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Tome 1, Chapitre 16 « Gregor » Tome 1, Chapitre 16

« Des pas dans le couloir, dans le couloir.

Des griffes, des griffes, là dans le noir !

La porte, mon enfant, regarde,

Il est là, il arrive, prend garde !

Il grimpe, il rampe, il rôde, scrute et attend.

Il te suit, te surveille, te murmure des horreurs.

Car la nuit et douce, petit, mais lorsqu'il t'entend,

Le soleil fait demi-tour et pleure, pour tous tes malheurs. »

Les contes de l'âtre, participation anonyme.

***

— Rien ne justifiait la mort de cet homme, maugréa Oscar.

— Il tenait ton ami au bout de son arbalète. Un instant plus tard et il ne serait plus là. Merci pour ta gratitude, il n'y a pas de quoi.

— Donc selon toi, nous aurions dû tuer tout le monde dans le château, puisqu'ils nous ont tous attaqués à un moment ou un autre.

Aëlyss râla en levant les yeux au ciel. Elle sentit les regards se poser sur eux. Oscar ne lâchait pas le morceau, cependant, il ajouta :

— Je te suis reconnaissant d'avoir sauvé Bélios. Toi seul aurais pu le faire dans une situation aussi désastreuse, je le reconnais bien. Mais si nous devons compter les uns sur les autres pour sortir d'ici en vie, il nous faut nous accorder : pas de morts inutiles.

— Il y a des morts utiles ?

— Ces types sont persuadés de faire le bon choix. Nous sommes dans le même camp. Celui qui gît dans la chapelle aurait aimé rentrer chez lui ce soir.

— J'aimerais rentrer chez moi aussi, mais nous n'avons pas toujours ce que l'on souhaite.

— L'arrogance des princesses n'est pas une légende finalement.

— Ces salauds n'ont pas levé le petit doigt pendant que j'étais traînée dans les geôles sans raison. Ils ont baissé les yeux face au sorcier et obét à ses ordres malsains. Certains ont apprécié cela, je le sais.

— Alors, c'est de la vengeance. Rappelle-moi de quitter le pays si tu montes sur le trône.

— Ça suffit ! Tous les deux ! tonna Alhuïa. C'est trop tard, on ne revient pas en arrière.

— C'est vrai, ajouta Bélios. La mort de cet homme aurait pu être évitée, ne le niez pas, Princesse. Mais c'est ainsi, ce qui se passera demain est plus important.

Oscar et Aëlyss se toisèrent, retenant leurs mots. Finalement, l'elfe s'éloigna et termina de préparer les paquetages. Elle ajouta :

— Le Reflet est sur mes traces, il faut partir.

— Tout est prêt.

— Quelle est cette chose ? demanda Alhuïa.

— Je ne saurais le dire. Ce dont je suis sûre, c'est qu'elle me pourchasse sans relâche et se débarrasse de tout obstacle. Contrairement à ce que certains pourraient penser, je souhaite éviter les victimes. Il faut donc l'éloigner d'ici.

— Cette créature partage un lien très fort avec vous. Il imite votre esprit.

— Comment savez-vous cela ?

— Je l'ai senti dans la prison.

— Tu maîtrises la magie maintenant ? intervint Oscar. Depuis quand ?

— Très longue histoire, nous en parlerons en lieu sûr.

Le groupe quitta la demeure de l'apothicaire et se faufila dans une ruelle voisine. L'instant d'après, une troupe armée encercla la bâtisse. Les miliciens examinèrent les alentours, poussant le groupe à s'éloigner rapidement. L'aube pointait.

— Je peux voler deux chevaux aux écuries de la porte est, murmura Bélios. Pour cela, je dois être seul. Retrouvons-nous près de la stèle des pèlerins à l'orée des bois.

— Je connais cet endroit, nous y serons, assura Élise.

— Soyez prudents.

Les deux hommes se saisirent le bras d'un geste sec, puis le vétéran s'éloigna. Toujours en vue de la boutique de l'apothicaire, Alhuïa souffla :

— Nous devons récupérer nos montures, deux bêtes ne suffiront pas à nous porter hors d'ici.

— Très juste, répondit Oscar. Il va nous falloir passer en force. Vous deux, partez devant. Nous ferons diversion.

