Chouquette se retint de cogner sa tête contre le bord – la rencontre avec le bois du plancher promettait trop d’élancements douloureux. Combien de fois avait-elle dit cela, déjà ? Au moins cinq cent cinquante ?

Devant l’excitation de la sorcière, la pie se résigna. Au temps pour ses rêves de tranquillité. Dire qu’elle avait décidé de s’associer à un humain pour être nourrie, logée et blanchie… Bien sûr, Vertefeuille l’avait récupérée le jour de leur rencontre, après l’avoir sauvée des mâchoires d’un hérissours qui l’avait repérée à cause du bleu trop vif de son plumage, ce dont elle était très fière, même si cela constituait un handicap en milieu naturel, en vérité… Un autre avantage d’être une pie de compagnie. Cependant, un jour, sa paresse ne la retiendrait plus dans cet incubateur à plans foireux !

— Et quel est donc ce plan ?

Vertefeuille caqueta, enthousiaste, ce qui se traduisit par un tapotement sur son nez. Elle n’était pas tellement vilaine, la sorcière, ni belle non plus, plutôt quelconque en vérité. Peut-être jolie pour certains humains, selon les goûts de chacun. Vertefeuille s’en fichait, elle ne portait aucun intérêt à ce genre de considérations-là, et l’avis des mâles l’indifférait – celui des femelles, un peu moins. Cela dit, sa banalité avait ses bons côtés ; grâce à elle, elle avait pu tenter plus de deux milles plans d’invasion sans jamais être appréhendée par la suite. Pour les humains, une sorcière maléfique était soit une vieille femme laide, soit une enchanteresse à la beauté ensorcelante. Comme Vertefeuille n’était ni l’une ni l’autre, elle avait toujours été au-dessus de tout soupçon, même quand tout la désignait coupable. Parfois, les gens l’avaient même prise pour sa propre victime. Que les dieux bénissent les préjugés de ces créatures stupides ! Chouquette espérait qu’il en serait toujours ainsi car c’était la seule chose qui les avait sauvées jusque-là de la mort, avec la chance. Et l’aide d’autres sorcières plus puissantes qu’elle, parfois, aussi.

En même temps, difficile de compter sur les pouvoirs de Vertefeuille dans ce genre de cas quand ils ne consistaient qu’à créer des bulles. Difficile de conquérir le monde avec cela, aussi.

— Il est très simple, en fait ! Sais-tu quel jour nous sommes ?

— Euh… mardi ? Mercredi ?

— Non !

— Jeudi ? Déjà ?

— Mais non ! Nous sommes mardi –

— Ah bah voilà, pourquoi me dis-tu ‘non’, dans ce cas ?

— … mais ce n’est pas de cela dont je veux te parler ! Dans trois jours, les festivités de Sajacasse démarrent ! Sais-tu ce que cela veut dire ?

Si Chouquette avait eu un sourcil, elle l’aurait haussé, en appui à un air désabusé. Comme si les activités humaines l’intéressaient, tiens, alors leurs fêtes… ! Tout ce qu’elle en retenait, c’était qu’il y avait souvent un étalage de nourriture – ce sur quoi elle ne crachait pas, et elle ne serait pas contre des événements similaires plus réguliers – et que les bipèdes étaient plus bruyants que d’habitude !

— Qu’il va y avoir plein de gâteaux ?

— Non ! Enfin oui, mais non !

— Il faut te décider ! C’est oui ou c’est non ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire non plus !

— Alors que veux-tu dire ?

— Qu’à cette occasion, les souverains du pays invitent les dirigeants des autres nations pour renouveler leurs pactes de paix.

— OK… Ils organisent une sovereign party, et alors ? Tu veux rendre leur jacuzzi moussant plus moussant que d’habitude ?

— Non ! Quoique, il pourrait y avoir de l’idée, si on introduisait un gaz toxique dans mes bulles… mais ce serait à tester avant, histoire d’en déterminer préalablement la faisabilité… mais non !

