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Tome 1, Chapitre 17 « Prophétie » Tome 1, Chapitre 17

« Considérons cet homme, dont la vie consiste à s'égarer dans les ténèbres avant de retrouver le droit chemin. Vous jugez-vous si différent de lui ? Pas d'inquiétude, il n'y a pas de mauvaise réponse, ou plus précisément, toutes les réponses sont bonnes. Peu importe que vous passiez la majorité de vos jours dans les ténèbres si votre désir vous relie à la lumière. À l'inverse, la lumière ne vous soutiendra pas malgré votre proximité avec elle, si vos buts sont noirs. L'importance de votre emplacement sur le spectre de la vie n'est rien en comparaison avec la vérité de votre destination. Contrairement à vous, votre cœur, lui, ne peut prononcer de mensonges. »

Sir Reiner « Cyclone » Baer, chancelier de l'académie magique de psychokinésie.

***

L'Immatériel était froissé. Une lamentation lugubre flottait dans l'air.

Cette sensation, Tiara la ressentait depuis plusieurs jours déjà. Elle était devenue plus intense le dernier jour d'octobre. L'apparente tranquillité des bois, la pluie fine qui tombait silencieusement et la vie simple du temple étaient trompeuses, quelque chose se préparait dans les ténèbres. L'inquiétude rongeait l'elfe rousse. Elle écoutait les animaux, observait les plantes mais n'obtenait pas les réponses qu'elle souhaitait. Elle avait retrouvé sa vigueur et sa puissance. Les courants de l'Immatériel affluaient à nouveau vers elle, pourtant, un poids l'empêchait de respirer à pleins poumons. Cela fit croître un sentiment de faiblesse dans ses entrailles. Elle voulait trouver un moyen de s'en séparer mais aussi la source de cet état répugnant. Elle avait déjà éprouvé la peur, à maintes reprises et n'en avait pas honte. Ce n'était pas cela. Quelque chose d'inconnu pesait de tout son poids sur l'elfe. Une biche approcha et trottina autour de la druidesse, comme si elle sentait ses troubles. Tiara caressa son flanc moucheté de blanc. L'animal repartit d'un pas léger, laissant la rousse seule sur la rive. Elle leva les yeux et contempla les nuages effilochés.

L'Immatériel était froissé. Une lamentation lugubre flottait dans l'air.

***

Fenrir était assis sur le perron. La druidesse préoccupée s'était éclipsée une fois de plus, alors, il l'attendait. Sa patience atteignit néanmoins ses limites et il soupira. Depuis quatre jours, elle tentait des approches différentes, lui faisait boire des mixtures affreuses et explorait la périphérie de son esprit, sans grand progrès. Au moins, le loup se tenait calme et le Chasseur ne pouvait le tourmenter. Excédé d'attendre encore, il se leva et traversa la cour. Le ballet des jeunes prêtresses aux formes élégamment masquées par leurs robes blanches ne l'amusa qu'un temps, la surveillante Kynae veillant à ce que ses sœurs se tiennent à bonne distance de lui. Abuser de sa force pour assouvir ses pulsions n'était pas une option. Il ne l'avait jamais fait et comptait faire en sorte que cela continue. Il était né bandit et volait par nécessité. Faire du mal n'était pas un plaisir pour lui.

Passant la porte de la cour, il lança un regard morose à la surveillante :

— Si la sorcière me cherche, dis-lui que je suis sorti.

***

Ses blessures guérissaient, surtout grâce à la pointe de lance. Malgré cela, Yatika peinait toujours à manier son arme. Elle jura en abattant son cimeterre sur le rondin planté entre deux rochers. L'entaille était nette mais peu profonde. Quelques semaines plus tôt, elle aurait fait mieux. Frustrée, elle réajusta ses pas et reprit sa séquence d'attaques, de parades et de pas précis. C'était une danse redoutable, mélange de ce qu'elle avait observé durant les combats de gladiateurs des Îles Sèches et l'entraînement des elfes. Soudain, la douleur refit surface et manqua de lui faire lâcher son arme. Elle enragea en rejetant sa longue tresse noire dans son dos. La sueur constellait son visage mat. Yatika s'assit lourdement sur son sac. Elle releva brusquement la tête en entendant des pas sur la rive.