— Bien, revenez en vie, tous les deux, conclut Élise.

Elle déposa un baiser sur les lèvres du jeune homme et s'enfuit avec Aëlyss. Oscar et Alhuïa se faufilèrent avec grande précaution jusqu'à apercevoir les canassons toujours attachés à une rambarde. Les gardes mettaient la boutique sens dessus dessous, en revanche, aucun signe du sorcier.

***

— C'est homme, chuchota Aëlyss. Est-ce ton amant ?

— Oui. Je sais il est têtu, parfois.

— Sans aucun doute.

— Pourtant, c'est le meilleur que je connaisse.

— Cela ne saute pas aux yeux.

— Crois-moi, il saura le prouver bien assez tôt.

***

Oscar avança d'un pas souple et se colla au mur. Un type le dépassa en sortant d'une rue voisine. Il le saisit, enserrant son cou entre ses bras jusqu'à ce qu'il s'effondre inconscient. Pendant ce temps, la surveillante progressait sans un bruit. Nul doute qu'un étrange sortilège camouflait le son de ses bottes. Elle arriva dans le dos d'un gaillard posté à l'extérieur de la cour et le frappa d'un mouvement précis. Elle accompagna sa chute afin d'en atténuer le bruit. Malgré tout, sa hallebarde crissa contre le muret de pierre. Un garde posté devant la porte appela et, sans réponse, commença à contourner l'édifice. Oscar se précipita sur lui à l'instant où il découvrit son comparse évanouit et l'empêcha d'appeler à l'aide avant de l'assommer à son tour. Ils parvinrent à leurs montures et les emportèrent hors du clos. Le bruit de leurs sabots sur les pierres mit fin à leur évasion silencieuse. Les patrouilleurs apparurent des rues voisines, arme au poing. Les voix s'élevèrent. Alhuïa récita une incantation en faisant tournoyer son sabre. Un éclair aveuglant déstabilisa les fantassins, lui permettant de prendre la fuite, Oscar derrière elle. Très vite cependant, les flèches sifflèrent au-dessus de leurs têtes.

***

Aëlyss et Élise progressaient avec aisance. Elles étaient coordonnées et agiles. Lorsque l'une traversait un croisement découvert, l'autre faisait le guet, puis elles inversaient les rôles. Elles contournaient les patrouilles et repoussaient le moment de la poursuite autant que possible. Elles remarquèrent malgré tout que les miliciens étaient de plus en plus nombreux. La plupart des voies étaient surveillées, voir bloquées. L'agitation matinale commença à emplir la cité. Des cortèges de fermiers installaient caisses et sacs de toile pour le marché, des chiens aboyèrent. Les femmes transportaient des corbeilles de linge en direction du lavoir. Cela leur permettrait de se fondre dans la masse, mais ralentirait leur progression dans le même temps. Elles bifurquèrent pour esquiver une place à découvert. Élise les guidait pour rejoindre l'escalier menant au niveau inférieur, et aux portes de Castelbrume. Elles durent faire une halte à couvert lorsque passa un chariot grinçant escorté par des cavaliers en armure. Dessus étaient enchaînés une femme en guenilles, couverte de crasse et un jeune garçon. Les pancartes "sorcière" et "voleur" pendaient à leur cou.

— Ils sont en route pour le gibet, murmura Aëlyss en serrant les dents.

— Je sais. Nous ne pouvons rien y faire. Ces soldats vont nous massacrer.

— Filons avant que je ne fasse une bêtise.

Elles repartirent alors, abandonnant le cortège macabre derrière elle. Au détour d'un enclos où se prélassaient trois cochons, Aëlyss sursauta en entendant un pot de fleurs se briser. Elle jeta un œil en arrière et remarqua la présence d'une jeune fille, tétanisée qui leur tournait le dos. L'instant suivant, la silhouette du Reflet apparut. La créature arma un éclat vers sa victime impuissante.

— Non ! tonna l'elfe en levant la main.

D'un mot, elle dévia le projectile qui se ficha dans une poutre. L'innocente s'enferma chez elle, laissant le Reflet face à sa véritable proie. Il lança une volée de pieux acérés sur l'Érudite qui se mit à courir en enveloppant Élise entre ses bras. Au moment de se jeter dans une allée perpendiculaire, l'elfe fut touchée à la hanche et jura en s'affalant par terre. La blessure n'était que superficielle, aussi elle reprit sa course.

