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Tome 1, Chapitre 19 « ...la tempête » Tome 1, Chapitre 19

« On considère facilement le monde extérieur comme une menace s'il n'existe pas de la façon que l'on juge adaptée. Je crois pouvoir dire que mes combats sont justes. Pourtant, mes ennemis sont persuadés du contraire. De leur point de vue, ce sont eux, les bons. Qui as raison ? Tout le monde, donc personne. »

Hilledegarde « Jonquille » Gris, capitaine des Chevaliers de l'Ascension Inébranlable.

« Pourquoi se contenter d'être la victime du pire, quand on peut être artisan du meilleur ? »

Proverbe des Bienheureux de Sifienza.

« Quelle folie de ne concevoir que le son des mots. Votre volonté guide les sons, c'est elle qui dicte le pouvoir de ce que vous dites. C'est elle qui fait que vos souhaits peuvent devenir prophéties. Ne l'oubliez pas : votre volonté façonne aujourd'hui ce qui se dressera devant vous demain. »

Severin Pallanque, poète incompris.

***

Cette nouvelle journée au sein du temple était d'un calme intriguant. Chacun vaquait à ses occupations, les servantes étaient, comme toujours, d'une efficacité déconcertante. Ce qui devait être fait l'était, pourtant, une aura oppressante pesait sur les esprits. Une fine pluie glacée avait commencé à tomber avant l'aube et dansait selon les caprices du vent. Les membres de la compagnie de fortune étaient éparpillés, profitant d'un instant de calme après leurs aventures périlleuses, et avant les suivantes. Après les prières du matin, l'orage se mit à gronder et poussa les prêtresses à se mettre à l'abri. La cour se vida, et Oscar, seul dehors à l'abri du cloître sentit un poids insupportable sur ses épaules.

— Suis-je responsable de leur sort ? murmura-t-il. Ils n'ont pas à se jeter dans la gueule du loup, pourtant les voici, à me soutenir contre un ennemi inconnu et d'une puissance terrifiante. Se sentent-ils contraints ? Non, Fenrir aurait certainement refusé s'il le voulait. La druidesse et l'Érudite auraient fait de même. Ils restent car ils se sentent concernés. Ils ne peuvent reprendre le cours de leur vie en sachant ce monde condamné si nous ne faisons rien. Ils sont plus expérimentés que moi, par ailleurs ! Qui suis-je pour les guider ? Dois-je le faire en fin de compte ? Alhuïa semble plus apte à le faire.

Submergé par les doutes et l'appréhension, il décida de se changer les idées. Il regagna le temple et finit par rejoindre les cuisines.

— Ben ça alors ! On a un visiteur les filles !

— Voilà une surprise !

Les deux femmes âgées sourirent en essuyant leurs mains sur leurs tabliers de lin brut. Elles invitèrent Oscar à prendre un morceau de tarte de la veille et à s'asseoir au coin du feu.

— Personne ne vient vous voir ici ? s'enquit-il.

— Oh si, ça arrive de temps en temps, hein ?

— Oui, les prêtresses passent en coup de vent, piquent un fruit ou papotent quelques minutes. Finalement, c'est la matriarche qu'on voit le plus.

D'autres servantes arrivèrent, étonnées par l'appel de la première. Elles saluèrent leur invité avec la même distinction que les guérisseuses.

— Judith passe donc du temps avec vous, reprit le jeune homme.

— Ça oui. Pour te donner une idée, d'ici ce soir, le reste de la tarte aura disparu, et elle y sera pas pour rien, si tu vois ce que je veux dire.

— Elle est gourmande, c'est vrai, admit une femme tout juste adulte. Mais elle vient aussi pour savoir si nous nous plaisons ici.

— Est-ce le cas ?

Elles acquiescèrent à l'unanimité. Un peu plus tard, Élise arriva à son tour. Le petit groupe partagea un moment chaleureux loin de leurs troubles.

Tiara continuait d'examiner Fenrir qui se montrait de plus en plus patient et coopératif. Il leur arrivait parfois de parler d'autre chose, de leur vie d'avant, ce qui les étonnait tous les deux. Le reste du temps, la druidesse le passait dans un petit laboratoire monté avec les ustensiles du dôme souterrain. Fenrir quant à lui restait devant la cheminée et affûtait sa hache en marmonnant.

Aëlyss et Yatika se prélassaient dans les bassins naturels de la source chaude souterraine. Cette large grotte aménagée était un cocon douillet qui permettait de se régénérer rapidement et dans le calme.

— Tu es née à Kuradalar, c'est évident, lança Aëlyss. De quelle île es-tu originaire ?

— De Maharatagi, au centre. Je vivais à Varnasi…

— En tant qu'esclave, j'ai vu tes cicatrices.

— Oui, j'imagine.

— Tu essaies toujours de les cacher. As-tu honte ?

— Oui. Ces marques sont hideuses, et pour une raison que j'ignore, même la magie n'est pas parvenue à les faire disparaître. Je donnerais beaucoup pour m'en débarrasser pour de bon.

— Tu ferais une erreur.

— Pourquoi ?

— Tant que ces souvenirs sont douloureux pour toi, tu ne devrais pas chercher à les enfouir et les oublier. Ils reviendraient à la charge, chaque fois plus violents. Ce n'est qu'en acceptant ce que tu as vécu et en reconnaissant que cela t'a mené où tu es aujourd'hui que ton passé ne te hantera plus.

— Si c'était aussi simple… J'aimerais tant pouvoir dormir la nuit.

— Je t'ai confié ce que je pense être la clef de ton salut, fais-en ce que tu veux, conclut l'elfe.

Elles se turent un long moment. Aëlyss s'immergea avant de remonter sur un rebord pour nettoyer sa chevelure blanche. Yatika resta assise et jetait des regards furtifs vers elle. Il ne fallut pas longtemps pour que la jeune femme se fasse remarquer.

— Que veux-tu tant me demander ?

— Oh ! J'ai l'impression que vous connaissez bien les Îles Sèches.

— Connaître est un grand mot. Elles ne me sont pas totalement étrangères en tout cas.

— Vous y êtes déjà allé.

— C'est vrai. J'ai affronté les pirates à maintes reprises, lorsqu'ils s'en prenaient à mon pays. Ils frappaient vite et fort, comme ils le font encore ici. Ils pillaient nos villages-serres.

— Qu'est-ce ?

— Le climat de Mihuryss est rude, mais le sol est d'une richesse surprenante. En dehors des villes axées sur la forge et la magie, les villages s'occupaient de l'agriculture. Souvent, les serres étaient si grandes et si nombreuses qu'elles surpassaient le nombre d'habitations. On creusait également des caves sombres pour la production de certains champignons et d'autres choses… Il y avait de magnifiques choses chez moi, je t'assure. Jamais je n'aurais détruit tout cela.

Elle sembla soudain accablée de fatigue et de chagrin en repensant à sa terre natale. Yatika se rendit compte de toutes les choses que ses nouveaux compagnons avaient vécu, et qu'ils pouvaient lui apporter. Ne souhaitant pas clore la discussion sur cette note déplaisante, la jeune femme hâlée ajouta :

— Vous avez donc livré bataille contre les pirates et cela vous a mené à Kuradalar.

— Oui. Nous les avons d'abord poursuivis jusqu'à une enclave isolée en haute mer. Malgré des pertes importantes, nous avons pu les vaincre et repousser les survivants dans les Îles. Avec l'aide de Laaria, une nouvelle escadre fut levée pour traquer les survivants et détruire leurs repaires à quai. Ce fut un grand succès, pour un temps. Je soupçonne qu'ils bénéficiaient d'un soutien majeur du calife de l'époque. C'est probablement encore le cas actuellement. À cause de cela, ils peuvent toujours protéger leurs ressources et se remettre d'une défaite rapidement.

— Lorsque j'y étais, les rumeurs circulaient sur cette alliance répugnante. Vous avez certainement raison, Kuradalar peut ainsi s'en prendre au continent sans entrer dans une guerre ouverte.

— Tu es maligne, humaine.

— Bonté divine ! s'exclama soudain Yatika. L'expédition, l'alliance des elfes et de Laaria. Vous parlez de la Chasse des Esseulés, n'est-ce pas ?

— Exactement.

