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Tome 1, Chapitre 15 « Le loup » Tome 1, Chapitre 15

« Si vous croisez un loup seul, c'est que le reste de la meute vous encercle déjà. »

Dicton ancien, région sud de Maréno.

« Les Nouvelles Baronnies forment un territoire particulier. Il se compose de quatre clans majeurs installés dans des cités fortifiées, et de multiples clans nomades. Cela dit, les places ne sont assurées que par la reconnaissance de la puissance d'un clan par les autres, et de sa capacité à la prouver en cas de contestation. Ainsi, si un clan périclite et est jugé inférieur à un autre, il plie bagages et cède sa place. Cela signifie que le baron et l'ensemble de ses gens abandonnent leurs foyers et se retrouvent à arpenter les plaines. Généralement, l'accomplissement d'un fait remarquable donne le droit de contester la place d'une autre famille. Ce qui est amusant, c'est que le même système atypique est appliqué par les bandits des Ruines de Léos, leur voisin du nord. »

Sir Brunault Graindorge, explorateur au service de sa seigneurie le Prince Siegfried Gruff-Muller, Haut-Régent de l'Alliance Princière, 4e ère, 915.

***

Sans aide, il succomberait. Tiara en avait conscience et ne put se résoudre à l'inaction. L'elfe bondit sur ses pieds, alertant les soldats qui commencèrent à l'approcher. La druidesse frappa le sol du talon et fit une série de gestes gracieux en chantonnant une incantation. Ce spectacle déconcerta les types armés assez longtemps pour que la mousse des pierres sous leurs bottes se change en un véritable filet. Les plantes prirent un volume considérable, submergeant deux hommes. Les autres s'enfuirent. Le loup avait épuisé leurs forces, et la druidesse, leur volonté. Tiara relâcha son emprise. Cela lui laissait à peine assez de temps pour s'échapper avant que ses adversaires ne soient libres à nouveau. Par ailleurs, elle ne comptait pas attendre le retour des habitants armés de fourches, de torches et de battoirs. Fenrir chancela, retrouvant son apparence humaine petit à petit. L'elfe fut saisie par la rapidité et la perfection des transformations. Elles ne laissaient pas de séquelles, par de mutations irréversibles. Même ses propres capacités de transformation animale n'étaient pas aussi efficaces. Son regard se porta sur les flèches brisées encore plantées dans le dos du guerrier. Il finit par s'écrouler et Tiara eut besoin de le tirer elle-même, non sans peine, jusqu'à la rive. Elle le chargea sur la barque, monta à bord et effleura la surface de l'eau en sifflant quelques notes dansantes. Une onde poussa le petit canot jusqu'à la berge opposée, où la petite elfe rousse usa ses dernières forces pour remonter le corps massif du mortel évanoui. Après un court repos, elle usa de ses dernières capacités magiques pour animer les herbes jusqu'à l'orée du bois et porter le blessé. Là, elle l'assit contre un rondin et partit à la recherche de quelques plantes médicinales bien précises. Elle reparut au crépuscule. Fenrir n'avait pas bougé. Tiara mâcha et recracha les baies, tiges, feuilles et lichens, formant une boule humide et collante qu'elle appliqua sur les plaies. Retirer les flèches nécessitait plus de soins et un meilleur cadre, ainsi, elle se contenta de minimiser les dommages supplémentaires, les risques d'infection et les saignements. Ses cataplasmes n'étaient que temporaires cependant et sa cabane était très loin. Jamais il ne parviendrait en vie là-bas, elle en était sûre. L'elfe chassa ces pensées et s'effondra. Moins d'une minute s'écoula avant qu'elle ne s'endorme. Elle s'éveilla en sursaut en pleine nuit, terrifiée. Cependant, sa crainte ne se réalisa pas. Malgré la lune inondant Fenrir de ses rayons, il ne mutait pas. Elle se rendormit, incapable du moindre effort. La magie exigeait un tribut. Lancer un sort consommait l'énergie jusqu'à épuisement. Certains firent l'expérience d'aller au-delà, et se rendirent compte que l'Immatériel avait des règles inébranlables. Il prélevait dans la chair, les os et les organes ce qu'il ne pouvait obtenir autrement. Le fonctionnement de la magie n'avait jamais été clair pour quiconque, les rouages de l'Immatériel, source des énergies dont était tirée la magie, fonctionnaient avec ou sans l'intervention des sorciers. C'était à eux de s'y adapter de gré ou de force. Plus tard, tirée de ses songes par une brise légère, Tiara s'éveilla et constata le regard de Fenrir posé sur elle. Il tenta de parler mais n'émit qu'un son inarticulé. La druidesse secoua la tête et repoussa sa crinière fauve.

— Ne bouge pas, dit-elle.

— C'est ta faute… articula-t-il avec peine.

L'elfe resta muette. Elle n'avait pas l'intention de relancer ce sujet. Par ailleurs elle ne savait plus quoi dire. À cet instant, son intention envers l'hybride était toute autre.