— Tu déclares forfait, petite ? marmonna Fenrir.

— Que veux-tu ?

— Rien. Et toi ?

— Je veux pouvoir lever le bras plus haut que ça… grinça-t-elle en mimant le geste. Malheureusement, ta morsure m'en empêche.

— C'est ton épaule droite qui est blessée, c'est ça ? demanda-t-il en omettant la critique.

— Eh bien oui !

— Alors change de main.

— C'est ridicule, je n'ai pas appris à me battre des deux mains.

— Pourquoi ?

Yatika prépara une réponse venimeuse, mais malgré ses efforts, elle ne trouva rien. La question était parfaitement sensée. Elle sentit la honte l'étouffer et se tourna vers le fleuve.

— Y a pas grand monde qui sais le faire, te bile pas, petite, pouffa le guerrier.

— Toi, le peux-tu ? demanda-t-elle d'une voix morose.

— Oui.

— M'apprendrais-tu ? En paiement de ta dette ?

— Ma dette ? s'exclama Fenrir. Si tu veux quelque chose, faudra d'abord me battre.

La jeune femme dissimula son sourire et soupesa son cimeterre. Elle se retourna et jeta sa gourde sur le côté. Fenrir ricana en tirant son épée courte issue des caves du temple. Ils décrivirent un cercle sans se quitter des yeux. Soudain, Yatika passa à l'attaque. Sa lame glissa sur celle du guerrier qui s'écarta d'un bond. Ils échangèrent ainsi plusieurs passes, testant les capacités de l'autre. Yatika feinta et tenta de désarmer son adversaire. D'un geste adroit, il lâcha son arme et la récupéra de l'autre main avant de mettre la jeune femme en échec, la lame sur la nuque.

— C'était facile, gronda l'homme à la barbe auburn.

— Ce n'est pas terminé.

Elle fit tournoyer son sabre, repoussant Fenrir et attaqua de nouveau. La douleur paralysa cependant son épaule, laissant le temps au guerrier de l'emporter une seconde fois. La colère monta en elle mais fut vite balayée par l'abattement.

— Tu t'es battue combien de fois ? demanda Fenrir en s'accroupissant près d'elle.

— Je ne sais pas.

— Ça veut dire "aucune", pas vrai ?

Elle baissa la tête et serra les poings sur l'herbe grasse. Fenrir rit dans sa barbe en rangeant son arme. Il tendit une main à la jeune femme, l'aidant à se relever.

— Tu te débrouilles bien, reprit-il. Si tu arrêtes de t'énerver comme une enfant, tu seras meilleure. La douleur passera avec le temps. En attendant, je peux t'apprendre à combattre autrement.

***

Tiara regagna les abords du Temple, accompagnée jusque-là par une fouine particulièrement curieuse. L'elfe chantait un air mélancolique qui ne manquait pas d'envoûter la faune alentour. Certaines fleurs se tournaient également sur son passage. Lorsqu'elle arriva devant les portes de la cour, elle aperçut Fenrir et Yatika en train d'approcher. Ils parlaient et faisaient des gestes. Dans le jardin, les prêtresses s'activaient avec grâce et coordination. Elles riaient. La druidesse sentit sa gorge se serrer et ne parvint pas à regagner le temple. Elle dépassa les deux combattants sans les regarder et regagna la berge. D'un bond elle s'enfonça dans l'eau glacée et disparut sous la surface. Elle remonta en inspirant longuement et se laissa flotter dans les lentilles d'eau et les nénuphars blancs qui prospéraient d'un un recoin peu agité.

***

La cérémonie annuelle des héritiers de la forêt allait commencer. La petite elfe aux boucles fauves avait le trac et froissait le bord de sa jupe entre ses mains moites. Sa mère avait tracé les arabesques sur ses bras avec minutie et lui avait offert un diadème d'argent représentant deux salamandres entrelacées qui se rencontraient face à face sur son front constellé de taches de rousseur.