— Alors quoi ?

— Les Cookies ! Les Cookies de la Paix !

Chouquette la considéra avec perplexité tandis que sa compagne humaine jubilait.

— Hein ?

Elle voulait faire quoi, les empoisonner ? Toutefois, même une fois morts, comment s’assurerait-elle de prendre le pouvoir qu’elle désirait tant ? Elle n’aurait pas le temps de scander qu’elle était la nouvelle reine qu’elle se ferait arrêter, et ce n’était pas sa maitrise des bulles qui la sauverait de l’exécution ! A moins qu’ils ne tentassent de la noyer, elle aurait alors ses chances.

Si Vertefeuille était assez stupide pour faire cela, Chouquette saisirait la première opportunité pour prendre la poudre d’escampette. Pas question d’être torturée et/ou tuée pour ses élans mégalomaniaques !

… Combien de fois s’était-elle dit cela depuis leur rencontre ? Au moins deux mille six cents ?

— Oh, oui, tu es une pie, tu ne sais donc pas ce que c’est.

Chouquette se retint de claquer son bec pour signifier son mécontentement. D’une part, parce qu’elle ne désirait pas prolonger cette scène plus que nécessaire… D’autre part, parce que la main de l’humaine était, de toute façon, hors de sa portée. Si elle sautait en vue de lui donner un coup de bec, elle se retrouverait hors de l’eau et Vertefeuille ne serait sans doute plus très encline à l’y remettre rapidement. Les humains étaient si rancuniers…

— Des cookies ? tenta la pie, ennuyée.

La seule utilisation de ce terme lui donna faim.

— Oui, mais pas seulement ! Parce qu’ils sont spéciaux !

— Ah oui ? Et en quoi ?

— Comme leur nom l’indique, ils permettent d’assurer la paix entre les royaumes. En adoucissant les humeurs des uns et des autres, si tu veux, et en les incitant à être fair play dans les négociations. Et parce qu’il parait qu’ils sont très bons.

— OK ?

— Et donc, s’ils disparaissent, ce sera le chaos assuré ! Les souverains des autres royaumes seront furieux ! Ce qui signifie… ?

— Qu’ils vont retourner chez eux pour bouder et qu’il n’y aura pas de fêtes ?

— Non ! Enfin, ils vont bien rentrer chez eux, mais ils ne vont pas se contenter de bouder, non ! Ils vont se déclarer la guerre !

— Hein ?

Les humains étaient-ils si dramatiques au point de se massacrer les uns les autres pour quelques malheureux cookies absents ? Même elle, aussi gourmande fût-elle, n’était pas prête à consentir à un tel sacrifice.

— Pour cela, il suffit de leur voler la recette des Cookies ! poursuivit Vertefeuille sans chercher à lui en expliquer les raisons, exaltée. Sais-tu qu’habituellement, le parchemin est enfermé dans une salle sécurisée, entourée par quarante enceintes aux portes scellées supplées par divers sorts – de carbonisation, de congélation et j’en passe –, tout cela en vue d’empêcher son vol ? Ce n’est qu’à l’occasion de ces fêtes qu’il est sorti pour la préparation des Cookies car un sort empêche les cuisiniers de s’en souvenir – ou parce qu’ils sont juste trop bêtes pour cela, qu’ils ne l’assument pas et qu’ils se cachent derrière ce prétexte. C’est l’occasion rêvée de le récupérer, tant qu’il est dans les cuisines !

— Euh… OK… OK, imaginons qu’on parvienne à le récupérer et à filer hors du château et de la cité sans qu’on nous interpelle, ce qui relèverait du miracle… On en fait quoi, ensuite ? On le brûle et on regarde les gens se massacrer ?