La créature commença à générer le chaos autour d'elle. Les cris se multipliaient, attirant les soldats sur le qui-vive. Très vite, les premières victimes s'écroulèrent. Des ordres se firent entendre au milieu des hennissements et des pas lourds. Les cottes de mailles cliquetèrent de toute part, assurant aux fugitives que le piège se refermait sur elles. Un redoutable trait de verre explosa aux pieds d'Élise alors qu'elle débouchait sur une route plus large. C'est là qu'une troupe d'archers les repéra. Ils s'élancèrent sur leurs talons, encochant leurs flèches. La foule grandissante s'agita en tous sens. Le Reflet ne se présenta pas cependant, laissant présager qu'il tentait de leur couper la route ailleurs. Aëlyss sentit un frisson parcourir son échine. La situation avait soudain pris un tournant désastreux. Elles s'engagèrent subitement dans une allée étroite. Un trait brisa une bouteille posée sur le rebord d'une fenêtre, éclaboussant l'elfe de vin aigre. D'un geste en arrière elle fit tomber une pile de caisses rongées par l'humidité, leur conférant quelques secondes d'avance à peine. En dépassant une allée, Élise aperçut la créature noire du coin de l'œil. Elle eut un hoquet de stupeur.

— Comment peut-il être si proche de nous en étant si lent ?

— Je ne veux pas le savoir, dépêche-toi.

Fatalement déviées de leur trajectoire, elles se retrouvèrent au pied de la muraille nord-est. Les fers des chevaux crissèrent sur les pavés, précédant l'arrivée d'une troupe conséquente. Elles atteignirent la porte d'une haute tour et l'elfe la fit voler en éclat. Le sort cependant lui infligea une douleur cuisante et elle chancela au pied des marches. Élise la soutint jusqu'à ce qu'elle soit en mesure de se tenir à nouveau seule. Des gardes apparurent sur le palier et armèrent leurs arbalètes. L'apothicaire jeta un flacon sur le mur à côté d'eux. Le gaz s'infiltra sous leurs camails et ils s'affalèrent en un clin d'œil. La rousse réitéra l'opération deux fois en visant leurs poursuivants, neutralisant trois gaillards. Leur chute dans l'escalier ralentit les autres assez longtemps pour qu'elles rejoignent le chemin de ronde.

Elles se tenaient à plus de six toises au-dessus du sol, surplombant une grande partie de la cité. En bas, les archers décochaient leurs flèches qui heurtaient les pierres dans des gerbes d'étincelles. Leurs poursuivants ne tardèrent pas à rejoindre la coursière à leur tour, prêts à en découdre. Elles s'éloignaient toujours davantage des portes. Alors, de la tour face à elles sorti le Reflet. Aëlyss proféra un juron elfique tranchant en s'immobilisant. L'apothicaire lança d'autres fioles dans les rues, répandant un nuage opaque autour des tireurs. Une longue lame apparut dans la main du Reflet.

— Tiens, elfe, clama Élise.

Elle tira une dague courbe exotique de sa sacoche et adressa un regard de détresse à sa comparse. Elles s'élancèrent vers la créature qui, dans l'état des faits, semblait moins redoutable que la troupe de six gaillards vêtus de cottes de mailles et armés de lances qui se tenaient de l'autre côté du chemin de ronde. Le duel de l'elfe et du Reflet fut une démonstration de vitesse. L'elfe para les assauts de sa courte lame en repoussant son assaillant. L'apothicaire usait ses dernières ressources pour aveugler et étourdir les soldats. Cela ne serait pas efficace éternellement. Le combat avait mené l'elfe à l'intérieur de la tour suivante. Élise barra la porte derrière elle mais déjà, les coups de haches fendaient les planches. Au terme d'un échange théâtral, l'Érudite parvint à enfoncer la dague dans la poitrine de la créature. Celle-ci recula d'un pas seulement et s'apprêtait déjà à riposter. Aëlyss gronda en esquivant l'assaut, repoussa à nouveau la créature et enchaîna les coups de pied et de poings. Elle lutta bec et ongles jusqu'à coincer son adversaire contre la balustrade surplombant la chute libre vers le bas de la tour. Alors, d'un geste acrobatique elle frappa du talon la gorge du monstre qui bascula enfin. L'elfe rugit en se cabrant avant de jeter un œil en contrebas. Le tapis de fragments noirs lui assura de la défaite momentanée du Reflet.