Les musiciens terminaient leur prestation sous les regards des centaines d'elfes présents. Tiara se contentait de jeter des regards furtifs aux autres enfants. Elle avait onze ans, les autres aspirants druides en avaient seize. La duchesse d'Agalkaïr disait que ses pouvoirs étaient uniques et qu'elle était à la hauteur de la cérémonie. Sa mère disait la même chose. Elle, en revanche, voulait seulement parcourir les bois jusqu'à la nuit tombée.

— Laissez-nous contempler vos dons clama la duchesse. L'assemblée jugera si vous êtes dignes de rejoindre les druides pour terminer votre formation. Soyez prudents et sincères.

Les prétendants devaient se montrer capables d'altérer la nature sans la détruire. L'idéal était de la guérir mais à cet âge, aucun n'y parvenait. Le premier garçon — aux traits fins annonçant sa future beauté surnaturelle — se présenta, confiant. Sa présentation ravit les spectateurs qui applaudirent chaleureusement. La suivante provoqua une acclamation similaire faisant grimper l'angoisse de Tiara. La journée fut longue pour les derniers participants. Lorsque le soleil commença à décliner ce fut au tour de Tiara de dévoiler ses pouvoirs. Ses petits pas amusèrent d'abord les adultes attroupés dans les gradins, mais le silence retomba rapidement. Quelque chose se préparait déjà. Tiara s'inclina maladroitement devant le couple ducal qui lui rendit son salut. Alors, l'elfe rousse ferma ses grands yeux émeraude et écarta les mains. Elle tremblait car il lui fallait forcer ce qui d'habitude se produisait naturellement, et ne savait comment y parvenir. Tout à coup, le monde autour d'elle se dissipa. Les courants de l'Immatériel tourbillonnèrent, libérant leur énergie créatrice. Dans son esprit la agie avait déjà lieu, mais sur la place, le silence régnait. La foule resta immobile mais son engouement s'était éteint. Seule la duchesse se redressa d'un bond en dessinant un symbole de ses gestes rapides. Une elfe quitta l'assemblée pour accourir vers l'enfant immobile.

— Laissez-la en paix ! hurla la mère de Tiara.

— Araha, recule ! tonna la duchesse.

La place se souleva d'un seul mouvement, faisant s'écrouler les gradins. Des hurlements furieux retentirent dans la forêt. Les arbres immenses se penchèrent sur la fillette.

***

Le grondement qui parcourait la terre ne faisait aucun doute. Des cavaliers approchaient. Tiara émergea de son sommeil agité et se redressa. Ils arrivaient du nord. La druidesse regagna le temple et prévint Judith et Kynae. Un hennissement se perdit entre les arbres. Lorsque Fenrir et Yatika apparurent dans la cour, les cavaliers avaient déjà entamé la rude descente du chemin longeant la falaise. Ils parvinrent rapidement au pont qui traversait la Challal et entamèrent le chemin jusqu'à l'édifice. Le guerrier auburn posa une main sur son arme, Yatika fit la même chose. La surveillante se tint prête mais ne sentait pas de danger évident. la Matriarche quant à elle, rit aux larmes.

L'ensemble des prêtresses accueillit Alhuïa avec un entrain surprenant. Malgré son épuisement, elle les salua les unes après les autres. L'elfe s'arrêta ensuite devant Yatika qui l'enlaça en sanglotant. Alhuïa, larmoyante également, salua enfin la matriarche ravie de son retour. Les regards se tournèrent bien vite cependant vers les étrangers accompagnant la surveillante. Ils étaient pour le moins atypique. La situation fut confuse pour les uns comme pour les autres, et le calme ne revint que lorsque les nouveaux arrivants furent tous installés dans l'infirmerie. Ceux qui n'étaient pas gravement blessés n'étaient pas moins éreintés. Les prêtresses veillèrent sur eux sans poser de question. Le temps des mots devait arriver bien assez tôt, et ne présageait rien de bon.