Et comment espérait-elle conquérir le monde avec ce plan, nom d’une chouette à collerette fumeuse ? Elle attendrait que l’espèce humaine se fût éteinte pour se déclarer Reine des Charniers et des Territoires Dévastés ? Ce titre avait une certaine classe, cela dit ! Et ce n’était pas Chouquette qui pleurerait ces dégénérés aux mœurs plus qu’exécrables. Ces crétins martyrisaient les cadavres de ses consœurs pour ‘lutter contre le mauvais œil’ ! Cela annonçait la couleur.

— Bien sûr que non ! Enfin, un peu, si –

— Quoi ?

— Déjà, il n’est pas question de brûler ce parchemin. C’est juste le temps qu’ils s’affaiblissent joyeusement et désespèrent d’un désespoir sans fond, sans qu’ils parviennent à remettre la main sur la recette –

— Cool, des humains dépressifs, y a que ça de vrai. Tu espères donc qu’ils seront trop incapables de s’en remettre pour les soumettre et prendre le pouvoir ?

— Hm, non, pas exactement…

— Alors quoi ?

— Je reviendrai ensuite avec le parchemin – en prétendant l’avoir récupéré d’un autre type, bien évidemment, le but n’est pas juste de me dénoncer – telle une sauveuse sur son destrier d’argent, pour les soumettre – hum – pour les sauver tous !

La pie la considéra, ahurie.

— Q-quoi ? Mais en quoi tu vas prendre le pouvoir, avec ça ?

— Parce qu’ils vont me le donner.

— Mais… pourquoi feraient-ils une chose pareille ? Il n’est même pas sûr qu’ils te croient !

— Tu t’inquiètes beaucoup trop, Chouquette. Bien sûr qu’ils vont le faire, sinon ils ne récupèreront jamais ce parchemin.

— Ouah, quelle sauveuse. Tu resteras gravée dans les mémoires.

— Je sais. Quelle perspective réjouissante !

— Si tu veux.

Chouquette ne partageait pas son assurance et se résignait doucement. Ce serait un échec, assurément… Quand devrait-elle décréter que le mieux pour elle était d’abandonner Vertefeuille pour assurer sa propre survie ? Elle ne voulait pas être considérée comme complice s’ils l’arrêtaient !

… Combien de fois avait-elle déjà pensé l’abandonner à son sort ? Au moins deux mille cinquante ?

— … et ainsi, tout le monde vénèrera mon pouvoir dont ces imbéciles se sont tant moqués par le passé !

La pie s’interrogea vaguement sur ce qui les y pousserait. De toute façon, Vertefeuille n’achèverait pas la première étape, alors la question ne se posait pas.

Elle cessa d’écouter le babillage de la sorcière et se remit à loucher sur son grain de raisin. Quelques secondes plus tard, un pied inconscient l’écrasa sadiquement et elle couina, indignée. Quel gâchis ! Elle constata alors que Vertefeuille ne parlait plus dans le vide et s’agitait dans la grande pièce à vivre.

— Ce n’est pas tout, mais il faut encore tout préparer !

— Te préparer ? En quoi ? Et comment comptes-tu t’introduire aux cuisines, d’abord ?

Vertefeuille se tourna brusquement vers elle, tout sourire et rayonnante.

— En me faisant embaucher, évidemment !

**

En quoi avaient consisté ces préparatifs, finalement ? Chouquette n’en avait aucune idée. Lorsque Vertefeuille avait décrété l’heure du départ, elle s’était seulement changée pour des vêtements plus communs – de ceux que vêtiraient des employés honnêtes des cuisines royales – et c’était tout. En même temps, qu’aurait-elle emporté pour l’exécution d’un plan pareil ?

La pie pesta lorsque la sorcière la jeta sans ménagement dans son aquarium de transport. Le temps de revenir à la surface de l’eau afin de manifester son mécontentement, les deux étaient juchées sur le tapis volant de la sorcière, le bac à ses pieds, son sac à main accolé à la surface vitrifiée. Vertefeuille prit place sur le fauteuil qu’elle y avait intégré – pour plus de confort.

Chouquette profita qu’elle bouclât sa ceinture pour protester.

