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tome 1, Chapitre 24 « Calvin Debroe » tome 1, Chapitre 24

— Viens, les deux zouaves passeront pas par là, indique Calvin en repoussant les aubriètes qui recouvrent la partie effondrée d’un mur qui sépare la ville du parc municipal.

De part et d’autre du chemin, des plantes ont été soignées par la main de l’homme. Elles formaient des triangles, des rectangles, dans un ordre tout sauf naturel. On y déracinait les mauvaises herbes et ne gardait aucune trace de ces erreurs de la nature. Etait-ce donc le projet de Jedefray ? Se débarrasser de son ortie ? Cole claqua la langue. La neige recouvrait les buissons et les arbres dépourvus de feuilles se muraient dans l’immobilité la plus parfaite.

Nounours invita Cole à s’assoir sur un banc. Le borgne, exténué, le remercia d’un signe de tête avant d’expulser un long soupir. Lambda s’allonger à ses pieds. Non. Sur ses pieds. Son poids comprima les orteils gelés du maître qui grimaça sans ajouter quoi que ce soit.

— Bon, “Cole Coldman”, déclara Calvin d’un ton qui se voulait sans réplique et en faisant tourner la carte magnétique de Jedefray entre ses doigts, raconte moi un peu ta vie.

Devant l’air interdit du blond, l’homme grogna :

— Fais bien gaffe à ce que tu vas dire. Si ça m’plaît pas, si tu me mens, je me casse et tu t’démerdes tout seul. C’est clair ?

Assez pour amener le coeur du jeune homme à battre avec violence dans sa cage thoracique. L’espace d’une seconde, il se demanda pourquoi c’était à lui de raconter son histoire en premier… puis, il se souvint lui avoir menti. Il se mordilla la lèvre infériieur et décida d’assumer les conséquences de ses paroles :

— Ce que j’ai dit au terrain-vague, c’était pas complètement faux, commença-t-il.

Il jaugea son ami du regard sans y déceler la moindre émotion autre que l’impatience.

— Et ce que j’ai dit dans la rame de métro aussi. Jedefray Coldman est mon père et j’ai vraiment vécu entre quatre murs comme un prisonnier.

Les yeux de Nours se plissèrent à mesure qu’il parlait, prêt à l’envoyer balader à la moindre faille dans son discours.

— Je me suis barré de chez moi, hier. J’en avais ras-le-bol que mon vieux me prenne pour…

Un rat de laboratoire, un cobaye, un patient… les synonymes étaient nombreux. Cole secoua la tête :

— Il répétait que j’étais malade, que j’avais tué ma mère alors il fallait me soigner. Je me suis barré.

Il murmura :

— Je supportais plus le contact de ses doigts sur ma peau.

Une simple phrase, si lourde de sens. Cole vit Calvin vaciller. Si cet homme l’espionnait pour le compte de Jedefray, alors il n’aurait pas réagi… si ? Cole ne savait plus, l’esprit embrumé. Il avait la désagréable impression de jouer sa vie dès qu’il prenait une décision. Quand bien même, vomir ce qu’il avait vécu lui allégerait l’estomac… Il inspira profondément, puis déballa tout.

Les images arrivaient par flashs à mesure qu’il les décrivaient. La compression de la chair. La constriction de son âme. Les aiguilles dans sa peau, les liquides dans ses veines, les radios, les I.R.M, les faux sourires, les promesses et les mensonges. La rage au fond de son ventre. Le “coma” forcé. Après un court silence, Calvin balbutia :

— Ce… c’est pas possible, on peut pas subir tout ça. C’est lui qui t’a… c’est Jedefray Coldman ? Ton bourreau ?

Pour toute réponse, Cole baissa la tête. Calvin avait compris et déblattérer son récit avait drainé son énergie.

— Attends, reprit Nours, tu veux dire que t’étais déjà au labo y a deux ans ? Non, c’est pas possible…

Il se mit à effectuer les cent pas sous l’air à la fois las et circonspect de son ami.

— Je vais pas inventer des conneries pareilles pour le plaisir, gronda Cole.