Élise, qui s'était éveillée durant le voyage, était très faible et resta alitée longtemps. On lui fit boire une mixtion puissante qui la plongea dans un sommeil imperturbable. Bélios se trouvait finalement en assez bonne forme. Il était surtout sale et sentait le cheval. Conduit aux sources souterraines, il resta seul dans l'eau chaude et les huiles parfumées. Ce luxe, il ne pensait plus jamais y goûter et savoura chaque seconde. Alhuïa reçut nombre de soins car, non seulement son corps était souffrant, mais son esprit présentait un affaiblissement notable. Une fois le danger écarté, elle regagna ses appartements. Elle fit en sorte de rassurer le cortège de prêtresses qui l'accompagnât jusqu'à sa porte. Oscar et Aëlyss restèrent longtemps entre les mains des guérisseuses. Le jeune homme souffrait d'une plaie infectée et de côtes fendues en plus de ses autres maux. La magie termina ce que les potions ne purent accomplir. Ce traitement l'épuisa et on l'installa dans la chambre qu'il avait occupée lors de sa première visite. Pour le rétablissement de l'Érudite, la matriarche intervint en personne, les prêtresses ne sachant que faire face aux séquelles occultes résultant des sévices infligés par le sorcier. Par ailleurs, bien que la blessure à sa main ne soit que d'ordre physique, elle n'avait pas été soignée à temps. Plusieurs femmes aidèrent l'elfe sans couleur à se laver, à se déplacer et à boire les remèdes. Malgré leurs efforts, les résultats furent mitigés.

— Vous vivrez, souffla la doyenne. Cela ne fait aucun doute. De plus, avec de la patience et beaucoup de persévérance, vous devriez être en mesure d'outrepasser le pouvoir des runes.

— Je sens qu'il y a un "mais" dans votre phrase.

— C'est le cas. Votre main ne retrouvera pas ses capacités complètes. Vous pourrez bouger les doigts mais pas tenir un objet.

***

Après être resté isolé du reste de Mirh durant de très longues années, le temple comptait soudain six étrangers convalescents. La matriarche cependant, était ravie car elle savait que ces individus particuliers étaient par ailleurs dotés d'un grand pouvoir. Elle boitilla jusqu'à la cheminée en portant un rondin et le déposa dans les braises. De retour sur son fauteuil, elle s'enroula dans une cape épaisse.

— Est-il au fait de la situation ? s'enquit la doyenne.

— Non. Il sait que je lui cache certaines choses, beaucoup de choses à vrai dire. Il désire que je les lui révèle, mais j'ai peur. Il s'est montré patient. Pour cela, je lui suis reconnaissante.

— De quoi as-tu peur ?

— Vous avez vu clair sur une partie de moi, Judith. En revanche, vous ne savez pas tout.

— Je te crois sur parole, mon enfant. Chère Alhuïa, je suis avec toi. Le temple sera toujours ton foyer et tu seras toujours dans mon cœur.

— Merci infiniment, Judith. Le temps presse, je dois me préparer pour… Je dois lui parler.

— Tu trouveras le moment propice.

— Oui. Je n'ai pas tissé beaucoup de liens au cours de ma vie. Cela dit, vous êtes une véritable amie, Matriarche.

***

Les aventuriers furent convoqués autour de la grande table du hall, Yatika également. Judith et les deux surveillantes s'y tenaient déjà. Élise était arrivée la dernière. Oscar alla à sa rencontre et l'accompagna jusqu'à un siège libre. En se rasseyant, il croisa le regard dur de Fenrir et lui adressa un simple hochement de tête. Tiara, assise entre la doyenne et Aëlyss, semblait pourtant isolée. Yatika se tenait en face d'elle, toujours proche de Judith. Bélios sourit à l'Érudite, voyant qu'elle non plus ne savait pourquoi ils étaient là.

— Avant tout, dites-moi, dit alors la matriarche. Avez-vous faim ?

L'assemblée acquiesça presque à l'unisson. Les servantes apportèrent ainsi plats et carafes, en quantité suffisante pour nourrir toutes les habitantes du temple.

— Vous êtes la Princesse blanche, n'est-ce pas ? articula Tiara qui ne put plus se retenir.