— Pourquoi devrais-je venir ? Je ne servirai à rien et je serai juste séquestrée dans une poche d’eau en suppliant les dieux pour qu’elle n’éclate pas et que je ne meurs pas desséchée après des heures de torture sous un soleil de plomb !

— Que tu es dramatique ! s’exclama la sorcière dans un rire. Il y a de l’eau dans les cuisines, pas d’inquiétude, et pour le soleil de plomb, on repassera en cette saison. Et je te l’ai déjà dit : tu me serviras de diversion pour détourner l’attention des gens du parchemin, que je volerai avec mes bulles. Si je m’en charge, je serai aussitôt suspecte !

— Et moi, je vais finir en rôti ou à la broche, avec ces bêtises !

— Si tu te comportes comme il le faut, ils te prendront juste pour un animal égaré et te relâcheront ensuite, la contredit Vertefeuille en balayant l’argument d’un geste négligent. Cela ne durera que quelques minutes, le temps de leur faire quitter le parchemin des yeux et que je le cache. Je le récupère discrètement et je prétexte ensuite un malaise pour m’en aller.

— Parce que tu ne seras pas suspecte de te barrer pile au moment où le parchemin disparait ? Il leur faudra quoi, cinq secondes pour s’en rendre compte ? Et on fait quoi, ensuite, on fuit ? Puis tu attendras un siècle pour qu’ils oublient ta tête et revenir ensuite avec le fruit de ton larcin ?

— Hm, il est vrai que partir tout de suite après le vol serait suspect. Peut-être devrais-je le cacher et attendre la fin du service pour partir…

Songeuse, elle n’en demeura pas moins active. Quelques secondes plus tard, elles s’envolèrent pour Cékoissa, la capitale du royaume.

Le trajet fut tranquille et, une fois la forêt dépassée, la cité, ses murailles et son château étincelant furent bientôt en vue. Vertefeuille bifurqua pour cacher son moyen de transport et entrer dans la forteresse à pied : en effet, il était difficile de passer pour une femme de condition modeste lorsque l’on possédait un objet magique. Un tel véhicule était toujours onéreux, en particulier de cette taille. Les balais étaient nettement moins chers mais de réputation mitigée, et leur association avec les sorcières n’aidait pas — autre argument, s’il en fallait pour elle, pour éviter ce type de transport terriblement inconfortable. Le tapis ne craindrait rien, car protégé par les pierres magiques de sa maman qui dévoreraient tout impudent qui désirerait poser sa main dessus. Des indispensables pour ses diverses activités pas forcément des plus honnêtes car elles avaient aussi le mérite de faire disparaitre tout témoin gênant. C’était bien le meilleur cadeau d’anniversaire que sa génitrice eût pu lui faire ! Dire qu’elle les lui avait offertes pour une plaisanterie, à la base !

Alors que Vertefeuille repérait un bosquet et s’apprêtait à le rejoindre, une silhouette apparut brusquement devant elle. Elle s’arrêta net. L’aquarium de Chouquette et le sac à main durent leur non-vol plané à un jeu de jambes maladroit et impulsif de la sorcière angoissée.

— Mais que…

Alors que Vertefeuille s’apprêtait à invectiver vertement l’imbécile qui avait eu le scrupule de lui barrer la route – quel outrage, une sorcière de sa distinction ! –, elle l’aperçut et pâlit. L’uniforme cintré rose aux épaulettes cuivrées, le blason du royaume brodé sur la poitrine, de pourpre au paresseux de cuivre ailé ronflant sur son oreiller, le casque à houppette, la moustache en accordéon, le visage inexpressif… Un garde royal ! Juché sur une raie manta aérienne jaune poussin, il la considérait d’un œil morne. Depuis quand disposaient-ils de telles montures ? Avaient-ils eu un rabais sur leur achat ? Et surtout, que fichait-il donc là, si loin en dehors des murailles de la cité ?

Peu sensible à ses émois, Chouquette exécutait des cabrioles indolentes dans son contenant, l’œil rivé sur les deux protagonistes humanoïdes.