— Nous allons dans un temple caché non loin, en aval du fleuve.

— Pourquoi ?

— Afin que tes plaies n'aient pas raison de toi, imbécile !

Il marmonna quelque chose avant de sombrer. Tiara l'imita peu après. Des mésanges bleues et quelques grenouilles discutèrent autour de leur camp de fortune. Une biche vagabonda dans les parages, rassurée par l'aura magique de la druidesse.

Aux premières lueurs du jour, Tiara creusa un cercle dans la terre meuble. Elle déposa quelques pierres autour et dessina un symbole au centre. Suite à cela, elle dénicha un champignon minuscule entre deux pierres et revint vers Fenrir qui s'éveillait lentement. L'onguent improvisé avait fait des merveilles, mettant à l'arrêt l'aggravation des blessures.

— Nous partirons bientôt, annonça-t-elle.

— Je peux pas marcher.

— Inutile. Si tu restes calme, il te portera.

Elle fit signe à l'ours énorme appelé grâce au cercle. Il vint se poster à deux pas du guerrier abasourdi qui se contenta de pouffer.

— Hors de question.

— Je m'en doutais, conclut Tiara en soupirant.

D'un geste vif, elle plaça le champignon dans la bouche du guerrier et tint fermée sa mâchoire. Il la foudroya du regard mais la seconde suivante, il dormait à nouveau.

— Au moins ne me couvrira-t-il pas d'insultes et de menaces durant le trajet, murmura l'elfe.

L'ourse se baissa pour que la druidesse installe le blessé puis ils se mirent en route sans plus tarder. L'animal afficha un étrange sourire, ou ce qui y ressemblait le plus. Tiara savait qu'il était toujours heureux de pouvoir l'aider. Autrefois, lorsqu'elle n'était qu'une enfant, il l'avait défendue contre les dangers de la forêt. Aujourd'hui, l'ours vieillissant, la druidesse ne voulait pas qu'il se mette en danger. Les rôles s'étaient inversés d'une certaine façon.

L'elfe scrutait en permanence les alentours. Son inquiétude masquée derrière son éternelle sévérité alerta l'ours qui grogna en secouant la tête.

— Je ne suis pas la bienvenue ici, Ur'sera, marmonna-t-elle. La forêt n'y est pour rien, ce sont les elfes. S'ils me trouvent ici, ils seront impitoyables.

Ils parvinrent au lac des silhouettes qui se déversait en longues cascades dans le ravin où se trouvait le Temple. Le petit groupe contourna le fleuve, et avant d'atteindre les chutes, ils s'éloignèrent vers l'ouest afin de rejoindre une crevasse dissimulée sous des fougères géantes. Ils y descendirent avec précaution et suivirent le chemin qui s'enfonçait entre les rochers. Après une arche naturelle d'où pendait un rideau de lianes, ils débouchèrent sur un promontoire à l'intérieur du ravin. Un chemin longeait la falaise pour rejoindre le bois en contrebas. Tiara passa devant. Ur'sera glissait régulièrement sur les graviers en poussant des soupirs d'agacement.

— Encore un effort mon ami, nous y sommes presque.

Ils rejoignirent un bosquet de bouleaux et de frênes. Le soleil chassa la brume, faisant scintiller les gouttes d'eau sur les toiles d'araignée. Le temple était en vue.

Elle n'eut pas besoin de frapper pour que sa présente soit remarquée. La porte était ouverte, mais elle resta plantée à l'extérieur, silencieuse. La druidesse respectait le temple et ses habitantes, elle ne comptait pas perturber leur vie si les prêtresses ne désiraient pas sa présence. Une grande elfe blonde vêtue de noir, un sabre à la ceinture, s'avança d'un pas alerte. Ses yeux d'un bleu intense toisèrent la druidesse et son étrange compagnie.

— Tu es bien loin de chez toi, lança-t-elle.

— À en croire les sylfans, je n'ai pas de chez moi sur ces terres.

La surveillante Kynae afficha un sourire à peine perceptible. Tiara ne sut ce qu'il signifiait et décida de l'ignorer totalement.

— Que fais-tu là ? reprit Kynae.

— C'est une longue histoire.

— Une qu'il faut me raconter.

— Cet homme est gravement blessé, il va mourir prochainement sans votre aide.

— Ce ne sont pas des flèches elfiques, n'est-ce pas ?

— Non.

— L'autre rive ?

— Les humains ne causeront pas de problèmes, ils ne le cherchent pas.

— Comment se fait-il que tu te trouves avec lui ?

— Il est victime d'un sort hors du commun. Je voulais en apprendre davantage, mais il avait d'autres objectifs. Je l'ai suivi quand…

La surveillante blêmit soudain. Tiara jura en silence. Elle venait de connecter certains points sensibles. Cependant, à sa grande surprise l'elfe en noir ne lui ferma pas la porte au nez.