— Quelle surprise ! J'ai lu des histoires à ce sujet. Elles ne sont pas toutes en votre faveur, malheureusement. Les auteurs ont pris beaucoup de libertés.

— Vous conservez ce genre de document ici ?

— Non, cela remonte à des années. Mon m… ancien maître possédait une grande bibliothèque. Je sais que les esclaves ne savent pas lire d'habitude, mais sa femme tenait à m'apprendre. Elle aimait que je lui lise des contes.

— Étonnant.

— La "chasse" eut lieu durant le règne de Ashir-Maz-Tulzan, en sept cent…

— Sept cent soixante-dix de notre ère. Il y a cent quarante-trois ans.

— Oh…

— Tu te demandes quel âge j'ai.

— En effet mais vous n'êtes pas obligée de…

— Ne soit pas gênée chaque fois que tu veux demander ou dire quelque chose. J'ai cent quatre-vingt-treize ans.

— D'accord, Princesse.

Aëlyss sorti de l'eau d'un bond et attrapa une petite amphore d'huile médicinale. Elle se massa longtemps, chassant les douleurs qui persistaient dans son corps. Yatika l'observa du coin de l'œil. Elle arborait de nombreuses cicatrices, sans compter les runes qui meurtrissaient son dos. Pourtant la jeune femme lui trouva un charme surnaturel, au-delà de la beauté légendaire des elfes. Quelque chose en elle était irrésistible et elle éprouva une difficulté à détourner le regard.

— Bientôt deux siècles, et à peine plus de la moitié à vivre pleinement, maugréa l'Érudite.

— Je vous demande pardon ?

— Ah, excuse-moi je pensais à voix haute. La créature qui m'a piégé et ravagé mon pays m'a privée de soixante-treize années de ma vie. Sans ma maîtrise de la magie, je serais probablement encore prisonnière du miroir.

Yatika resta muette. L'elfe se rendit compte de l'extravagance de ce qu'elle disait et sourit. Elle s'enroula dans une longue serviette et revint s'asseoir sur le bord d'un bassin.

— Le monstre qui nous a dupés, moi et les miens, m'a enfermé dans un miroir et je le soupçonne d'avoir usurpé mon identité.

— D'où les rumeurs atroces à votre sujet.

— En effet. Cette chose venait de Dehest. Après avoir entendu le discours stupéfiant d'Alhuïa, je crois pouvoir affirmer qu'il s'agit d'une de ces entités inconnues. J'ignore si elle vit toujours, si elle arpente encore Mirh. Quand je suis sortie du miroir, je n'ai rien vu autour de moi à part des ruines, de la neige et des… des cendres.

Elle frissonna. Lorsqu'elle croisa le regard intense de Yatika, elle s'éloigna prestement et n'ajouta que quelques mots tremblants avant de prendre congé. La femme hâlée entendit les mots de l'elfe résonner dans son esprit. La princesse s'était éveillée d'un cauchemar seulement pour replonger dans un autre, peut-être pire encore. Il fallait que tout cela cesse, que personne d'autre n'est à subir les attaques de Dehest, sa malveillance et sa magie noire.

***

Le soleil se coucha sans s'être montré de la journée. Les nuages s'épaissirent davantage et annonçaient plusieurs jours de pluie. Abrités dans la cour, les chevaux trépignèrent et hennirent à qui mieux mieux. Oscar et Bélios vinrent les calmer. Alors, ils entendirent le galop d'une troupe proche. À peine eurent-ils le temps de prévenir les autres qu'une colonne armée apparut à l'orée des bois. Leur soulagement fut immédiat en discernant les armures d'écailles et les tabards verts et or des soldats d'Agalkaïr. Judith leur souhaita la bienvenue. L'officier en tête de convoi sauta de sa selle. Son air sévère s'effaça alors qu'il s'inclinait devant l'assemblée. Il siffla et agita une main en l'air, donnant l'ordre à ses hommes de patrouiller autour du temple.

— Heureux de vous voir, matriarche.

— De même, mon ami. Quelles sont les nouvelles ? ajouta la doyenne d'un air sombre.

— Je crains que vous n'ayez vu juste, aussi fou que cela me paraisse.

— C'est quoi le problème ? intervint Fenrir.

— Des revenants ont fait une percée en amont du fleuve. Je ne saurais dire comment ils ont réalisé l'exploit de s'enfoncer aussi loin derrière le front. Ils arrivent droit sur vous.

— Quoi ? s'emporta Yatika. Combien sont-ils ?

— Nous avons abattu vingt-cinq guerriers. La seconde suivante, d'autres arrivèrent de toutes parts et manquèrent de nous encercler.

— Dites-nous combien, insista Oscar.

— Un bataillon, sinon plus. Ils sont au moins deux cent cinquante, mais s'ils ont couvert leurs arrières, des renforts pourraient arriver à tout moment.

— De combien de temps disposons-nous ? questionna Bélios.

— Quelques heures, ils arriveront sur l'autre rive, ce qui les forcera à faire un détour par le pont. S'il faut combattre, ce serait le lieu idéal pour les contenir.

— Nous manquons cruellement de temps, souffla la doyenne. Lieutenant, est-ce que vos hommes peuvent se tenir prêts à escorter les prêtresses en lieu sûr ?

— Bien entendu, ma dame. Nous restons à votre disposition.

— Malgré la détresse qui frappa les guérisseuses et les servantes, elles furent rapidement prêtes à partir. La peur se lisait dans leurs yeux. Certaines priaient, d'autres sanglotaient. Judith les regarda se masser dans la cour alors qu'une section de cavaliers se formait pour les guider hors du ravin. Moins de deux heures plus tard, le cortège serpenta dans la forêt et disparut dans la nuit. Néanmoins, un groupe de femmes en robes blanches décida de rester et de soutenir la matriarche et ses alliés. Judith n'insista pas, les elfes non plus. Le lieutenant Azal resta au temple avec une vingtaine de guerriers. Ils étaient très peu nombreux et devaient compter sur leur expérience pour vaincre.

Les deux heures suivantes furent terriblement longues. Les cavaliers montaient la garde le long de la rive malgré le froid mordant et la bruine. Oscar restait devant la porte du cloître, en compagnie de Fenrir. Ils parlaient peu, et scrutaient les ténèbres à la recherche du moindre mouvement suspect. L'attente était insupportable. Aëlyss les rejoignit en portant des écuelles de soupe. Elle resta avec eux, sans pour autant ajouter le moindre mot. L'elfe se demandait si l'ennemi n'était pas déjà là, les observant depuis les bois de la rive nord, ou le sommet de la falaise.

— Vous croyez qu'ils sont passés sans rencontrer de résistance ? demanda finalement Fenrir.

— Je crains que si, avoua Oscar d'un ton sinistre. C'est bien cela qui m'inquiète.

— Le front n'est-il pas très éloigné d'ici ? ajouta Aëlyss.

— C'est le cas, mais s'ils ont contourné l'Alliance Princière par le sud, ils ont pu rejoindre Maréno et longer la frontière nord avec le Royaume Paruléen. Personne ne les attendrait par-là. Une armée se ferait surprendre, mais pas des groupes réduits.

— Cette route leur aurait pris des jours !

— Deux semaines de marche forcée, au bas mot.

— Cela voudrait dire qu'ils se sont mis en marche au moment où je suis arrivé ici la première fois, souffla Oscar.

— Dans quel foutoir on s'est mis, gronda Fenrir.

— Je vous le répète, vous n'êtes pas contraints de rester ici si vous ne le souhaitez pas. Même si vous avez accepté plus tôt, personne n'a prêté serment.

— On sait, l'ami. C'est pas la question. Qu'on reste là ou qu'on se défile, Dehest nous tombera dessus un jour.

— Autant faire face et prier pour le meilleur, lança Aëlyss.

— Baed alhkara ! tonna un patrouilleur.

— Qu'est-ce qu'il dit ? demanda Oscar.

— Il dit qu'il y a du mouvement dans les bois, bredouilla l'Érudite.