— Votre carte d’immatriculation.

— Pardon ?

— Votre carte d’immatriculation, répéta le garde, placide.

Vertefeuille fronça les sourcils, perplexe. Depuis quand… ?

— Mais pourquoi voulez-vous ma carte ?

Désirait-il la lui voler ? Pourquoi ? Garde véreux ou… Vertefeuille pâlit davantage. Avaient-ils donc déjà eu connaissance de ses projets ? Espéraient-ils lui retirer toute possibilité de retraite ? L’heure de l’échafaud avait-elle sonné, après tant de temps à l’éviter avec brio ?

— Contrôle d’identification de véhicule magique non recensé.

— Hein ?

— Les festivités de Sajacasse vont bientôt démarrer. Simple mesure de sécurité supplémentaire.

— … Ah.

Voilà qui n’arrangeait pas ses affaires.

— Qui deviendra sans doute obligatoire par la suite.

— Quoi ?

— C’est en projet.

Vertefeuille fit la moue. N’avaient-ils donc que cela à faire de leur temps, les dirigeants, pour imposer ce genre de restrictions idiotes ? Ils allaient voir, dès qu’elle serait au pouvoir, elle la retirerait ! Na !

— Madame.

— Quoi ?

— Votre carte d’immatriculation.

— Ah. Oui.

Vertefeuille abdiqua. Inutile de se quereller avec lui, cela rendrait sa mission plus difficile et nuirait à ses espoirs d’embauche… Cette interpellation y nuirait déjà puisque son tapis était repéré. Et zut. Seul point non négatif, le garde ne paraissait pas s’impatienter… il ne paraissait pas grand-chose, d’ailleurs. Il était juste planté là et attendait.

Elle attrapa son sac et farfouilla à l’intérieur. Comme il était à fond infini – autre gadget magique afin de passer pour plus riche qu’elle ne l’aurait voulu – et qu’un chaos sans nom y régnait – elle avait tendance à y mettre tout et n’importe quoi –, la fouille initiale se révéla non concluante. Lorsqu’un piège à mâchoires effleura sa main en tentant de la mordre après trois autres tentatives, elle se résigna et extirpa les objets de son sac un à un, en une pluie qui rebondit sur le tissu épais. Ainsi le garde eut-il l’occasion de découvrir que : un, elle adorait les cocottes en porcelaine et Sire Percétrouve dont elle possédait plusieurs objets à son effigie, admirative devant sa capacité à réaliser des exploits tout en dormant dix-huit heures par jour et en ne se nourrissant que de végétaux crus ; deux, elle disposait de plusieurs chenilles en caoutchouc antistress aux signes de maltraitance évidentes, puisqu’elles lui servaient à évacuer sa colère lorsque ses plans échouaient – quarante-huit chenilles avaient ainsi rendu l’âme, jusque-là – ; et trois, elle ne cessait d'oublier de jeter ses déchets, de ce fait elle semblait trimballer des boulettes fossilisées peu identifiables dans un but tout aussi peu identifiable.

Après avoir constitué une mer d’objets en tous genres autour de ses pieds, elle attrapa enfin la carte en question avec une exclamation de satisfaction. Elle la tendit au garde qui la récupéra sans un mot. Puis elle plissa les yeux en le fixant avec insistance, les bras calés sur son sac ouvert, sous le regard amusé de sa compagne aquatique. Foi de Vertefeuille, il ne la lui volerait pas ! Elle le surveillait !

— Vertefeuille… on dirait un nom de sorcière, fit-il d’un ton neutre en entamant son remplissage de paperasses.

Elle lui rendit un regard blasé.

— Dites ça à ma mère. Elle s’appelle Violetteprune – mes grands-parents ne devaient pas être très décidés entre les deux prénoms alors ils les ont accolés ensemble. J’imagine qu’elle a voulu se venger sur moi.

