Pourquoi vous inscrire ?
«
»
saison 3, Chapitre 10 saison 3, Chapitre 10

La tête bien droite et les yeux plissés, les bras un peu relâchés, le pas léger frôlant le sol, franchement il n’y avait rien à redire, le moonwalk de fin de chorégraphie de Yanis, Abdel et Salim était top, synchro comme jamais.

Après ils étaient aussi sapés comme jamais, Levis 501 nickel sur stan smith, petit polo et gel dans les cheveux, ça brillait jusqu’ici sous les spots colorées, et ça me sciait qu’ils aient pensé à ramener des vêtements du samedi soir à une classe de neige. Yanis avait même passé une chemise luisante ; quand tout le monde se mit à applaudir à la fin, quand les lumières de la grande salle se rallumèrent, je fis une petite moue en baissant les yeux.

Sous-pull vert sur velours marron, genouillères cousues et après skis fourrés, des fringues pour poser sur une boite de Puissance 4 ou de Badaboum plutôt que pour mettre le feu à une soirée discofunk.

Quant à mes pas de danse n’en parlons pas, dès les premières notes d’Upside down dans la salle de nouveau éteinte, je sentis rapidement que mon groove d’éléphanteau ne tiendrait pas longtemps le rythme.

Bien sûr je ne pouvais pas tout faire à la fois non plus, répéter mon poème tout en cherchant de l’œil Kristina au milieu du troupeau ; je poursuivis ma petite marche balourde entre les spots et les silhouettes remuantes, puis finis par me désembourber quelques minutes à une table bondée de gobelets plastique et d’assiettes à bonbons.

Je l’aperçus enfin à quelques mètres, toute raide et immobile près d’une fenêtre.

Une grosse pétarade surgit peu après, Let’s dance ! crièrent alors toutes les enceintes avec autorité.

On aurait cru à une rangée de colonels beuglant des ordres à toute la classe.

J’avais vu le clip un soir avec ma grande sœur, je me rappelais que le chanteur lui ne bougeait pas son cul de toute le morceau ; sans trop d’indications je bricolai alors une espèce de trottinement boiteux jusqu’à Kristina puis fit mine de m’intéresser à autre chose, les mains battant la mesure dans mes poches moites, les yeux posés sur la piste et l’air totalement absorbé par ce qu’il s’y passait.

Je fis whoooouu avec tout le monde quand M. Saillard rejoignit la piste, je fis même woouuaais, bien que plus mollement, quand le même Saillard s’essaya à une sorte de breakdance étrange et pas du tout en rythme au milieu de la chanson.

Quand après un Culture Club vite expédié je me tournai enfin vers Kristina, j’entendis plusieurs oh noon !!.. fusant ici et là. Et puis comme une paralysie momentanée qui venait de se poser sur le tous les crânes.

Your eyes.. opened wide … marmonnèrent les enceintes après quelques notes de piano.

La piste fut rapidement clairsemée, les chaises précipitamment occupées.

Je pus donc facilement le voir venir de loin. Levi’s-stan smith-petit polo N°2, Kader himself, qui marchait vers Kristina d’un pas décidé. Je l’observai la bouche sèche, jetai un œil sur Kristina, planté dans mon sous-pull au milieu de ce slow du film La Boum 2 qui montait tout autour de nous.

Je le connaissais un peu Kader, rien d’un chevalier poète, si ça se trouve il avait juste fait plouf plouf dans sa tête pour choisir une fille à inviter sans autre forme d’hésitation.

Ne lui restait plus que quelques pas, Kristina ne bougeait pas d’un cil, quant à moi je n’avais plus aucune pensée.

Erwan me l’avait confié un jour, fallait que j’arrête avec le robot en smurf j’étais vraiment trop nul ; malgré tout ce fut bien en mode automatique que je traversai les secondes suivantes, tout comme sortirent à la queue-leu-leu ces mots de ma bouche sèche, comme des pièces métalliques sur un tapis roulant d’usine.

—Tu. Veux. Bien. Danser. Avec. Moi

Voix d’horloge parlante, prestance de boîte à outils, marche de caisson ; un couplet plus tard pourtant, le souffle court, je débutais mon slow de robot tout en reprenant peu à peu mes esprits au milieu de la piste.