— Oui, dit Aëlyss. Vous avez l'air de vouloir me demander quelque chose.

— On raconte bien des choses sur les sans couleurs. Je n'en avais jamais vu de mes propres yeux. Par ailleurs, c'est votre esprit qui m'intéresse. Votre perception de l'Immatériel.

L'Érudite ne répondit pas immédiatement. Elle évalua ce qu'elle pouvait, ou voulait, dire. Il valait mieux que certaines choses restent secrètes. Tout en réfléchissant, elle attrapa sa coupe, ou du moins, tenta de le faire. Elle constata amèrement que ses doigts ne pouvaient la tenir correctement. Sous le regard intrigué de la druidesse, elle soupira et changea de main.

— Je ne sais par où commencer, déclara-t-elle. C'est un vaste sujet.

Une servante s'approcha de Fenrir, une cruche entre les mains. Il ne la remarqua pas et saisit un morceau de pain encore chaud qui plongea dans son bol de ragoût. Gênée, la jeune femme s'avança un peu plus et demanda :

— Du vin, messire ?

Il tendit sa coupe d'un geste sec, occupé à couper une part de tarte aux girolles. Finalement, il se rendit compte que la servante ne bougeait pas et se tenait toujours derrière lui. Il reposa sa cuillère et essuya sa barbe du revers de la manche.

— Qu'est-ce que tu veux ?

— Moi ? Rien, bredouilla-t-elle comme s'il venait de la sortir de ses pensées. Je sers du vin.

— Non, là tu attends. Dans mon dos, ça me met en rogne.

— Comment ?

— L'habitude des coups en traître.

— Je suis confuse.

Fenrir l'observa un instant et fronça les sourcils. La servante rougit en s'éloignant.

— Depuis que je suis là, dit-il avant qu'elle ne soit trop loin, j'ai jamais vu personne offrir à boire à table. Même la vieille… la doyenne se sert toute seule. Tu veux quoi ?

Embarrassée d'avoir été démasqué si facilement, la jeune femme au chignon noir revint près de la table à petits pas. Elle posa la cruche et croisa les mains en un geste crispé.

— J'étais là pour vous soigner, quand la druidesse vous a amené ici.

— Je me souviens pas.

— Moi si, lança-t-elle subitement. Enfin, de vos tatouages.

— Tu m'en diras tant…

— J'étudie les textes anciens, je passe beaucoup de temps dans la bibliothèque et quand je le peux, je vais aux archives d'Agalkaïr pour… Quelle sotte je fais. Vous n'en avez rien à faire, je comprends parfaitement.

Le guerrier étonné lui fit signe de rester. Elle semblait prête à pleurer, ce qui lui parût bien étrange. Il termina de mâcher et reprit :

— Si tu me dis pas ce que tu veux, je peux pas te répondre.

— J'aimerais examiner vos tatouages, car j'ai reconnu certains symboles. Je sais que la druidesse et vous faites en sorte de découvrir quelque chose concernant votre état. Je souhaite vous aider.

— Tu veux jeter un œil aux marques.

— Oui.

— C'est tout ? C'est pour ça que tu te mets dans cet état ? C'est d'accord. Maintenant, j'aimerai un peu plus de vin…

— Comment te sens-tu ? s'enquit Oscar.

— Ne t'inquiète pas, je suis plus coriace que j'en ai l'air. N'oublie pas que je me suis toujours débrouillée seul, surtout après ton départ.

— Élise…

— Je ne t'en veux pas d'être parti. Ton silence en revanche s'est montré particulièrement douloureux. À côté de ça, tomber des remparts n'est qu'une égratignure.

— Je suis désolé.

— Permets-moi d'en douter. Je sais que tu ne te sens chez toi nulle part. Tu pouvais simplement me le dire. Qui sait ? Je t'aurais peut-être accompagné ?

— Vraiment ?

— Non, c'est vrai. Pas à l'époque, mais, aujourd'hui je suis là.

— Tu es là parce qu'un sorcier fou veut se débarrasser de toi. Cela dit, ta présence auprès de moi est la meilleure chose qui soit.