Le garde acquiesça d’un signe distrait du menton, comme si la discussion était close pour lui. Vertefeuille préféra conserver le silence. Pas très futé, mais mieux valait ne pas trop le titiller ! Elle se demanda vaguement quelle était la vitesse de pointe d’une raie manta volante. Il lui semblait que ces bestioles étaient plutôt rapides. Mauvais point pour elle, donc. Si, encore, elle pouvait produire des bulles dans le liquide céphalorachidien du garde, elle pourrait facilement causer des dommages voire le tuer… Il lui fallait absolument noter l’idée ! Et trouver des cobayes, aussi. Et peut-être tester avec le sang, et…

Le temps s’étira, infini. Le garde était toujours en train de gribouiller sur ses papiers et la sorcière en vint à se demander quoi. Il était puni et devait copier cent fois le contenu de cette fichu carte, pour s’attarder autant ? Elle perdit patience.

— Vous avez fini ?

Comme s’il n’attendait que cela pour réagir, il lui rendit la carte. Elle allait soupirer d’aise lorsque…

— Votre carte de séjour à présent, s’il vous plait.

— Quoi ? C’est une plaisanterie ?

C’était quoi ce truc, en plus ?

— Cette carte est nécessaire pour séjourner à l’intérieur de la cité –

— Mais je ne veux pas y séjourner, je veux juste y aller quelques heures pour une affaire !

— … Cependant, durant les festivités et ses préparatifs, elle est également nécessaire pour toute entrée —

— Vous vous fichez de moi ?

— Non.

Vertefeuille se retint de se frapper tandis qu’à ses pieds, la pie gloussait. Les affaires humaines se révélaient parfois si divertissantes dans leur absurdité !

La sorcière pesta en elle-même. Ah, ça, il allait y avoir du changement quand elle serait au pouvoir ! C’était quoi, toutes ses formalités ridicules ? Ils désiraient faire fuir tous les touristes en les effrayant ou en les endormant sous des tonnes d’absurdités ?

— Et d’où voulez-vous que je la sorte ?

— Vous ne l’avez pas ?

— Bien sûr que non ! Je ne savais même pas qu’il m’en fallait une !

— Maintenant, vous savez.

— Merci, je suis au courant ! Pour quelle raison ça a été mis en place ? Vous voulez faire fuir les gens ? Les trois quarts des habitants de ce pays ne doivent pas savoir comment l’obtenir, ni même qu’elle existe !

Comme elle, en fait.

— Simple mesure de sécurité. Et pour limiter le nombre de personnes à l’intérieur de la cité, aussi.

— Hein ? Et depuis quand ? C’est une mesure anti-touristes, ça, et les festivités de Sajacasse –

— Depuis deux jours.

Il n’ajouta pas un mot de plus. Bien, inutile de débattre avec lui sur le sujet, il ne devait pas en connaitre les raisons ni s’en soucier… La sorcière soupira avant de jeter une œillade agacée à la pie qui se roulait de rire dans son eau. Si elle s’écoutait, elle la torturerait bien en la chatouillant avec ses bulles pour qu’elle cessât, mais elle n’allait pas parier sur la trop grande stupidité du garde ou sur son éventuelle cécité. Qui serait peut-être en mesure d’expliquer sa lenteur avec les papiers ? Etant donné le poste auquel il était affecté, ce serait un comble.

— Et comment l’obtient-on, dans ce cas ? lâcha-t-elle, excédée.

— Tout d’abord, il faut vous adresser à l’Office des Entrées pour –

— Qui se trouve où ?

— Dans la cité, rue –

— Mais comment suis-je supposée m’adresser à eux si je ne peux pas mettre un pied dans cette fichue cité ?

— Par courrier. Pour effectuer votre demande, il vous faudra envoyer…

Le garde cita toute une liste de documents que Vertefeuille oublia à moitié, éberluée. Il s’agissait une farce, n’est-ce pas ? Ce type devait confondre les jours et croire qu’ils étaient celui du Requinou Farceur, ce n’était pas possible autrement !