Elle avait dit oui, je ne comprenais plus trop où j’étais, elle avait dit oui, enfin même pas, elle avait à peine acquiescé, sans émotion apparente, puis elle m’avait accompagné comme si tout cela était parfaitement normal, comme lorsqu’on rentrait en classe deux par deux le matin.

Nous n’étions pas nombreux à tourner sous les spots multicolores, je ne reconnaissais personne, ne cherchais d’ailleurs personne, je devinais juste la tête interloquée de Kader, qui devait avoir l’impression qu’un fantôme en après-skis venait de lui passer dessus.

Je tenais Kristina comme un carton fragile, à bout de bras, tout raide, craignant qu’elle ne m’échappe des mains ; le petit miracle allait peut-être bientôt s’évanouir, on trouverait alors un mec en sous-pull vert en train de tourner tout seul les yeux mi-clos et les bras tendus dans la salle.

Kristina releva la tête à plusieurs reprises mais je ne réagis pas tout de suite. Je me demandais seulement si elle pourrait entendre la première strophe de mon poème au milieu des gémissements du chanteur et des boucles de synthés.

Ce fut seulement quand elle se figea que je compris : le milieu du refrain restait bloqué sur les mêmes paroles.

Putain il n’y aurait peut-être qu’un disque rayé de toute la soirée je songeai alors, fallait que ça nous tombe dessus.

La musique s’arrêta totalement, sous les woouuh de la classe tout autour, je retins machinalement Kristina, mais elle semblait déjà absente, visiblement préoccupée par quelque chose alentour. Un double woouhh général survint peu après, lorsque les spots s’éteignirent, je sentis ses doigts se contracter d’un coup sur mes épaules.

Des rires, des voix superposées, quelques sifflets jaillirent d’un peu partout, M. Saillard au bout d’un moment nous cria de garder notre calme et de ne pas sortir, qu’il allait régler les choses.

— Ben oui on va pas sortir fit une voix forte, reconnaissable entre toutes, il a cru on allait faire de la luge en pleine nuit.

— Déjà en plein jour tu sais pas en faire alors, lança alors Jamel, que je reconnus aisément malgré l’obscurité.

— D’où je sais pas en faire reprit tout de suite Bruno, demain on fait la course devant le car je vous prends tous moi

Kristina n’avait pas bougé, toujours cramponnée à mes bras. Elle tournait la tête de tous les côtés.

— T’as même pas de luge déjà, elle est pourrie ta course. Moi demain direct je monte dans le car, j’en peux plus de la neige et de leurs fromages.

Une espèce de veilleuse au-dessus de l’entrée du couloir au fond éclairait faiblement un petit bout de la grande pièce, la pénombre recouvrait tout le reste.

Je restai sur place sans rien dire, immobilisé par la poigne soudaine de Kristina.

Comme si elle cherchait à m’empêcher de partir. Ou juste à me protéger.

— Ouais moi aussi, fit une autre voix, je veux trop rentrer à la cité, y’a que lui avec sa luge qui veut encore traîner dans les montagnes.

— Ah mais moi demain je rentre les après-skis je les brûle

— D’où tu les brûles, genre t’as une cheminée dans la chambre.

— Eh mais ça se fait pas de brûler des chaussures, y a des pauvres sur terre et tout, ils les aimeraient bien eux.

— Et tu vas faire quoi, tu vas les envoyer en Afrique tes après-skis ?

— Mais n’importe quoi y a des pauvres aussi en France, le clochard de la place du marché déjà, moi je vais lui donner c’est sûr.

— Même le clochard il en voudra pas de tes pompes t’as rêvé.

— N’importe quoi lui, le… Eh… Eh mais monsieur !... Monsieur, c’est quoi ça ??


Texte publié par CyrMot, 1er décembre 2022 à 17h04
© tous droits réservés.
«
»
saison 3, Chapitre 10 saison 3, Chapitre 10
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
2349 histoires publiées
1028 membres inscrits
Notre membre le plus récent est shad
LeConteur.fr 2013-2023 © Tous droits réservés