— Tu tentes de me charmer ?

— Cela à l'air de fonctionner, plaisanta le jeune homme.

— Dis-moi, comment vont tes blessures ?

— Elles se rétablissent bien, les prêtresses sont d'excellentes guérisseuses. Pourquoi cette question soudaine ?

— Pour savoir si tu comptes dormir ce soir ou…

— Oui, je vais dormir.

— Oh ! Très bien.

— Cela ne m'empêche pas de veiller tard.

Élise roucoula en faisant glisser sa main sur la joue du jeune homme. Ils remarquèrent quelques prêtresses en retrait qui les observaient. Surprises, elles s'éclipsèrent maladroitement. Les amants rirent de bon cœur.

***

Le repas toucha à sa fin et les plats furent emportés en cuisine par les servantes. Judith avait annoncé qu'elle voulait s'entretenir avec les convives, aussi, ils restèrent installés sans broncher. L'heure était tardive mais la discussion s'imposait.

— Alhuïa, tu peux t'asseoir, lança alors Judith.

L'elfe défit le ruban de ses cheveux et retira son pendentif. Kynae resta immobile mais ne put cacher sa surprise. La doyenne lui dit :

— Comme tu l'auras compris, notre amie de longue date n'est plus surveillante. Tu es donc seule ici à assumer ce rôle.

— Bien, Matriarche.

— Cela dit, je suis ici pour représenter la parole du temple uniquement, c'est Alhuïa qui requiert votre présence et dirige ce conseil.

Yatika fut également surprise et adressa un regard déconcerté à son amie, mais celle-ci fixait Oscar. La grande elfe se redressa et salua l'assemblée.

— Certains d'entre vous l'ont peut-être ressenti déjà : la tempête gronde. L'Immatériel souffre d'un mal croissant et cela se répercute sur nos vies. Je ferais en sorte d'être brève en espérant que vous choisissiez de m'écouter jusqu'au bout.

Les aventuriers échangèrent quelques regards furtifs sans qu'aucun ne bouge ou ne prenne la parole. Alors, Alhuïa continua :

— Vous n'avez pas été appelés ici, pourtant vous voilà réunis devant moi. Je n'attends rien de votre part, si ce n'est votre attention, car il se peut que ce que j'ai à dire soit en mesure d'influencer vos choix futurs.

***

— Il existe en ce monde des forces qui n'ont pas encore dévoilé leur véritable nature. Des entités discrètes, mais surtout prudentes qui attendent le bon moment. Pour ne rien vous cacher, la majorité de ces forces sont ténébreuses et leurs intentions sont sinistres. Leur volonté de rester dans l'ombre ne les empêche néanmoins pas d'agir, et ce depuis des siècles, affaiblissant, déséquilibrant l'Immatériel.

— Dehest ? intervint Fenrir.

— En effet. Cependant, sachez ceci : le territoire que vous nommez Dehest n'est pas seulement le foyer des innombrables légions de revenants qui s'abattent sur Mirh. D'autres entités bien pires y ont pris racine. Elles sont à l'origine de la corruption qui frappe ces contrées interdites. Cependant, l'influence de ces créatures vigilantes et rusées s'étend bien au-delà de leurs frontières. Je ne peux être plus précise, mais je suis persuadée que vous avez tous été témoins ou victimes d'événements terribles que seul leur magie noire incomparable aurait pu provoquer.

Les convives frémirent les uns après les autres. Ces derniers mots résonnèrent avec les événements inexplicables de leur passé et soulevèrent nombre de questions.

— Nous allons faire face à pire encore dans les temps à venir. Ces choses vont quitter leur tanière, et rien ne sera plus comme avant. Nous tous, habitants de Mirh, serons confrontés à leur ignominie. Y échapper est impossible tant leur emprise s'est étendue au fil du temps. Il nous faudra prendre position, faire un choix décisif. Je considère votre présence parmi nous comme un signe. L'heure approche où ceux qui seront en mesure d'agir devront le faire.