Calvin vint s’asseoir à côté du borgne. Celui-ci y vit une adhésion à son discours. Cole sentit les larmes lui monter à l’oeil : Calvin le croyait. Il le croyait, bon dieu ! Il appréhenda, néanmoins : Nounours se frottait les mains, visiblement mal à l’aise.

— Je sais pas comment te dire ça, Cole, dit-il, mais euh… si je connais Jedefray Coldman, c’est parce que j’ai bossé pour lui pendant un an.

Cole resta interdit. Il analyse chaque mot avec la plus grande prudence.

— Je vais pas te mentir, j’ai jamais entendu parler de toi. Juste une fois, pendant l’entretien d’embauche. Jedefray m’avait raconté que son fils était mort dans un accident de voiture et sa femme a pas supporté la perte de son p’tit alors elle s’est suicidée.

Cole serra les poings. Il se leva d’un bon, surprenant Lambda :

— Mensonge ! Mensonge, mensonge, mensonge !

— Steuplé, claqua Calvin, je t’ai laissé tout me dire. C’est à mon tour alors t’écoutes. Après tu pourras péter ton cable si tu veux.

Calvin souffla ainsi la flamme de la rage dans le ventre de Cole.

— J’ai pas travaillé longtemps là-bas, rassura Calvin. J’ai fini par retrouver une vieille copine d’adolescence. Piquer de la drogue dans un labo, c’est franchement pas difficile. Mais l’autre là… Arthur qu’il s’appelait, il m’a vendu au vieux Coldman, le bâtard ! C’est pour ça que je me suis retrouvé en zon-zon. Autant de temps que j’ai travaillé pour lui, putain ! Quand je te dis qu’il a le bras long ce type…

Cole retourna s’asseoir près de cet homme musculeux devenu tout à coup si fragile. Lambda resta en retrait, boudeur d’avoir été éjecté des pieds de son maître.

— Tu t’es trouvé juste au-dessus de moi, murmura Cole, juste au-dessus de ma chambre. À bosser, tranquille. Pendant que j’hurlais. Que je grattais les murs. Mes bras.

Il plaqua sa main contre sa bouche, prêt à vomir. Nounours pâlit. Cole n’avait jamais imaginé le nombre d’hommes et de femmes au-dessus de sa tête. A vivre comme si de rien n’était. Il se frotta les mains avec vigueur. Nours encaissa le coup.

— Je suis… tellement désolé, Cole. Si j’avais su, alors tu penses bien que…

Le coeur du borgne se pinça. La prise de conscience de son ami le soulagea. Jamais personne ne s’était remis en question pour lui, auparavant. Ca le touchait. Ce fut lui, cette fois, qui déposa sa main sur l’épaule de Calvin.

— C’est pas de ta faute, Nours. C’est encore et toujours celle de celui qui tenait la pelle…

Calvin fronça les sourcils, dubitatif. Cole expliqua :

— Ma mère, elle s’est pas suicidée. Il l’a enterré dans le jardin de notre ancienne maison. Je le sais parce que je m’en souviens. C’est après ça, qu’il m’a enfermé. Pour que j’oublie, peut-être. Ou parce que j’en savais trop. Je sais pas bien.

Calvin passa sa grosse paluche amicale autour des épaules du jeune fugitif :

— On lui fera payer, à ce crevard. Tu as ma parole.

Cole se fendit d’un demi-sourire tandis que Nounours observait à nouveau la carte magnétique de Jedefray.

— Je serais pas étonné qu’il ait mis une puce, là-dedans, pour la retrouver quand il la perd. On va la laisser ici. Sur ce banc.

Il se leva ensuite et tendit la main à Cole :

— Nous, on rentre chez nous, au terrain-vague.

— Chez nous ?

— Chez nous.

Cole acquiesça et prit la main de Nours. D’une manière ou d’une autre, ils élaboreraient un plan, tous les deux, et Jedefray paierait pour ses crimes. Une perspective qui raviva un léger sentiment d’espoir au jeune homme encore loin de pouvoir voler de ses propres ailes.


Texte publié par Albane F. Richet, 27 avril 2023 à 15h01
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