Une silhouette se découpa dans l'ombre, avança jusqu'à la rive et s'immobilisa. Les cavaliers redoublèrent de prudence en surveillant toutes les directions, prévoyant un piège. L'inconnu leva son arme qui refléta la lumière des torches. Alors, des dizaines de guerriers sortirent de la forêt et s'alignèrent en rangs serrés. Sur le perron, la matriarche et les prêtresses entamèrent une incantation. Soudain, une sphère lumineuse apparut dans la cour et grimpa à plusieurs toises au-dessus du temple. Elle projeta une lumière intense qui irradia jusqu'à la rive nord, dévoilant l'identité redoutée des inconnus : les revenants étaient là. Ils s'animèrent comme un seul homme et partirent en direction du pont. Les elfes filèrent pour leur couper la route.

— Je vais avec eux, dit Oscar en montant en selle.

— Qu'est-ce que tu comptes faire ? demanda l'Érudite. Les elfes sont compétents.

— Ils n'ont jamais combattu les revenants, moi oui. Il ne faut surtout pas attendre de voir ce qu'ils préparent avant de frapper.

— Dans ce cas, je t'accompagne. Nous sommes aussi là pour veiller à ce que rien ne t'arrive.

— Nous allons barricader le temple et fortifier le cloître, lança Bélios.

Chacun fit tout ce qu'il pouvait. Oscar et Aëlyss rejoignirent le pont peu avant les revenants. Les soldats d'Agalkaïr décochèrent une première volée de flèches, abattant plus de dix créatures. Les autres continuèrent de progresser sans sourciller. Au lieu de se protéger, ils forcèrent l'allure. Une deuxième salve fit s'effondrer les premières lignes. Oscar observait la scène d'un œil attentif et remarqua le subterfuge.

— Ils se sacrifient pour protéger quelque chose ! lança-t-il. Au centre de la troupe !

Tout à coup, les porteurs de bouclier s'écartèrent. Une bande sauvage de revenants orcs chargea dans un silence terrifiant. Les archers laissèrent place aux épéistes. Le choc fut d'une brutalité sidérante. Les elfes furent repoussés par les premiers assauts furieux des orcs corrompus, néanmoins, ils essuyèrent peu de pertes. Ils finirent par contenir le flot de créatures et regagnèrent du terrain. Cependant, le reste de la troupe maléfique en profita pour continuer sa route vers le temple. C'était sans compter sur L'Érudite et Oscar, soutenus par les archers. Ceux-ci étaient remontés en selle et avaient échangé leurs arcs longs pour de plus petits modèles adaptés au tir à cheval sur de courtes distances. Ils esquivèrent leurs ennemis à la vitesse du vent en répliquant par des tirs précis. Pendant ce temps les deux combattants à pied jouèrent d'adresse pour arrêter la progression des créatures. À peine eurent-ils vaincu leurs adversaires qu'une seconde vague s'avança sur les pavés du pont. Les revenants sortaient de la forêt par vagues sinistres et muettes, masquant leur nombre et les pièges qu'ils préparaient. La défense se reforma, le jeune homme et la princesse aux côtés du lieutenant blessé au front. Encore une fois, les traits abattirent nombre d'ennemis, formant un tapis de métal noir et de chair livide que les survivants foulaient de leurs bottes. Le flot des troupes des ténèbres ne s'arrêta que lorsqu'ils furent trop nombreux pour s'engager sur le pont. Submergés par la horde noire, les elfes périrent en grand nombre.

— Il faut y aller, grinça Fenrir.

— Ils tiennent bon, veillons plutôt à assurer leur retraite si cela devait changer. Tenons-nous prêts à repousser leurs poursuivants quand ils reviendront parmi nous. Il faut que…

Des remous brisèrent la surface calme du fleuve. Les éclaboussures scintillèrent sous les rayons magiques de l'orbe argenté. Tout à coup, une meute de créatures putrescentes grimpa sur l'herbe en poussant de longues lamentations. Trente corps pourris s'animèrent et se redressèrent sur leurs jambes décharnées. Ils prirent la direction du temple sous les regards effarés de ses habitants.

— Ce ne sont pas des revenants, gronda Bélios.

— Par la Déesse, souffla Alhuïa. C'est de la nécromancie. Ces gens sont morts. Une entité des ténèbres a réanimé leurs carcasses vides.

La masse grouillante tendit ses bras squelettiques en avant alors qu'ils approchaient des portes. Leur route fut brutalement coupée cependant lorsque les surveillantes et quelques prêtresses projetèrent un voile pâle autour de l'entrée. Les morts se piétinèrent en tentant de passer. Ils commencèrent à frapper le voile qui vibra sous leurs coups irréguliers.

Devant le pont, les elfes faiblissaient. Oscar tenait en respect trois ennemis en utilisant les piles de carcasses à son avantage. Aëlyss frappait sans relâche avec précision. Elle repoussait le moment où elle devrait compter sur sa magie car elle savait que les runes lui causeraient de terribles maux et l'affaibliraient rapidement. Elle se tenait toujours en selle et ordonnait au cheval de frapper les créatures de ses sabots. Enfin, elle parvint à se débarrasser de ses assaillants et contempla le champ de bataille. D'un regard furtif en arrière, elle discerna la horde de monstres aux portes du cloître. Saisie d'horreur elle hurla :

— Oscar ! C'est un piège !

Le guerrier se libéra. Constatant le péril de la situation, il rejoignit le lieutenant pour organiser la retraite. À cet instant, les revenants furent pris d'un sursaut et redoublèrent d'efforts pour bloquer leurs déplacements. Les elfes tombaient les uns après les autres, ils n'étaient plus que douze sous les ordres de l'officier éprouvé. Déjà se formait une troisième vague sur la rive nord. Celle-ci allait signer leur trépas s'ils ne parvenaient pas à regagner la sécurité du temple.

— Il faut détruire le pont ! s'égosilla le lieutenant. Pouvez-vous faire cela ?

— Protégez-moi, dit simplement la princesse en mettant pied à terre.

Elle rangea son arme et posa un genou à terre. Le moment était venu, l'heure de la magie qui éveillerait les marques dans son dos. Lorsqu'elle tendit les mains en avant, elle sentit immédiatement un malaise se mêler au courant d'énergie qui s'infiltrait en elle. Elle se concentra davantage, faisant abstraction du chaos autour d'elle du mieux qu'elle le put. Oscar redoublait d'efforts pour maintenir les créatures à distance au côté des survivants. L'Érudite entama une formule entre ses mâchoires serrées, tentant de supporter l'intense brûlure qui se répandait dans son dos. Un son strident manqua de lui faire perdre le fil et des démangeaisons s'emparèrent de ses bras. Plus l'incantation s'éternisait, plus la douleur se changeait en un épuisement complet. Elle vacilla, sentant la sueur s'écouler de son front. La nausée vint perturber le flot de ses paroles. Elle sentit la magie l'abandonner et une larme coula sur sa joue. Le jeune homme la rattrapa au moment où elle allait s'écrouler. Il s'agenouilla et l'appuya contre lui.

— Je te tiens, termine ce que tu as commencé, dit-il d'une voix rauque.

— Bien, tenez-vous prêts à courir.

Soudain, Fenrir bondit et tua les revenants qui se jetaient sur ses compagnons. Il frappait avec une vigueur peu commune en proférant des insultes. Bélios chargea à travers les rangs des créatures. Son arme frappait ceux qui n'avaient pas été jetés à terre.

Le pilier de pierre vibra et craqua. Des fragments chutèrent dans l'eau. Aëlyss gémit en contractant les mains autour de ce qui semblait être une corde invisible. Elle tira une fois, et les blocs se délogèrent d'un pouce. Au prix d'un effort douloureux, elle tira encore, arrachant une partie de la structure dans un grondement sourd. Les pierres tombèrent les unes après les autres et le pont vacilla dangereusement. L'elfe sans couleur s'affaissa en soupirant. Oscar la releva aussitôt et passa un bras autour de sa taille en prenant la direction du temple. Fenrir avait été isolé du reste des défenseurs et reculait de plus en plus vers le fleuve. Ses adversaires se jetaient inconsciemment sur lui, sans éviter les coups. Ils s'écrasaient lourdement dans l'herbe, repoussant toujours plus loin le mortel. Avant de s'en rendre compte, sa jambe s'enfonça dans l'eau peu profonde. Une main le saisit, puis une autre et elles commencèrent à l'attirer en arrière. Bélios intervint à temps pour le sortir de ce guêpier et ils repartirent avec le reste du groupe. Ils étaient à la traîne cependant, et les revenants forcèrent l'allure pour rester sur leurs talons. Les elfes tiraient leurs dernières flèches pour faciliter la fuite des deux guerriers. Enfin, le pont se coucha sur le côté dans un fracas lourd, emportant plusieurs dizaines de guerriers maléfiques. Le plus important était néanmoins l'impossibilité pour les autres troupes de traverser. Un pas de plus vers la victoire, mais la nuit n'était pas terminée et les morts-vivants tambourinaient toujours aux portes. Les quatre compagnons chargèrent la horde infâme en tailladant tout ce qui se présentait à eux. Très vite, les morts se détournèrent du voile faiblissant pour affronter leurs agresseurs. Les créatures étaient lentes et désorganisées, mais les revenants que les elfes ne pouvaient retenir approchaient à grand pas pour les frapper dans le dos. Comble de l'épouvante, une deuxième horde de carcasses ambulantes sorti de l'eau et avança vers eux. Cette fois-ci, ils étaient près d'une centaine. Saisis de panique, le groupe battit en retraite.