— Vous me rappelez les histoires concernant ces assassins orcs, plus acrobates que guerriers, avoua Élise.

— C'est parce que j'ai appris les rudiments de leur art, rétorqua l'elfe. Ils tirent avantage de leur dextérité et retournent la force de leurs adversaires contre eux.

Soudain, la porte craqua et les soldats forcèrent le passage. Les fugitives bondirent dans la direction opposée, rejoignant le tronçon de coursière suivant. Les tireurs au sol se mirent immédiatement en position alors que d'autres hommes bloquaient déjà l'accès suivant.

— Accroche-toi à moi et ne lâche surtout pas, lança soudain l'elfe.

Élise réagit instinctivement et serra la taille de la guerrière. Celle-ci passa un bras autour de ses épaules et se laissa choir à l'extérieur de la cité, entre deux merlons du parapet. La chute n'était pas longue, aussi, Aëlyss rassembla toutes ses forces et lutta contre la terrible douleur provoquée par les runes dans son dos. Elle tendit un bras vers les rochers saillants de la bute au pied des murailles. La pression exercée par la télékinésie rebondit sur les rocs trop lourd et s'exerça en sens inverse, ralentissant leur descente. Une onde trouble se propagea en grondant, comme si une bulle invisible venait d'éclater entre la main de l'elfe et le sol. Ayant fait tout ce qu'elle pouvait, elle se lova autour de l'apothicaire terrifiée. Elles heurtèrent le sol lourdement et roulèrent sur les pierres jusque dans l'herbe de la plaine. Le sort avait fonctionné à merveille, compte tenu de la situation. Elles ne s'étaient pas écrasées, elles n'étaient pas mortes sur le coup.

La princesse toussa et cracha du sang. Elle se redressa péniblement et vint porter secours à Élise, inconsciente. Un large bleu meurtrissait son front. Elle respirait. Aëlyss la tira vers la forêt qui s'étendait au nord, proche du lieu de rendez-vous. Aucun signe des autres cependant. Les casques des archers apparurent aux créneaux. Deux flèches sifflèrent et se plantèrent près d'elle. L'elfe dévia un autre trait qui aurait tué Élise mais sentit que sa magie l'abandonnait. Un corbeau croassa. Les tireurs se mirent en position et les cordes claquèrent.

Une voix retentissante s'éleva dans l'air d'une façon surnaturelle. Un voile lumineux se déroula dans l'air, brisant la plupart des projectiles. La plupart seulement. Aëlyss s'écroula en hurlant. Elle serait contre elle sa main gauche, percée d'une flèche en plein centre. Un flot de sang s'écoula alors qu'elle rampait à l'abri. Alhuïa la rattrapa et avant de descendre de selle, aveugla les soldats d'une déflagration lumineuse. Oscar sauta à terre et souleva Élise. Le groupe s'éclipsa, regagnant le point de rendez-vous. Bélios arriva peu après avec deux robustes destriers.

— Prenons la route du nord-est, la forêt nous couvrira, annonça la surveillante. Ensuite, nous dévierons vers le sud.

***

Il arriva à Castelbrume dans l'après-midi. La nouvelle était si stupéfiante qu'il n'avait pas pris le temps de manger avant de partir au galop à la rencontre de son confrère. Le mage-capitaine Caspien regagna le château et fonça dans le bureau de Friebald. Il repoussa violemment la porte et jeta sa camaille sur la table. Surprit de le voir en armure, Friebald se retourna en haussant les sourcils. Il croisa le regard noir du second conseiller.

— Tu l'as laissée s'enfuir. Foutu imbécile, tu l'as perdue ! fulmina-t-il en écartant les bras. Comment ? Comment est-ce seulement possible ? On n'échappe pas à l'ensemble de nos hommes en claquant des doigts, si ?

— Elle est plus forte que nous.

— Dans un duel, certainement. Mais désarmée et menottée, j'en doute. À moins que tes capacités se soient gravement amoindries en mon absence, tu aurais dû obtenir quelque chose depuis longtemps.

