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Tome , Chapitre 1 Tome , Chapitre 1

Le Cygne de Bronze est une nouvelle chapitrée qui traite de sujets sensibles comme l'acceptation de soi, le rapport au corps, le jugement et la grossophobie. Bonne lecture à vous !

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Le sang coulait depuis les deux petits trous dans son cou. Rose les sentait du bout de son doigt, poisseux ; aucune douleur n’électrisait la chair à vif. Il y avait juste ce liquide pourpre qui s’étalait autour de sa poitrine, trempait le haut de son justaucorps et perlait sur son tutu. Les gouttes rubis brillaient sur la tulle blanche ; Rose les trouvait si belle, si…

Elle releva brusquement la tête et croisa le regard avide de sa meurtrière. Elle s’essuyait la bouche et lui adressa un sourire narquois. Rose ne sut, à cet instant, si elle devait avoir peur ou se réjouir de mourir sur cette scène vide, s’effondrer dans les ténèbres et l’indifférence de tous… Pourtant, un rictus naquit sur son visage et son rire, machiavélique, résonna de concert avec celui de celle qui allait la faire renaitre.

Rose tomba alors lourdement, les yeux rivés sur les rideaux rouges entrouverts, prête à mourir pour de bon. Elle était heureuse…

… mais l’avait-elle seulement déjà été ?

~O~

Tic. Tic. Tic.

Rose grogna.

Tic. Tic. Tic.

— Laissez-moi tranquille, gémit-elle de sous son oreiller. Fichus volatiles !

Rose avait beau vivre dans le VIIIème arrondissement de Paris, Avenue Montaigne, habiter dans un hôtel particulier et dormir dans un pyjama de soie, cela n’empêchait pas les pigeons de venir s’agglutiner sur le rebord de sa fenêtre. Les nombreuses menaces de mort qu’elle leur proférait ne dissuadaient pas cette vermine volante de pulluler autour de sa demeure.

Pourtant, ce n’était pas faute d’avoir demandé à sa mère un répulsif. Non, Eglantine de Marydor considérait que chaque vie était unique et qu’il était son devoir de sorcière que de les protéger. Fichus pigeons, fichues sorcières… Rose souffla de plus belle, se retourna dans son lit, gigota et, encouragée par les hululements incessants, quitta son lit. Comble de l’horreur, quand elle tira ses rideaux, les pigeons se contentèrent de l’observer sans même faire mine de s’envoler.

Boudeuse, elle entreprit de refaire son lit et de s’habiller à la hâte. Comme chaque matin, pendant qu’elle coiffait ses mèches brunes en tirant sur les nœuds, elle se motivait en admirant la photo en noire et blanc des « Wanabee Girls » accrochée au-dessus de son lit. Ces chanteuses londoniennes prônaient le Girl Power et Rose se retrouvait pleinement dedans.

Son humeur à nouveau au beau fixe, elle dévala l’escalier de marbre pour rejoindre le rez-de-chaussée. Aujourd’hui, il n’y avait pas école, aussi pouvait-elle prendre son temps pour déjeuner, savourer des viennoiseries sans avoir à se presser et, avec un peu de chance, pouvoir papoter avec sa mère quelques minutes.

Car Eglantine de Marydor, connue sous le nom de la Parisienne, était la première conseillère de Prince-Arkhédruide Jules Simon, régent de France et n’avait pas beaucoup de temps à elle.

— Bonjour ma chérie !

Eglantine l’attendait en bas de l’escalier, habillée pour sortir, les mains gantées et le manteau sur les épaules. Eglantine brillait pour son charme à la française. Des tenues à la mode, une chevelure rousse parfaite, un maquillage discret et surtout ses chapeaux à plume de paon assortis à sa robe du jour.

Rose réprima une grimace de déception et se contenta de lui baiser la joue. Elle sentait bon.

— Je dois partir. Aujourd’hui, je dois faire accepter mon nouveau projet de transports parisiens. Des canaux suspendus, dans toute la capitale. Imagine un peu, parcourir Paris à bord d’une gondole, comme à Venise.

— Je préfère les bus, admit Rose en haussant les épaules. Au moins on voit plein de gens !

Ces fameuses carrioles, tirées par des centaures régulièrement en grève : voilà le vrai Paris, celui des râleurs, des pressés, celui que l’on appréciait depuis l’intérieur de ces véhicules, à se bousculer et s’entasser.

— Tu verras, je suis sûre que tu apprécieras les canaux. A ce soir ma chérie. Oh, il y a une surprise pour toi sur la table. Nous irons ensemble dès demain.

Sa mère partie, Rose traina ses chaussons jusqu’à la salle à la manger, où l’attendait son petit déjeuner, déjà servi. Le bol encore chaud de lait entier sentait bon le cacao, une petite richesse que pouvait se permettre sa mère et qui ravissait ses matinées. De quoi achever sa mauvaise humeur et arquer ses lèvres vers le haut.

Maggie, la domestique de la demeure, la salua depuis la cuisine. Rose lui répondit avec ferveur, avala ses quelques tartines, les pieds battants dans le vide et attendit que la table soit débarrassée pour s’intéresser à la fameuse surprise évoquée par sa mère.

— Je dois nettoyer le lustre, mais si vous le souhaitez, nous pouvons aller au parc ensuite ? demanda Maggie, les bras encombrés de son plateau en argent.

— Est-ce que l’on passera à la « Feuilletinne de la Sorcière » ?

— Assurément !

Rose parlait bien sûr de la meilleure boulangerie du quartier, voire de toute la ville, même si elle ne connaissait pas les autres, assurément. On y servait les meilleures chocolatines ; l’odeur y était si succulente. Elle en salivait d’avance.