— Yatika nous attend sur le mur ouest. Venez ! tonna Bélios en ouvrant la marche.

Ils furent alors témoin de la mort des derniers elfes alors qu'ils repoussaient tant bien que mal les revenants. La protectrice, voyant ses compagnons arriver leur tendit l'échelle par laquelle ils étaient sortis plus tôt. Bélios resta en bas le temps qu'Oscar fasse monter l'Érudite. Le jeune homme grimpa à son tour, puis Fenrir. Dernier, le vétéran s'élança alors que les morts refermaient leurs mains sur lui. L'échelle se brisa. L'ancien pillard le rattrapa de justesse, mais le sang maculant leurs mains rendait leur prise glissante. Avant que quiconque n'ai pu intervenir, le vieil homme s'effondra au milieu de la horde en hurlant de terreur. Le sang d'Oscar ne fit qu'un tour et il bondit. Il frappa de taille de toute l'amplitude de ses bras, coupant en deux les créatures flasques, tranchant les bras les têtes, brisant les os. La férocité de son assaut donna juste assez de temps aux prêtresses pour intervenir. Elles lancèrent des projectiles lumineux qui désorientèrent les créatures. Le jeune homme fit la courte échelle à son mentor, puis grimpa la façade avec l'aide de Fenrir.

Ils regagnèrent la cour lorsqu'une jeune femme poussa un cri strident. La porte de la cour s'entrouvrit et des bras gesticulants apparurent. Le voile s'était finalement déchiré et les assaillants s'engouffraient dans la brèche en beuglant. Yatika bondit et abattit son cimeterre sur les morts. Tout à coup, une nuée de corbeaux fondit sur eux et déchira leurs visages cadavériques. L'attaque ne parvint cependant qu'à en distraire un certain nombre. Les carcasses s'entassaient et empêchaient les trois hommes de refermer la porte. En outre, les gonds crissèrent en se délogeant de murs. Tiara chancela lorsque les créatures parvinrent à attraper et dévorer plusieurs oiseaux qui se débattaient en vain.

— Vous allez le regretter, grogna-t-elle en avançant.

— La porte va céder ! lança Oscar.

— Tant mieux, reprit l'elfe rousse. Poussez-vous ! Tous !

Elle se planta face à l'entrée alors que ses compagnons abandonner la défense. Soudainement prise d'une rage incontrôlable, la druidesse rugit en se cabrant. Les portes cédèrent au moment où elle frappa le sol de ses deux poings. Les dalles se soulevèrent, le sol roula comme une vague et des racines furieuses percèrent la surface. Telle une charge de cavalerie, elles percutèrent la horde qui entrait dans la cour. Les morts furent repoussés, déchiquetés, jetés en l'air avant d'être enfouis dans les crevasses. Lorsque les plantes replongèrent dans le sol, elles dévoilèrent un cône de dix toises de long entièrement labouré. La porte ainsi libérée, le groupe s'empressa de refermer et barricader le passage. Malheureusement, cela ne tiendrait pas longtemps, et par ailleurs, un autre cri de détresse s'éleva au-dessus du chaos. Sur le toit du cloître se tenaient les derniers revenants. Les morts s'étaient entassés devant le mur où les survivants avaient grimpé, formant une rampe grouillante pour leurs acolytes maléfiques. Les guerriers livides sautèrent dans la cour. Certains s'écroulèrent sous le poids de leur propre armure et se brisèrent les jambes. La majorité cependant s'en tira indemne et fonça sur les prêtresses. Alhuïa les menaça d'un cri stupéfiant et tira son sable dans un sifflement cristallin. Elle dévoila tous ses talents de combattante, terrassant trois adversaires en un battement de cils. Yatika et Bélios vinrent l'épauler en même temps que Kynae. Élise apporta une caisse de potions et s'occupa d'Aëlyss. Elle lui fit boire quelques mixtures qui apaisèrent sa peine et lui rendirent assez de force pour se redresser. Tour à tour, les compagnons vinrent boire une gorgée d'un breuvage qui les rendit plus alertes. La fatigue et la douleur se dissipèrent légèrement. L'apothicaire offrit une pâte collante à la druidesse qui inhiba les tremblements résultants de son incantation. L'endurance des défenseurs fut mise à rude épreuve. Les revenants continuaient de sauter dans la cour depuis le toit alors que d'autres morts-vivants commençaient à frapper à la porte branlante. L'elfe pâle se chargea de protéger les prêtresses le temps qu'elles retournent vers le temple. Fenrir, Bélios et Oscar se battaient sans relâche. Le premier tenait la coursive pendant que les deux autres contenaient l'avancée des créatures au centre de la cour. C'était sans compter sur la horde de carcasses ambulantes qui se massait à l'abri des regards. Elles vinrent à bout de la barricade de fortune, arrachant définitivement les portes du mur. Les premiers morts furent emportés par leur entrée et se firent ensevelir sous les suivants. En quelques secondes, ils envahirent la moitié de la cour.

— Retournons dans le temple ! hurla Bélios.

— On peut les contenir devant les marches ! reprit Fenrir.