— Nos suppositions à son sujet étaient erronées. C'est une créature d'exception, même si elle n'a pas encore atteint son plein potentiel.

— Qu'est-ce qui te fais dire cela ?

— J'ai entrevu des choses dans son esprit, même si penser le contraire te satisfait.

— Il faut prévenir Lutzen, qu'il donne l'ordre de former un peloton, un escadron, que dis-je un bataillon entier s'il le faut.

— Il la croit coupable et morte depuis des jours. Mes soins lui font perdre la notion du temps, et se chargeront également d'effacer le peu qu'il comprendra de l'incident. Cela ne le concerne plus, marmonna le sorcier livide.

— Une prime dans ce cas.

— Oui, généreuse. Nous prélèverons ce qu'il faut dans les caisses de la cité. Trois mille écus devraient attirer les meilleurs pisteurs.

— Cela va surtout alimenter l'appât du gain des moins que rien de toute la région. Si cela doit se faire officieusement, allons au bout des choses. Envoyons directement des messages aux pointures. Jouons la carte de la sécurité et de l'efficacité, le prix importe peu.

— Ne mettons pas trop de monde sur le coup, cela deviendrait délicat de nous débarrasser d'eux en cas de besoin.

Ils s'accordèrent sur les modalités du contrat, définissant une valeur de quatre mille écus : deux milles en pièces, deux milles en gemmes, plus courantes sur le marché noir et auprès des marchands des Îles Sèches et des pirates. Elle devait revenir en vie, mais n'importe qui l'accompagnant pouvait mourir. En outre, une prime de cinq cent écus attendait celui qui ramènerait la tête de Belle-Bosquet.

— Tereka est mort.

— Je l'ignorais. Comment ?

— Du poison.

— Évidemment. Et Sigismund Krebs ?

— Bonne idée. Il semblerait qu'il rôde dans l'Alliance Princière, à la recherche de déserteurs. Il mettra plusieurs jours à arriver.

— Peu importe, il nous le faut. Qui d'autre ?

— Le Geais bleu.

— Plaît-il ?

— Herlinn Veit de Breuille.

— Ah oui, maugréa Friebald en reposant sa coupe. Une femme…

— Une pisteuse hors pair.

— Certes.

Les sorciers partagèrent une bouteille de Butte-aux-lilas de Mont-Vaultaise issue de la cave royale. Friebald se tenait sur son imposant fauteuil en cuir ciré. Caspien se balançait nonchalamment sur une chaise richement ornée. Le poids de son armure torturait les jointures du siège, ne manquant pas de faire bouillonner le mage squelettique. Il resservit son confrère espérant que cela suffise à le faire se lever.

— Aurlon Adalrend était à Valitta la semaine dernière.

— Intéressant.

— Avec lui, cela devrait suffire, conclut Caspien.

Il se redressa et but sa coupe d'une traite. Une grimace passa sur son visage alors qu'il commençait à s'agiter. Récupérant sa camail, il ajouta :

— Nous verrons le reste quand j'aurais retiré cette saloperie d'armure.

Il sortit aussi sec, laissant Friebald seul. Il afficha un sourire sinistre en scrutant l'extérieur. L'elfe elle-même ne le savait pas, mais il avait découvert certaines choses dans son esprit, et il comptait bien en tirer profit seul.

— Tu es bien encombrant, mon cher Caspien, souffla-t-il.

***

Retirer la flèche fut la partie la plus simple. Élise appliqua un antiseptique à base d'arnica en attendant qu'Alhuïa soit en capacité d'incanter un soin. Celui-ci contint l'hémorragie et régénéra les tissus extérieurs. Il était trop tôt cependant pour que l'Érudite puisse user de sa main. Ils n'étaient pas poursuivis. Bélios faisait régulièrement des rondes en arrière afin de s'assurer de cela. Cela faisait quelques heures qu'ils progressaient dans la forêt et ils avaient pris la direction du sud depuis peu.

L'ambiance était morne. Ils étaient tous épuisés et l'appréhension de la longue route à venir n'arrangea pas les choses. Oscar tenait Élise sur sa selle. Elle était toujours inconsciente. Aëlyss le rejoignit en silence.