Oscar comprit ce que l'elfe allait dire et intervint :

— Alhuïa, ils n'ont aucune raison de faire ce que tu t'apprêtes à leur demander. Qui voudrait faire une telle chose ?

— Mon enfant, je comprends que le poids de tes responsabilités t'effraie. Par ailleurs, il te détruira si tu tentes de le porter seul.

— Ce n'est pas ma mission qui me tourmente, mais ses conséquences autour de moi.

— Laissons-les décider par eux-mêmes, tempéra Judith.

— Les maîtres des ténèbres ne craignent pas les mortels. Nos armes et nos sorts ne peuvent les tuer. Quand bien même nous parviendrions à les blesser, cela ne serait que temporaire. Cependant, nous possédons quelque chose dont ils ignorent l'existence. Oscar, je te prie…

Le jeune homme déposa l'arme enchantée au centre de la table. Tiara et Aëlyss sentirent toutes deux une sensation singulière croître dans leur esprit. Yatika perçut un murmure flotter dans l'air.

— Cette épée renferme un pouvoir issu des contrées s'étendant au-delà de l'Immatériel, là où personne n'est jamais allé. Cela, nos ennemis ne pouvaient le prévoir.

— Vous voulez que l'un d'entre nous s'en serve contre Dehest ? souffla Bélios.

— Non, je vous demande de tout mon cœur d'assister le seul ici, capable de le faire.

Elle hocha la tête en direction d'Oscar et tous les regards se tournèrent vers lui. Il s'affala dans son fauteuil, la mine contrariée.

— Ce jeune homme fut désigné pour une quête sans précédent. Sa main uniquement peut brandir la lame pouvant bannir les ténèbres.

— Foutaises, pouffa Fenrir.

Il se pencha et attrapa le manche de l'épée avant que quiconque ne puisse intervenir. Un sifflement assourdissant envahit le hall. La lumière des flammes dans l'âtre vacilla, comme aspirée dans un gouffre sans fond. Une douleur cuisante saisit la main, puis le bras du guerrier. Une plainte cauchemardesque vrilla son esprit et il crut un instant sentir le loup s'éveiller. Il ne parvint à lâcher prise qu'au prix d'un terrible effort, laissant Oscar bondir pour la récupérer.

— Voilà le sort qui attend quiconque s'empare de l'arme à sa place. Une seconde de plus aurait suffi à vous tuer, précisa Alhuïa. Il doit le faire, mais y parvenir seul est impossible.

— Pourquoi lui ? questionna Yatika. Qu'a-t-il de si particulier ?

— Une prophétie.

Aëlyss l'observa en silence. Elle parut inquiète. Tiara était intriguée. Les autres n'étaient pas certains de comprendre ce que cela impliquait.

— Les prophéties sont généralement des défis lancés à l'Immatériel lui-même. Elles isolent des événements et des êtres parmi la masse équilibrée des possibles, forçant certains dénouements plutôt que d'autres. Concernant Oscar, la prophétie est la suivante : "Je transmets mon fardeau à la dernière branche de notre lignée. Que l’enfant porte cette lame à travers Mirh afin d’en bannir les fléaux". Il ne fut pas désigné en personne, seul l'Immatériel savait qui correspondrait à ces mots d'une puissance insoupçonnée lorsqu'ils furent prononcés. Il a donc altéré son cours de façon que cette réalité se manifeste en accord avec la prophétie.

— Cela se passe-t-il toujours ainsi ? s'enquit Aëlyss.

— Je ne peux l'assurer, mais tout semble l'indiquer.

— Un être désigné a-t-il déjà refusé sa mission ?

— Difficile à dire. Cependant, l'Immatériel ne peut ignorer une prophétie et fait toujours en sorte de les réaliser. Si un élu tente d'échapper à sa quête, il risquerait malgré tout d'y être confronté constamment jusqu'à la fin de sa vie.

— Pourquoi elle parle à ta place ? grinça Fenrir. C'est toi que ça concerne, non ?