— … Et vous la recevrez sous une semaine. A partir de là, elle sera valable un mois.

Une semaine ? Vous vous moquez de moi ? C’est maintenant que j’en ai besoin !

— Je crains que cela ne soit pas possible, madame. Il fallait vous y prendre à l’avance.

— Mais je n’étais même pas au courant de cette mesure ! En plus, si elle a été prise il y a deux jours –

— Je suis désolé mais il n’y a pas d’exception, et il y a beaucoup de demandes en ce moment. Vous ne pourrez en recevoir une avant une semaine, au mieux.

— Au mieux ?

— Bien sûr, il faut tenir compte des délais postaux, et un retard est également possible si la demande s’accroit. Dans tous les cas, vous devriez pouvoir assister à la fin des festivités si vous vous y prenez rapidement.

Raaah ! Son si beau plan, réduit en miettes avant même d’avoir commencé !

— Et si je force le passage ?

— Nous serions dans l’obligation de vous neutraliser, madame. Cela implique de vous viser avec un canon R-P12-455 et de –

— Mais vous me tueriez, avec ça !

Resterait-il seulement des cendres de sa personne, de ses affaires ou de son tapis ? Pas sûr.

— Je le crains, en effet.

— Vous plaisantez, n’est-ce pas ?

— Non.

Vertefeuille le jaugea quelques secondes. Incapable d’estimer quoi que ce fût à partir d’un visage aussi imperméable en tout temps, elle jeta un œil aux murailles. Des éclats brillants luisaient à son sommet. Possiblement des fûts de canons.

… Il était donc tout à fait plausible que le garde dît vrai.

— Ah oui, vous ne plaisantez vraiment pas avec ça…

— Non. Désirez-vous l’adresse de l’Office des Entrées pour effectuer vos démarches ?

— … J’imagine que ça ne me tuera pas, acquiesça-t-elle, vaincue.

Intérieurement, elle pleura. Tout était fichu !... Pour cette année, du moins. Il n’y avait plus qu’à s’y prendre à l’avance pour l’année suivante, si ses autres plans ne fonctionnaient pas d’ici là. Et surtout, point à retenir : se tenir informée au cas où d’autres lubies de cet acabit leur viendraient à l’esprit à l’avenir !

— Oh, et si vous pouviez ajouter la liste des documents à fournir, aussi. Merci.

Le garde scribouilla quelques instants sur un parchemin avant de le lui tendre. Sa calligraphie était une horreur sans nom, l’encre bavait mais, en plissant les yeux et en s’attardant quelques secondes sur ces courbes malhabiles, elle parvenait à les déchiffrer. Enfin, par mesure de prudence, elle les recopierait une fois rentrée.

— Je vous souhaite une bonne fin de journée, madame.

— Moi de même, s’obligea-t-elle à répondre d’un ton lugubre, avant de reculer pour effectuer un demi-tour avec son tapis.

L’impression qu’une cible s’était dessinée dans son dos à destination des canons la dissuada de tenter une percée. Pour quoi faire ? Elle ne serait jamais embauchée dans ces conditions, et espérer voler le parchemin avec tout un peloton à ses trousses était chimérique. Les rumeurs de course-poursuite pousseraient le personnel à le remettre dans son bunker bien avant son arrivée.

C’était un désastre.

A côté d’elle, Chouquette avait cessé de rire et peinait à contenir un soupir de soulagement. La nouvelle la rendait euphorique mais mieux valait que Vertefeuille ne le sût pas, sinon elle en entendrait parler pendant des jours. La sorcière était si mélodramatique, parfois.

— … Bon. La tentative numéro deux mille deux cent soixante-cinq est un échec, lâcha-t-elle malgré tout sur le ton du constat.

Vertefeuille se retourna brusquement vers elle, vexée.

— Ah non, elle ne compte pas, celle-là ! On n’a même pas eu l’occasion de la mettre en application !


Texte publié par Ploum, 22 février 2022 à 23h40
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