— Je suis désolée, souffla-t-elle. Je l'ai échappé durant la chute…

— Une voix me dit de te détester pour cela. Pourtant ce n'est pas ce que je ressens dans mes tripes. Je suis sûr que tu as fait ce que tu as pu avec ce que tu avais. Ne te méprends pas, j'ai du mal à l'admettre et je ne te pardonne pas pour le reste.

— Je comprends.

Ils dévalaient une pente douce agréable bordée d'un plateau rocheux bas. Une odeur florale apaisa leurs esprits nerveux. Ils n'étaient pas du tout en état de faire face à un nouveau danger, pourtant le cours des événements en décida autrement.

***

Gregor Oberholtzer était un parfait malfrat et un tueur invétéré. Originaire d'un petit village montagnard des anciennes Principautés Vanciliques, il commença sa vie dans le chaos. Sa mère mourut en couche, faisant germer la haine dans le cœur de son frère aîné qui le battit des années durant. Ce traitement perdura de la main de son père, soûlard violent quand il ne travaillait pas dans la carrière de granit des environs. Un jour vint où il fut cependant en mesure de riposter. À onze ans, il tua son frère à coups de bêche et donna son corps aux prédateurs après l'avoir traîné sur plusieurs lieues. Suite à cela, il conclut que la violence était la solution idéale pour régler ses problèmes. Ainsi, cinq ans plus tard, découvrant que son père avait volé ses quelques économies pour acheter de la vodka artisanale de piètre qualité, il l'étrangla dans son sommeil et incendia sa maison. Il prit la route et tomba dans une embuscade dressée par un groupe de petites frappes. Sa férocité suffit à lui sauver la vie et à se faire une place parmi les malfrats. Adulte, il devint rapidement le chef du groupe et décida de viser plus grand. Gregor ne se gêna pas pour éliminer ceux jugés faibles afin de les remplacer par de véritables brutes sanguinaires.

Les surnoms à son sujet allaient bon train, autant parmi ses hommes que ses victimes. On entendait le plus souvent parler de la "Goule" ou du "Fossoyeur". Son corps devint une forteresse de muscle intimidante, presque indestructible. Ses cicatrices les plus affreuses témoignaient de blessures qui auraient dû le tuer, mais il n'en fut rien. Gregor restait vivant, et invaincu. Tous ceux qui s'opposaient à lui en revanche subissaient des tortures atroces qu'il prenait un malin plaisir à infliger.

Durant des années, il parcourut les contrées isolées afin de piller les villages peu défendus et les caravanes marchandes. Un jour, il jugea que l'heure d'étendre son empire était venue. La plupart des regards étaient tournés vers le front, vers Dehest. Une aubaine qui lui permettrait de frapper aux abords des cités d'envergure. Il quitta les territoires de l'est pour le royaume de Laaria. Évitant les routes, il s'enfonça dans la forêt en direction de Castelbrume. Ce qui n'était qu'une mission de reconnaissance tourna en razzia improvisée lorsqu'il aperçut un groupe de voyageurs éreintés. Un sourire carnassier aux lèvres, il tira son large fauchon en faisant signe à ses tueurs de passer à l'action.

***

Ils ne remarquèrent leurs assaillants qu'à la dernière seconde. Ces colosses n'avaient pas hurlé comme la plupart des bandits le faisaient. Ils s'étaient faufilés et les auraient massacrés si Bélios ne s'était pas trouvé en retrait, témoin de leur course silencieuse. Le vétéran tira son arme en alertant ses camarades. La monture d'Oscar s'emporta et il dut non seulement la calmer, mais aussi mettre Élise à l'abri avant de pouvoir combattre. Aëlyss n'ayant qu'une main valide et pas d'arme tenta de renverser les bandits en lançant sa monture à toute vitesse. Alhuïa redoubla d'efforts le temps que ses compagnons viennent lui prêter main-forte. Son sabre s'abattit en tous sens, hurlant en rencontrant les lames de ses multiples adversaires. Oscar bondit près d'elle, son épée levée et frappa en mugissant. L'attaque traversa le petit bouclier de peau d'un homme torse nu couvert de tatouages grossiers. Son bras craqua et la lame s'arrêta sur sa clavicule. Il roula au sol en grognant pendant que ses compagnons encerclaient le jeune homme. Alors, Bélios chargea et fendit le crâne d'un autre type, puis Aëlyss en jeta trois à terre en traversant leur cercle. La surveillante sauta de sa selle afin d'éviter toutes blessures à son destrier. Elle virevolta en tranchant les cuisses d'un malfrat massif. Elle l'acheva en grimaçant alors qui gesticulait au sol en tenant ses plaies béantes. Oscar avait déjà abattu deux types qui gisaient désormais à ses pieds et provoquait les autres. Bélios fut séparé de groupe, échangeant les passes rapides avec un adversaire agile. Aëlyss finit elle aussi par quitter sa selle et ramassa le glaive près d'un cadavre. Elle repoussa plusieurs ennemis et parvint à en blesser un à l'aisselle.