Les combattants se retirèrent. Judith rompit le sortilège de la sphère lumineuse d'une incantation ancienne. Sa voix fut accompagnée d'une onde puissante qui frappa les créatures. Elles reculèrent en gémissant et certaines chutèrent mollement. La doyenne réitéra l'opération, ébranlant une nouvelle fois la horde. Élise la rejoignit, une autre caisse entre les mains. Elle en tira des fioles très fines qu'elle jeta au visage des assaillants. Le liquide se mit à ronger leur chair. Bien qu'ils ne réagirent pas à la douleur, la plupart s'effondrèrent subitement. La jeune femme usa l'ensemble de ses projectiles pendant que la matriarche les repoussait de sa voix puissante. Yatika sentit la peur serrer son cœur, témoin de la meute sombre qui se tenait à quelques pas de la vieille femme. Tout à coup, l'arbre trônant au centre de la cour grinça en secouant ses longues branches. Il émit un son qui sonna comme une menace envers les intrus et commença à les fouetter de ses rameaux souples. Sa force colossale suffit à fendre les crânes fragiles et lacérer les chairs molles. Tiara maintint son emprise assez longtemps pour déchiqueter des dizaines de morts-vivants. Sans la lumière de l'orbe, la cour s'était changée en une pénombre grouillante cauchemardesque. Les prêtresses allèrent chercher des torches pendant que les surveillantes apportaient de lourdes cruches d'huile pour lampe. D'un geste ample, l'Érudite les souleva et les envoya de part et d'autre du cloître. Oscar et Alhuïa lancèrent les flambeaux dans les flaques luisantes qui s'embrasèrent dans un grondement sourd, mettant le feu à plusieurs de leurs ennemis. La lumière rejaillit, projetant des ombres frénétiques en toutes directions. Yatika, Bélios et Fenrir s'avancèrent sur le perron au moment où la matriarche faiblit. Kynae s'affaira à lui procurer des soins avec l'aide de quelques guérisseuses. Judith était livide et trempée de sueur après l'effort phénoménal qu'elle avait déployé. Les défenseurs usaient de tous ce qu'ils possédaient mais le flot de morts-vivants ne cessait de se déverser dans la cour. La druidesse relâcha son emprise, épuisée elle aussi. Élise n'avait pas eu le temps de préparer autre chose pour remettre d'aplomb les mages et se contentait d'apporter des seaux d'eau pour étancher la soif intense qui tenaillait ses compagnons. Les créatures s'emparèrent des trois premières marches. Peu après, elles se tenaient sur la cinquième. Malgré leurs efforts stupéfiants, les guerriers reculaient. Alors que la situation dégénérait, Judith se redressa et attrapa son chapelet. Elle regagna le perron, soutenue par les surveillantes, et leva les mains au ciel. Un souffle balaya l'escalier, délogeant certaines dalles. Les carcasses furent repoussées brusquement et poussèrent des lamentations irrégulières. La vieille femme toussa et chancela. Pourtant, elle se prépara à frapper à nouveau. Un mouvement parcouru la marée maléfique. Yatika fut la seule à le remarquer. Son sang se glaça et sa respiration mourut entre ses lèvres. La jeune femme hurla en s'élançant sur les marches. Un revenant dissimulé parmi les carcasses apparut, une lance à la main. La doyenne leva une seconde fois les mains en répétant l'incantation. Yatika et son adversaire frappèrent en même temps. Celui-ci s'effondra, la gorge tranchée net, et fut enseveli sous la horde. La jeune femme bondit en arrière pour éviter l'emprise des morts, et s'apprêta à retourner dans le hall lorsque son regard se posa sur la hampe sombre qui perçait la poitrine de la matriarche. Sous le choc, les surveillantes restèrent muettes et accompagnèrent sa chute sur les dalles froides. Les yeux de Yatika se voilèrent de larmes sans que le moindre mot ne parvienne à quitter sa gorge. Elle chancela sentant son cœur se fendre. Toutes les prêtresses l'imitèrent. Retentirent alors les premiers cris de désespoir et les pleurs. Prête à céder, Yatika tomba à genoux devant la porte et contempla la traînée de sang laissée derrière le corps sans vie de Judith. C'est alors que Brilleclaire émit une lumière dorée. Un sifflement subtil parvint aux oreilles de sa détentrice. Celle-ci tira la pointe de lance de son fourreau et sentit une puissante énergie l'envahir. En faisant volte-face, elle contempla la horde au sommet des marches, prête à la saisir de ses multiples bras. Elle empoigna Brilleclaire à deux mains et frappa de taille. Une immense lame de lumière se matérialisa et trancha les créatures. Les carcasses fumèrent et roulant au sol, certaines s'enflammèrent subitement. La jeune femme attaqua à nouveau, massacrant ses adversaires avec une aisance sidérante. La courte pointe de lance était désormais un sabre aveuglant long de deux toises et ne pesant pas plus lourd qu'une plume. Soudain, un son semblable à un chant cérémoniel lointain retentit et la lame scintilla plus fortement encore. La protectrice attaqua à la verticale, libérant une déflagration invisible. Les morts volèrent en éclats et les vivants furent violemment repoussés. Cet assaut final avait entièrement vidé la cour. Le gémissement lugubre des carcasses avait enfin cessé de faire bourdonner leurs oreilles.

Nulle victoire cependant. Les prêtresses, Kynae et Yatika pleuraient à chaudes larmes la mort soudaine de la doyenne, Judith Belerfortz. Alhuïa la tenait toujours dans ses bras. Elle la berçait en entonnant un chant étouffé par les tremblements de sa voix. Fenrir et Bélios montaient la garde sous l'arche ruinée de la cour. Des bruits inquiétants leur parvinrent des ténèbres, laissant présager l'imminence d'un nouvel assaut. Oscar répandait de l'huile sous le cloître et y mettait le feu afin d'éclairer tout le périmètre. La fumée s'éleva en lourdes colonnes serpentines, masquant les rares étoiles qui perçaient le voile de nuages. Tiara et Aëlyss restaient muettes et bougeaient à peine, cherchant à conserver le peu de force qu'elles avaient. Élise préparait à la hâte des mixtures médiocres, manquant cruellement de temps pour faire mieux.

— Au revoir, Mère, murmura Alhuïa. Que Yre la clémente vous accueille dans son jardin de lumière. Saluez Sélène pour moi, elle me manque plus que jamais.

Yatika frémit en entendant les derniers mots de l'elfe. Leurs regards se croisèrent mais aucune n'eut le courage de parler la première.

Cédant sa place à son protégé, Bélios fila en cuisine et récupéra des sacs de farine qu'il déversa sur les marches couvertes de sang. Trop nerveux pour attendre sans rien faire plus longtemps, Fenrir et Oscar improvisèrent une barricade avec des débris. Cela ne leur donnerait qu'un avantage minime sur les premiers ennemis qui tenteraient de passer, mais dans une situation aussi critique, cela pouvait changer le cours des choses.

Aëlyss regagna le hall le souffle court. Cela faisait plusieurs minutes qu'elle était montée sans rien dire. Son visage trahissait une mauvaise nouvelle, néanmoins, personne n'en fut étonné. Elle invita ses compagnons à la rejoindre aux fenêtres. Alhuïa et Kynae restèrent sur les marches. Le groupe scruta l'extérieur jusqu'à découvrir ce qui se tramait. Enveloppés par une aura violette discrète, des revenants s'alignaient sur la rive nord. Leur silence imperturbable était toujours aussi terrifiant. Ils étaient près d'une cinquantaine mais d'autres sortaient régulièrement des bois.

— Le pont est détruit, murmura l'Érudite. Qu'est-ce qu'ils font encore là ?

— Ils attendent quelque chose, ajouta Oscar.

— Ou quelqu'un, lança le vétéran.

— S'ils nous attaquent, ce sera la fin.

— Je vais pas leur faciliter la tâche, gronda Fenrir.

— Il faut faire partir les prêtresses.

— Elles n'iront nulle part. Pas après la mort de la doyenne.

— Sans aide, elles n'iraient pas loin, ajouta la druidesse.

Alors, les revenants se mirent en marche. La première ligne entra dans l'eau et disparut sous la surface. Le temps sembla se figer car rien ni personne ne bougea pendant quelques minutes. Cependant, le pire arriva. Les créatures réapparurent sur l'autre berge. L'eau s'écoulait de leurs armures alors qu'ils avançaient d'un pas lourd. Des algues pendaient de leurs spalières et de leurs cuissardes renforçant leur allure menaçante. Néanmoins, sur les dix guerriers qui tentèrent la traversée, seuls six resurgirent. Les autres étaient restés au fond, coincés ou emportés par le courant. Puis ce fut au tour de la deuxième ligne, et de la troisième. Chaque fois, quelques-uns disparaissaient. Les aventuriers regagnèrent la cour au pas de course et dégainèrent leurs armes. Fenrir récupéra un bouclier parmi les cadavres.

— La magie m'abandonne, je le crains, marmonna Tiara.

— Faites ce que vous pouvez, rétorqua Aëlyss. Je vous protège.

— Mon garçon, si cette prophétie dit vrai, tu es le seul ici qui doit rester en vie. Ne t'expose pas au danger et laisse-nous veiller sur toi.

— Je ne vous regardai pas mourir sans rien faire.

Les deux elfes vêtues de noir les rejoignirent finalement, peu avant que les pas des revenants se fassent entendre dans l'herbe humide. Ils s'étaient réorganisés aux abords du fleuve et marchaient désormais vers leurs ennemis.

La barricade n'arrêta qu'une poignée de guerriers sombres avant d'être détruite. Animés par la force du désespoir, les défenseurs parvinrent à retenir leurs adversaires dans la première moitié de la cour. Tiara se contentait de les immobiliser en saisissant leurs jambes dans de frêles racines ou en créant de petites crevasses. Aëlyss faisait s'abattre les tuiles du cloître sur leurs têtes livides et Alhuïa déroulait des voiles pour repousser les attaques visant ses compagnons. Kynae malheureusement fut touchée au flanc et battit en retraite. Au bout de plusieurs longues minutes cependant, les rangs maléfiques s'amenuisèrent. Les aventuriers s'écartèrent afin de séparer leurs ennemis. Ils se scindèrent en trois groupes. Alors, l'Érudite remarqua qu'un nouveau peloton était sur le point de se joindre au combat. Malgré la tourmente infligée par les runes, elle souleva la dernière jarre d'huile et la jeta sous l'arche. Puis, lorsque les créatures marchèrent dans la flaque luisante, elle fit glisser un débris de bois enflammé sur les dalles du cloître. Les renforts furent engloutis par les flammes. Ils s'écroulèrent les uns après les autres sans émettre le moindre son ou le moindre geste de panique. Bien que soulagé de sa victoire, l'elfe pâle frémit devant leur impassibilité. Malheureusement, alors que leur victoire semblait proche, un bourdonnement s'éleva dans la plaine. À peine eurent-ils vaincu les derniers revenants qu'une horde de carcasses se répandait déjà dans la cour.