— Étant donné que je n'en sais pas plus que vous, je préfère qu'Alhuïa dévoile ce qu'elle sait, répliqua Oscar. Tout ce que je peux dire, c'est que lorsque j'ai posé la main sur cette relique, j'ai ressenti l'appel à l'aide de son ancien détenteur. Je ne peux pas jouer au sourd. Si je ne fais rien, pour sûr je n'échouerai pas ! Mais je ne réussirai pas non plus.

— Tu es trop obstiné pour abandonner, souffla Élise. Cela te joue des tours parfois. Je serai là pour te remettre sur la bonne voie si nécessaire. Tu peux compter sur moi.

— Sachez tous que vous êtes libres de faire vos choix. Vous ne serez pas jugés, ni chassés.

— Fenrir a raison, lança Oscar en se levant. Je peux m'adresser à vous, au moins pour vous poser cette question : Voulez-vous m'assister dans cette quête ? Êtes-vous capables de faire face à notre pire ennemi, invaincu jusqu'à présent ? Vous l'avez compris : nous n'avons aucune garantie de succès. Nous ne reviendrons peut-être même pas. Si la gloire, la richesse, la chaleur d'une famille ou le confort d'un foyer vous sont chers, refusez sur-le-champ, car il est possible que nous ayons à tirer un trait sur tout cela.

— Heureusement que je ne comptais pas sur tes mots pour me motiver, confia Bélios en souriant d'un air triste. Ta mère comptait sur moi pour te protéger et j'ai failli à cette tâche il y a des années. Aujourd'hui, tu as à nouveau besoin d'aide. Je te suivrai, mon garçon, jusque dans les plaines stériles de Dehest s'il le faut.

— Le sort de Mirh semble dépendre de si peu, avoua Judith. Pourtant, il n'a jamais été des mains aussi capables. Mes jambes ne me porteront pas à tes côtés, jeune homme, mais sois assuré que ce temple sera toujours ton foyer.

— Je suis mitigée à ton égard, humain, déclara Aëlyss. Tu es jeune et ton expérience est limitée, contrairement à ton arrogance. À vrai dire, je ne saurais dire si tu accepteras mon aide étant donné le traitement que tu m'as accordé jusqu'à présent. Mais si tu peux mettre de côté nos différends, je ferai de même. J'accepte de t'accompagner dans ta quête.

— J'ai des comptes à régler avec une de ces créatures des ténèbres, gronda Fenrir. Mais je suis pas stupide, j'y arriverai pas seul. Ensemble on pourrait le faire payer, lui et tous ses semblables. Je suis partant.

— Il est évident que Dehest ne s'arrêtera pas de lui-même, soupira Tiara. Je peux rester cacher dans la forêt longtemps, mais les revenants finiront par l'incendier. Je ne permettrai pas cela, jamais.

— Je me rends compte de mon innocence et de ma naïveté face à vous tous, bredouilla Yatika. Je croyais pouvoir honorer Yre et Sainte Sélène sans quitter ce temple. C'est impossible, pas pour moi. Je dois combattre les ténèbres de front et mourir s'il le faut. Je rejoins cette compagnie si vous m'acceptez.

Alhuïa s'agenouilla devant la jeune femme hâlée et saisit délicatement ses mains. Elle lui adressa un sourire radieux.

— Mon enfant, si je ne devais croire qu'en une seule âme pour accompagner Oscar, ce serait la tienne. Je suis ravie que tu acceptes.

***

Ils quittèrent la table un à un. Ne restèrent finalement qu'Oscar et Alhuïa.

— En fin de compte, je crois que tous se posent la même question.

— Je le crois aussi, admit Alhuïa. Comment suis-je au fait de toutes ces choses ?

Oscar hocha la tête, l'air grave.

— Veux-tu le savoir ?

— Pas maintenant. Finalement, je crois…

— Tu y es, n'est-ce pas ?

— Je ne l'explique pas. J'ai voulu que tu sois honnête dès le début, et maintenant que les choses se délient, je crains que ce ne soit pas le moment.

— Je comprends.

— En es-tu certaine ?

— Non. Viendra le temps où nous ne serons plus en mesure d'éviter la vérité. À ce moment-là, mon enfant, nous parlerons.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 23h06
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