Avant cela, il fallait se pencher sur la question de la surprise. Une enveloppe trônait au centre de la table massive et vernie. Son nom y figurait, écrit en lettre d’or délicate. Et juste au-dessus, dans le coin droit, un blason. Le blason. Celui de l’école de danse de l’Opéra Garnier. Son cœur manqua un battement ; Rose se retint de respirer en retirant la lettre, la déplia d’un geste tremblant et lut. Elle relut. Et relut encore.

Quand un cri de joie quitta sa gorge, Maggie brisa une assiette dans la cuisine et se précipita dans la salle à manger, manqua de s’affaler sur le tapis à frange et, quand elle s’avisa que tout allait bien, s’en retourna à son ménage, bougon.

Rose était acceptée dans l’école de ses rêves. Elle n’en revenait pas ; elle qui pensait avoir loupé son audition, qui était persuadée que son entrechat n’avait aucun panache, la voilà qui passait de pièce en pièce pour sautiller, faire des pointes, des chassés, des cabrioles, au risque de renverser les guéridons, de briser les vases remplis de fleurs séchées ou de cogner dans les murs. Peu importait : elle était acceptée dans l’école de ses rêves.

Ce ne fut que lorsque Maggie enroula son écharpe autour de son cou que Rose accepta de se calmer. Elle sentait les mèches de ses cheveux coller sur son front et sa respiration était forte ; Maggie l’obligea à bien se couvrir pour éviter de prendre froid avant son grand jour à l’école.

— Le rendez-vous est demain matin, à dix heures, lui précisa-t-elle pendant que Maggie refermait la grande porte vitrée et ouvragée. Mère a dit qu’elle m’y conduirait !

— Je suis ravie pour vous, Rose. Avez-vous mis vos gants ? Il fait encore froid !

— Gant, bonnet, écharpe et botte en cuir. Je suis paré pour le parc. Pourra-t-on aller rendre visite à Pierre ?

Maggie ne répondit pas immédiatement. Son meilleur ami ne vivait pas loin pourtant : il suffisait de tourner dans la rue à droite après la boulangerie. Il vivait avec son père et sa mère dans un grand appartement. Ils fréquentaient la même école mais bientôt Pierre quitterait la France pour se rendre à l’académie ésotérique en Allemagne, ou quelque part par là.

— Très bien, nous irons. Mais nous ne devons pas tarder. Votre mère ne devrait pas rentrer tard aujourd’hui !

Elle-même ne devait pas y croire mais Maggie se plaisait à raconter de telles inepties. Dès que sa mère se rendait au palais druidique, elle y restait des heures et des heures et rentraient tard le soir, quand Rose était déjà couchée. Elle ne releva pas et se contenta de prendre la main de Maggie.

Comme promis, elle lui offrit une chocolatine pour la féliciter de sa réussite et, afin de déguster la savoureuse viennoiserie, elles s’installèrent au parc, face au petit étang où nageaient les cygnes à plumes de bronze. Rose leur jeta quelques miettes et se dépêcha de manger car elle avait hâte d’annoncer la bonne nouvelle à Pierre.

Maggie refusa de la laisser y aller seule ; si Rose avait pu s’y rendre par ses propres moyens, elle aurait couru mais Maggie refusait de se presser. De plus, il n’y avait pas grand monde sur les trottoirs et peu de calèches circulaient.

Quand Pierre ouvrit la porte, vingt bonnes minutes après, Rose lui sauta dessus et enroula ses bras autour de ses épaules. Pierre ne réagit pas, sauf que derrière ses taches de rousseur, Rose vit bien qu’il rougissait. Ses cheveux étaient en bataille et sa chemise ressortait du pantalon : à coup sûr, ses parents n’étaient pas présents.

— J’ai une ex-ce-llen-te nouvelle ! gazouilla Rose en le relâchant. Devine !

— Tu… Et bien. J’avoue que je ne sais pas.

— Mais voyons Pierre, je t’en parle tout le temps !

— Non, je sais pas, je vois pas, répondit-il l’air navré, ses grattant le crâne. Tu es devenue une sorcière ?

— Je suis trop jeune pour ça voyons ! Non, Pierre, non. Je vais intégrer l’école de danse ! J’ai réussi mon audition.

— Ton audition ?

— Si tu savais. Je suis passé devant un maître très sévère. Il m’a jugé comme si j’étais nulle. Mais je ne me suis pas laissée faire et j’ai dansé. J’adore danser ! Tu sais que je danse bien !

— Euh, oui, mais… tu voulais pas devenir comme ta mère ?

— Non, Pierre, non. Je veux danser ! Et je vais danser ! Si je te dis que j’ai réussi, pas vrai Maggie ?

L’intéressée ne répondit pas et se contenta d’attendre à quelques pas d’eux, les mains jointes sur sa longue jupe.

— Comment tu as pu réussir ?

— Comment ça ? J’ai réussi, voilà tout !

— Bah…

Il mima un geste, comme si son ventre était gonflé. Rose fronça les sourcils, perplexe.

— Allez, ça suffit, intervint Maggie la voix cassante, prenant Rose par le bras. On y va ! Bonne journée jeune homme !

Rose n’eut pas le temps de prétexter qu’elles dévalaient déjà les marches. Maggie paraissait furieuse. Cependant, ce n’était pas ce qui chagrinait Rose… Elle ne comprenait pas ce qu’avait voulu dire Pierre avec ce geste. Vraiment pas.


Texte publié par Jérôme M. Keller, 27 décembre 2021 à 10h09
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