— Je compte sur vous pour rester en vie, souffla la druidesse à l'attention d'Aëlyss.

Alors, la petite elfe rousse s'avança d'un pas, les poings si serrés qu'ils tremblaient. Lorsqu'elle écarta les bras, l'Érudite eut l'impression de voir la magie de ses propres yeux tant elle devint intense. La voix de Tiara s'éleva, mais personne ne la reconnut. Avant même que le corps-à-corps ne reprenne, elle frappa la terre du talon. Des crevasses s'ouvrirent sous les pieds des morts-vivants. Des plantes saisirent leurs jambes et les tirèrent dans les entrailles du monde. Les pavés volèrent, l'arbre central tomba lourdement, le cloître se fissura et s'effondra. Tiara s'évanouit subitement dans les bras de l'elfe pâle. Elle l'emporta à l'intérieur. Yatika récita une formule qui illumina ses doigts d'une douce lueur dorée. Elle apposa ses mains sur les tempes de l'elfe et patienta.

Kynae succomba à ses blessures malgré les soins prodigués par les prêtresses. Celles-ci étaient abattues de fatigue et de chagrin. Leurs sorts faiblissaient et soigner les combattants devint difficile. Élise manquait de ressources fondamentales.

Les magiciennes ne pouvaient plus user de leurs sortilèges et les guerriers étaient à bout de force. Alhuïa referma à grand-peine une estafilade sur le front d'Oscar. Elle aussi usait de ses dernières capacités magiques. Aëlyss remplit une bassine d'eau et se lava le visage. Sa peau d'albâtre était ternie par le sang et la crasse. Ils faisaient tous peur à voir.

— Fermons les portes ! tonna subitement Bélios.

— Ils sont dans la cour !

Les défenseurs s'enfermèrent dans le temple et barricadèrent l'entrée. Néanmoins, personne ne tenta de forcer le passage. Regagnant l'étage, la compagnie observa ce qu'il se passait dehors par les étroites fenêtres.

— Que font-ils ? questionna l'apothicaire.

— Ils ramassent les morts.

— Seulement les revenants.

— Pourquoi les placent-ils en lignes ?

Ignorant totalement leurs adversaires, les guerriers en armures noires s'activaient et dégageaient la cour. Les morts-vivants étaient jetés dans le feu, propageant une odeur nauséabonde et suffocante, alors que les cadavres de leurs acolytes étaient installés en lignes devant le perron.

— Combien croyez-vous qu'il en reste ? demanda Oscar.

— Assez pour tous nous tuer, marmonna Tiara.

Un cri perçant leur parvint depuis l'obscurité. Ils se protégèrent les oreilles et s'éloignèrent un instant des fenêtres tant le son fut insoutenable. Alors, une abominable silhouette se dessina sous l'arche brisée. La créature était si grande qu'elle se pencha pour pénétrer dans la cour. Cette vision glaça le sang des défenseurs. Le monstre cadavérique était vêtu d'une toge d'un noir si profond qu'il semblait absorber la lumière des flammes. Son visage marqué d'un sourire anormalement large était caché à partir des narines par une immense coiffe en croissant pointant vers le bas. Ses bras rachitiques et étrangement longs se terminaient par des mains osseuses et crochues. Sa bouche béante s'entrouvrit et il claqua des dents en rythme. Le son sembla interpeller les revenants qui quittèrent l'enceinte détruite.

— Est-ce la créature dont tu parlais ? demanda Yatika.

— Le Chasseur ? Non, rétorqua Fenrir.

— Ce doit être une des entités maléfiques dont parlait Alhuïa, souffla le vétéran sidéré.

Le monstre repoussant s'avança lentement jusqu'aux corps alignés et écarta les bras. Ses ongles noirs et épais s'étirèrent et devinrent des filaments souples. Ceux-ci serpentèrent jusqu'aux dépouilles et s'y accrochèrent tels des serpents mordant leurs proies. Immédiatement, les revenants furent saisis de spasmes violents. Leurs mains se refermèrent et s'ouvrirent alors qu'ils se cambraient en fouillant la terre de leurs bottes. Ils n'émirent pas plus de son que d'habitude cependant. La créature quant à elle émit un sifflement de satisfaction en tournant la tête dans la direction exacte de la fenêtre où se trouvait le groupe.

— Par la Déesse, murmura Yatika. C'est de la nécromancie. Il prend plaisir à souiller ce lieu saint devant nous. Il faut faire quelque chose.

— Que veux-tu faire ? grommela la druidesse. Tuer une seconde fois les dizaines de combattants qui jonchent la plaine ?

— S'il peut tous les relever, nous n'avons aucune chance, conclut Aëlyss.

Oscar regagna le hall et chercha Alhuïa du regard. Ce fut elle qui vint à lui, la mine encore plus sombre qu'auparavant. Alors qu'elle s'apprêtait à parler, Yatika apparut dans le hall. Affichant un sourire mélancolique, elle invita les deux jeunes gens à la suivre. Ils regagnèrent les appartements de la matriarche en silence.

***

— Mon enfant, te souviens-tu de la statue devant laquelle je t'ai conduit ?

— C'était un chevalier.

— Un prince Vancilien. Osirion de Malm.

— Je n'ai jamais entendu parler de lui.

— Cela ne m'étonne pas. Sa famille fut oubliée, rejeté il y a deux mille ans. Sa faute fut si terrible aux yeux de ses semblables qu'ils préférèrent cacher son existence.

— Quelle faute ?

— Il tomba éperdument amoureux de la mauvaise femme. Vois-tu, Osirion était un homme promis à un avenir radieux, méticuleusement tracé par les alliances, les accords et les complots. Il n'aurait jamais dévié de cette voie s'il n'avait fait la rencontre d'une domestique elfe travaillant dans son domaine. L'amour l'emporta sur tout le reste.

Oscar et Yatika échangèrent un regard inquiet alors que leurs gorges se serraient. Alhuïa soupira et essuya la larme qui dévalait sa joue. Elle s'assit dans un fauteuil et posa son arme sur le bureau de la doyenne.

— Les choses prirent une tournure sinistre et ils durent s'enfuir. Nombreux furent ceux qui les pourchassèrent à travers le monde. Ils furent pris au piège à la frontière de l'antique territoire des orcs, aujourd'hui au cœur de Dehest. Les légendes sont imprécises concernant ce point, mais on raconte qu'Osirion, afin de protéger sa fiancée, Nalacar et leur enfant à naître, se tourna vers des forces invisibles vivant dans les contrées au-delà de l'Immatériel. Était-ce volontaire ? Comment cela s'est-il produit ? Nul ne le sait, mais d'une façon où d'une autre, l'humain aux abois reçut un pouvoir incomparable et parvint à vaincre ses opposants. Malheureusement, l'histoire ne s'arrêta pas là, et les morts continuèrent de s'accumuler. Osirion se rendit compte trop tard que le don qu'il avait obtenu s'accompagnait d'une contrepartie terrible. Quelque chose prit racine dans les contrées orcs. Leur territoire fut submergé par une magie inconnue, tout comme celui des elfes qui luttaient jusqu'alors sur leur frontière ouest. La population des environs fut corrompue et devint…

— L'armée de Dehest, murmura Oscar.

— Cet homme est a amené un ennemi invincible sur Mirh, ajouta Yatika.