***

L'assaut n'aurait dû prendre que quelques secondes, néanmoins, il s'éternisait et tournait au massacre. Nombre de ses sbires gisaient dans les feuilles mortes et les autres peinaient à atteindre leurs cibles.

— Je veux ces chevaux, gronda Gregor en s'avançant à son tour.

Son regard fou se posa sur Oscar, se débattant avec fougue. La Goule ricana en levant son arme, prête à en découdre. Il s'élança et bondit depuis sa position surélevée. Le jeune homme dévia l'attaque en pivotant et contre-attaqua d'un geste précis. Gregor esquiva en riant de plus belle.

***

Oscar se débarrassa du dernier guerrier l'empêchant de faire face au chef de la bande. Celui-ci abattait son arme avec une force phénoménale. Il visait à peine, mais ses mouvements rapides et amples étaient redoutables. Malgré sa carrure d'ours, il était d'une vitesse déconcertante qui poussa le jeune homme à la prudence. D'un rapide coup d'œil, il remarqua que ses compagnons ne pouvaient l'aider. Soudain, il heurta un arbre en reculant. Cette seconde d'inattention suffit à Gregor pour charger en tenant son fauchon gigantesque à deux mains. La lame manqua Oscar d'un cheveu alors qu'il se jetait sur le côté, et faillit traverser le tronc. L'assaut suivant fut tout aussi brutal et désarma Oscar sous l'impact. Sûr de sa victoire, le chef des bandits s'élança à la poursuite de sa proie. Le jeune homme dévala la pente pour rejoindre son cheval et tira l'épée enchantée du fourreau accroché à la selle. D'un seul mouvement il se retourna et frappa à l'aveugle. Un grondement secoua la forêt suivit d'une plainte déchirante. Certains guerriers se bouchèrent les oreilles. Gregor lui-même retint sa lame devant la scène. L'épée d'Oscar était enveloppée d'une aura palpitante violette qui aspirait la lumière. Les arbres grincèrent. Le colosse balafré se ressaisit et arma son coup. Oscar riposta, faisant voler en éclat la lame de Gregor. Le second coup ouvrit sa poitrine en cuisant sa chair. Une fumée inquiétante s'éleva de la blessure. Le bois tout entier semblait prêt à se recroqueviller sur lui-même, engloutissant les combattants. Pendant ce temps, Gregor poussait un cri interminable. La douleur d'une blessure ordinaire n'en était pas la cause. La magie de l'épée s'en prenait à lui de l'intérieur.

— Rengaine immédiatement ! hurla Alhuïa.

Oscar obéit instantanément. L'escarmouche prit fin avec la fuite maladroite des tueurs. Ils emportèrent leur chef qui hurlait à s'en déchirer les cordes vocales. Nul doute qu'il n'atteindrait pas l'orée de la forêt. Le jeune homme était pétrifié, les yeux posés sur la poignée sombre de l'arme mystérieuse. Alhuïa vint près de lui et prit son visage dans ses mains. Elle l'examina attentivement, elle aussi saisie d'angoisse.

— Comment te sens-tu ?

— Je vais bien. Que s'est-il passé ?

— C'est la magie de l'épée. Je te l'ai dit, c'est une force que tu dois redouter à chaque instant. Ses origines sont chargées d'un mystère qui ne laisse rien présager de bon.

Ils récupérèrent Élise, dissimulée au creux d'une souche moussue, et s'affairèrent à mettre la main sur les canassons. Les assassins n'avaient rien qui pouvait leur être utile, aussi, ils reprirent leur route en vitesse. Décidés à abandonner ces contrées de malheur, ils s'élancèrent sur la route du sud.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 19h38
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