— Il fut certainement trompé par les entités ayant envahi le territoire désormais nommé Dehest. Celles-ci étaient trop fortes pour lui et en outre, réclamaient le paiement de la dette de l'humain. Son temps était compté, alors, il s'en remit à la ruse. Osirion dissimula un fragment du pouvoir reçu des créatures dans son épée et la confia à Nalacar. Avant de disparaître, il lui confia ses dernières volontés qui devinrent la prophétie qui te concerne, Oscar. Mon enfant, tes ancêtres, dans leur folie, ont ouvert la porte à des intrus issus des ténèbres. Ils ont amorcé le glas de ce monde. Tu as la possibilité de mettre un terme à ce funeste destin.

— Toute cette histoire ne change rien à ma volonté d'agir. Ce ne sont que les faits et les rumeurs provenant d'un passé déjà accompli.

— Tu es courageux et sage. Cultive cela, et tu réussiras là où le reste de Mirh ne le peut.

— Alhuïa, bredouilla la jeune femme hâlée. Que caches-tu encore ?

— Rien, je me dois de vous transmettre tout ce que je sais. Vous connaissez maintenant l'histoire comme elle fut reconstruite par les elfes. Entendez ce que moi seule sais.

***

Les revenants se redressèrent. Néanmoins, leur comportement avait basculé. Ils faisant désormais partie des rangs des morts-vivants. La créature gigantesque ricana en faisant tinter les talismans qui pendaient de sa coiffe. Il inspira longuement et hurla :

— Nous savons que tu es là, Jadida ! Le temps passe si vite, nous sommes impatients de te revoir ! Rejoins-moi, évite un sort funeste à tes partisans !

À l'intérieur, les aventuriers frémirent. Les prêtresses priaient pour Kynae et Judith. Elles le faisaient aussi pour elles et leurs protecteurs. Ceux-ci, en revanche, ne savaient plus quoi faire.

— De qui parle-t-il ? questionna Aëlyss.

— Aucune idée, avoua Bélios. Y a-t-il un Jadida parmi les prêtresses ?

— Yatika doit le savoir, reprit la druidesse. Elle n'est pas là.

***

— Les entités qui habitent Dehest sont issues d'un lieu inaccessible. L'Immatériel les sépare de nous. Osirion a malencontreusement ouvert un passage grâce à la force de sa volonté. En se tournant vers l'inconnu avec autant de ferveur, son appel fut en mesure d'atteindre des contrées qui ne devraient avoir de lien avec les nôtres. Ces créatures exigèrent la possibilité de s'incarner parmi les mortels. C'était leur seule façon de venir sur Mirh. La raison m'est toujours inconnue. Alsaahir, le seigneur de cette famille maudite, s'implanta au centre du territoire corrompu alors que ses cinq Suivants, Aïstihdar, Mutahawil, Majnun, Hajar-Ramluin et Jadida, se disséminèrent sur Mirh. Chacun des Suivants possède des pouvoirs redoutables qu'ils partagent avec Alsaahir qui lui-même détient une puissance inégalée. Ce sont eux qui recouvrent Mirh du voile de ténèbres que nous connaissons tous. Chaque événement impliquant de la magie noire est directement lié à leur apparition il y a deux millénaires.

— Comment reconnaître ces créatures ?

— Sous leur apparence mortelle, cela sera très difficile. Pour s'incarner sur Mirh, Alsaahir et les siens ont pris possession d'enveloppes charnelles, des corps d'humains et d'elfes. Ils ne pouvaient contourner cette règle de l'Immatériel. Cela dit, avec le temps, ils sont parvenus à abandonner leur hôte pour dévoiler leur véritable forme. Peu d'entre eux le font, en réalité.

— Je crois être prêt à entendre la réponse à la dernière question, lança Oscar.

— Tu souhaites savoir d'où me viennent ces informations, cela va de soi. Alhuïa n'a jamais existé. Mon nom est Nalacar Sil'Naet Ra, et je suis ton ancêtre.

— C'est impossible, tu ne peux avoir vécu si longtemps, reprit le jeune homme.

— Alhuïa, sanglota Yatika. Pourquoi ?

— C'est impossible sans l'aide de Jadida, la Suivante de l'immortalité. Elle vit en moi, et tu dois la tuer si tu comptes survivre à cette nuit.

***

— Tu es restée caché si longtemps, je ne saurais te reconnaître, ma sœur ! tonna Aïstihdar. Tu ne peux fuir, et tes acolytes ne sont pas en mesure de s'opposer à moi ! Rends-toi, nous devons voir le Maître !

Une meute de morts-vivants investit la cour, prête à envahir le temple. Leur nombre assurait la défaite des vivants. Aucun ne verrait le jour se lever, ils le savaient désormais.

***

— Quelle est cette folie ? cria la jeune femme. Pourquoi racontes-tu ces affreuses choses ?

— Jadida offre une protection quasiment impénétrable aux Suivants et à leur maître. Par ailleurs, elle confit un pouvoir similaire à son hôte, moi.

L'elfe dévoila la tache sombre qui marquait sa peau sous la clavicule. Yatika enfouit son visage dans ses mains. Oscar laissa couler une larme acide.

— Sans elle, les autres seront vulnérables.

— Tentera-t-elle de résister ?

— Non. Pour une raison qu'elle garde pour elle, Jadida à rejeter les siens. Elle a découvert quelque chose qui a fait naître en elle le désir de nous donner une chance. Pour ma part, j'ai vu naître, vivre et mourir toute ma lignée. J'ai vu ceux qui s'épanouirent dans la joie et ceux qui embrassèrent un destin sombre. J'ai changé de nom et de vie à maintes reprises. J'ai combattu aux côtés de Sélène, j'ai vu s'effondrer les villes, les rois et les reines. Pendant ce temps, j'ai caché l'épée de mon bien aimé Osirion, j'ai réuni les trésors du dôme secret et ordonné la construction du temple par-dessus avant d'y revenir, un siècle plus tard, afin de veiller sur la clef en attendant son héritier. J'aurai tant aimé rester avec vous, vous deux en particulier, mais tant que je vis, Mirh est perdu. Seule la puissance d'Alsaahir peut venir à bout de ses Suivants invincibles. L'épée renferme un fragment de cette force.

— Cette épée ne pourrait-elle pas abattre les autres Suivants sans que te ne sois contrainte de te sacrifier ?

— Il faudra que Jadida meurt un jour de toute façon. Par ailleurs, ce que tu suggères implique que tu affrontes seul tes ennemis. Je te l'assure, tu n'as aucune chance. Néanmoins, en privant les Suivants de leur protection, de Jadida, tes compagnons seraient capables de combattre à tes côtés. Leurs armes et leurs sorts retrouveraient leur efficacité. Les Suivants seraient vulnérables pour la première fois de leur longue vie. Le pouvoir de l'épée les a attirés, mais ils n'ont pas conscience de son existence. C'est un avantage dont vous devez tirer parti. Restez cependant vigilants, la magie renfermée dans cette lame est malgré tout maléfique. Oscar, ne t'y abandonne jamais.

Yatika sauta dans les bras de l'elfe. Son étreinte arracha un sanglot à Nalacar. Oscar sentit ses mains trembler en s'emparant de l'épée.

— Je ne te laisserais pas faire ! cria-t-elle en lui lançant un regard noir. Et toi, tu ne te sacrifieras pas ! Tu ne peux pas faire ça ! Pas à moi, j'ai besoin de toi ! Tout le monde meurt, Judith, Kynae, et maintenant toi ? C'est impossible, pitié Alhuïa, fait quelque chose, trouve une solution, mais n'abandonne pas ce combat. Ne m'abandonne pas…

Yatika glissa à terre, pleurant toutes les larmes de son corps. Nalacar s'agenouilla à ses côtés et prit sa tête contre elle, en lui caressant les cheveux.

— Je n'abandonne pas, au contraire. Nous devons le faire, pour repousser le mal, c'est mon rôle. Je vous ai transmis tout ce que j'avais et tout ce que je savais. Si je t'ai demandé de venir, Yatika, c'est pour que tu n'en veuilles pas à Oscar. Il aura besoin de toi à ses côtés. Il aura besoin de tes pouvoirs pour lutter contre les maléfices de ce monde.

Elle avait été claire et cela s'était révélé atrocement douloureux. Était-il possible d'être prêt à entendre pareilles révélations ? Oscar ferma son esprit et dégaina. La lumière des bougies vacilla et la pièce trembla. Un grondement monta des tréfonds de l'Immatériel, suivit d'une plainte lugubre. Dehors, la créature poussa un hurlement déchirant.

— Ne traîne pas, conclut Nalacar en se rasseyant. J'ai été assez lente comme ça, c'est à vous d'en finir.

La pointe perça le dossier du fauteuil. Oscar rengaina et saisit l'elfe inanimée en même temps que Yatika. Ils la déposèrent sur le tapis et restèrent ainsi dans le silence.

***

Aïstihdar tituba au milieu de sa horde. Plusieurs morts-vivants s'écroulèrent alors que leur maître inspirait difficilement. Son sourire figé était troublé par une incompréhension palpable. Retrouvant finalement ses esprits, il ordonna à ses troupes de charger tout en reculant de quelques pas. Il aperçut soudain une silhouette blanche penchée sur le toit.

— Entendez ma sentence, Yre ! tempêta Yatika en brandissant Brilleclaire. Je châtie les ténèbres de l'enceinte de votre demeure ! Leur règne touche à sa fin, car la lumière ne peut rester voilée éternellement ! Et lorsqu'elle refait surface, les monstres qui l'ont reniée s'exposent à sa justice !

La relique projeta une lumière aveuglante et la lame d'or se dressa brusquement. Le regard de la jeune femme se posa sur le Suivant immobile. Elle frappa de toutes ses forces. L'onde qui se forma fendit l'air et brûla la créature en projetant des particules dorées dans l'air. Nombre de pantins sans vie furent réduits en cendre. Lorsque l'éclat se dissipa, le Marionnettiste avait disparu. Ne restait que la masse grouillante de ses sbires, prêts à engloutir les vivants. L'ultime assaut commença.

***

Le hall était un chaos de lames, de sang et de cris. Les prêtresses s'étaient réfugiées dans les étages. Les défenseurs protégeaient les escaliers et formaient des murs de carcasses en abattant leurs armes. Oscar était animé d'une fureur surprenante qui inquiéta même ses alliés. Sa rage leur permit cela dit de tous survivre. Élise restait avec les guérisseuses, tétanisée de terreur. Impuissante face à la horde, la druidesse grimpa au deuxième niveau et se faufila par une lucarne. Elle sauta sur le toit branlant du cloître et roula dans l'herbe. Elle esquiva les revenants qui se massaient dans la plaine et regagna le fleuve juste à temps avant de s'écrouler de fatigue. Accroupie entre les nénuphars, elle déposa un minuscule talisman sur l'eau. L'elfe rousse commença à chanter en agitant les mains en rythme. Des vagues se formèrent autour d'elle et perturbèrent le courant. De l'écume apparut à mesure que les remous s'intensifiaient. Les plantes furent arrachées brusquement lorsque un tourbillon apparut. L'esprit de Tiara abandonna ce monde, emporté par les courants de magie qui flottaient en elle. Pourtant, elle releva les paupières, dévoilant ses yeux entièrement blancs. Lentement elle se leva, et l'eau furieuse en fit autant. Un anneau liquide tournoyant s'éleva au-dessus d'elle alors qu'elle regagnait le rivage. Les revenants les plus proches se retournèrent et marchèrent à sa rencontre. Tiara tournait simplement son regard vers eux et des lances liquides fusaient en perçant leurs armures. Ils s'écroulèrent les uns après les autres pendant qu'elle continuait d'avancer vers les ruines. D'un geste lent, elle désigna la porte du temple et l'anneau se déroula en une vague phénoménale. Les créatures ne purent résister. Elles furent arrachées du sol et emportées dans les tourments de la masse liquide avant de s'écraser sur les marches. L'eau s'engouffra dans le hall, et Tiara dévoila un sourire sinistre.

***

Le flot qui se déversa dans la grande salle balaya les créatures. Tel un serpent géant, il glissa à toute vitesse, frappa les murs, s'éleva jusqu'au plafond avant de s'écraser brutalement. Les défenseurs tentèrent de s'échapper en grimpant les marches mais Bélios et Fenrir furent emportés. Oscar et Aëlyss tentèrent de les rattraper. Malgré la porte ouverte, l'eau ne s'écoulait pas. Elle remplissait l'espace rapidement, n'étant plus qu'à quelques coudées du plafond. La force invisible qui les tourmentait aurait pu maintes fois les écraser, pourtant quelque chose l'en empêchait. Yatika comprit soudain et se jeta au loin lorsque la vague tenta de l'emporter à son tour. Elle regagna les cuisines et emprunta le second escalier pour trouver la fenêtre par laquelle la druidesse s'était enfuie. Elle la trouva immédiatement, agenouillée dans l'herbe, protégée d'un anneau ondoyant. Un revenant approcha et se fit couper en deux. Yatika arriva à son tour. Une lame cristalline apparut et fondit sur elle avant d'éclater dans un nuage de vapeur. Le temple craqua et se fissura. La jeune femme poussa un juron et sauta à l'intérieur du cercle. L'anneau se tordit pour la laisser passer. La protectrice s'accroupit et prit le visage de l'elfe entre ses mains.

— C'est terminé, Tiara. Ton pouvoir est trop dangereux, tu vas tuer tout le monde.

— Aide-moi…

La voix provenait de l'anneau translucide. C'était celle de la druidesse.

— Aide-moi… Aide-moi…

Yatika plongea son esprit dans l'Immatériel. Tiara n'était plus dans son corps. Quelque chose tentait de s'en emparer. Elle s'interposa et subit un assaut redoutable de la part de l'entité inconnue. Tenant bon, elle repoussa le suivant et hurla :

— Libérez-la !

— Non… articula la créature. Elle n'a pas le droit de nous refuser cela.

— Libérez-la immédiatement !

— Elle est seule…

— C'est faux. Tiara, tu n'es plus seule !

Les eaux frémirent et s'écoulèrent vers le fleuve. Tiara ouvrit les yeux et vit Yatika devant elle, tête baissée, ses mains enserrant encore son visage. Une lumière d'or filtrait sous sa tunique et courait de ses doigts jusqu'à ses épaules.

— Tu n'es plus seule…

Tiara entendit la jeune femme murmurer ces quelques mots. Elle repoussa lentement ses mains, et la protectrice s'éveilla à son tour.

— Je suis de retour, humaine.

— Vraiment ?

— Merci.

— Je devais sauver les autres.

— Merci pour… peu importe.

***

Le soleil perça les nuages une heure après l'aube. Ses rayons illuminèrent les ruines du cloître et la plaine ravagée. La fumée s'élevait toujours en rouleaux menaçants. Les corps étaient éparpillés sur plusieurs lieues, jusqu'au pont effondré. Certains revêtaient les armures vertes des elfes d'Agalkaïr. Le fleuve troublé de boue et de sang avait repris son cours tranquille. Les vivants avaient emporté une victoire contre Dehest. Pour chacun d'eux, le prix d'une telle prouesse parut très élevé. Oscar et Yatika réunirent le reste des survivants afin de leur faire part des derniers mots de Nalacar.

Ils avaient survécu à ces quelques heures obscures. Une poignée de minutes dans la nuit, durant lesquelles ils avaient tous côtoyé la mort. Le salue de Mirh était encore hors d'atteinte, invisible, dissimulé derrière les crêtes menaçantes de Dehest. En réalité, ils percevaient son aura apaisante entre les nuages noirs. Nalacar s'était sacrifiée pour leur offrir cette vision enchanteresse. La route demeurait néanmoins gardée par quatre Suivants inconnus et leur maître tant redouté.

— Elle disait que je n'étais pas prêt à entendre toute la vérité, murmura Oscar. Elle me l'a répété maintes fois, et elle avait raison.

— Elle compte sur nous désormais, sur toi, soupira Yatika. Concentre-toi sur ta quête, nous ferons notre possible pour te porter secours.

— Nous verrons cela plus tard, intervint Élise. Venez vous reposer, nous en avons tous terriblement besoin.

Ils se réunirent à l'abri du temple et restèrent longtemps muets. Ils échangèrent quelques regards las, gardant en mémoire les exploits de chacun durant cette nuit de tourment.

Ce nouveau jour de fin d'automne marquait un tournant dans leurs vies. L'heure de l'errance futile et de l'inaction était terminée. L'échiquier était en place depuis trop longtemps, et l'adversaire avait plusieurs coups d'avance.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 23h15
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