— La matriarche avait supposé que ce moment arriverait. C'est la bête qui a blessé Yatika.

— Alors, elle vit.

— Oui.

— Tant mieux.

Kynae ne manqua pas de montrer sa surprise en entendant la réponse de la druidesse. Celle-ci, cette fois comprit la raison d'une telle réaction. Son antipathie légendaire était connue de tous. Elle n'en tint pas compte pour autant et garda le silence.

— Entre avec le blessé. Reste dans la cour.

Tiara fit glisser Fenrir à terre et le tira à l'endroit indiqué sous les regards interloqués des prêtresses. Elle remercia Ur'sera qui sourit à nouveau et s'éloigna d'un pas lourd. Une vieille femme au visage creusé de ride précédée par la grande surveillante arriva peu après et salua son invitée.

— Sois la bienvenue. Nous devons parler de certaines choses, c'est évident, mais cela attendra. Tu n'es pas en bien meilleur état que ton compagnon. Vous avez besoin de repos et de soins tous les deux.

— Je m'occuperai de moi, merci, rectifia la druidesse. Je reste pour le garder à l'œil.

— Tu peux te mentir à toi-même autant que tu le souhaites. Je doute cependant que cela t'apporte le moindre bénéfice. Si tu changes d'avis, l'infirmerie est toujours au même endroit que lors de ta dernière visite.

— Vous vous en souvenez ?

— Comment l'oublier ?

Tiara hocha la tête et se redressa péniblement. Kynae l'aida à transporter Fenrir jusqu'à une couchette. L'elfe rousse s'allongea à son tour un peu plus loin. Ils dormirent d'un sommeil de plomb jusqu'au lendemain. L'elfe fut réveillée par l'agitation des prêtresses. Visiblement, elles s'étaient occupées de dépouiller le blessé de ses habits souillés et terminaient de panser ses blessures mineures. Elle ne masqua pas sa surprise en constatant ses propres plaies nettoyées et pansées. Les plus graves avaient reçu des soins magiques mais la douleur persistait. Une jeune humaine visiblement intimidée s'avança avec une écuelle d'eau chaude et un linge propre. Elle déposa le tout sur une petite table et ajouta d'une voix fluette :

— Il y a à manger pour vous dans le grand hall. La matriarche vous attend. Ne vous inquiétez pas pour votre ami, Dame Kynae le surveillera.

— Ce n'est pas mon… Merci.

Elle se rafraîchit en hâte et quitta l'infirmerie. En passant la porte, elle manqua de percuter une autre femme et reconnut alors Yatika. Celle-ci lui adressa un regard chargé de dégoût.

— Alors, vous êtes bien là.

— Je ne comptais pas rester. Je pars bientôt.

— Le plus tôt sera le mieux.

L'humaine s'éloigna à grands pas. La druidesse jeta un regard derrière elle, surprenant les prêtresses qui avaient épié leur échange depuis l'infirmerie. Enfin, elle regagna le hall où l'attendaient plusieurs bols en bois et une corbeille de fruits. Judith était installée dans un large fauteuil, un parchemin entre les mains. Voyant arriver l'elfe rousse, Kynae prit la direction de l'infirmerie sans ajouter le moindre mot.

— Bonjour Tiara, s'exclama joyeusement la doyenne. Accorde-moi une minute. Mange si tu as faim, c'est pour toi.

Elle prit place, découvrant ce qui lui était offert. Les odeurs emplirent ses narines, l'incitant à se laisser tenter. Pourtant, elle hésita.

— Voilà, reprit la vieille femme en posant son rouleau. Allons ! Ne sois pas timide ! Prends ce que tu veux. Tu as de la compote de poire encore chaude. Des gâteaux à la carotte et des biscuits aux noisettes. Ce sont mes préférés. Et bien sûr, tous les fruits de notre verger.

Voyant que la doyenne attendait qu'elle mange, Tiara prit un biscuit et croqua un si petit morceau qu'une souris aurait aisément fait mieux. La druidesse elle-même ne comprenait pas ce qui se passait dans son esprit.

— L'homme… intervint finalement la rousse.

— Tout va bien. Il s'en est fallu de peu !

— Bon.

Tiara termina le biscuit sans que la sensation étrange ne la quitte. L'expression qui tirait son visage n'était pas passée inaperçue.

— Tu n'as rien à craindre ici. Nous n'avons pas prévenu les elfes, si c'est ce qui t'inquiète.

— Oh non je… Je ne sais pas ce que j'ai. Je crois que le fait que ma présence déplaise à toutes les prêtresses sauf vous y est pour quelque chose.

— Serais-tu surprise d'apprendre que bon nombre de mes disciples sont au contraire ravies de te voir en chair et en os ? Elles n'ont pas arrêté de me poser des questions.

— Qu'avez-vous répondu.

— Que tu étais la mieux placée pour répondre. Cependant, elles sont impressionnées et je parie qu'aucune n'est venue te voir.

— Non, en effet.

Cette nouvelle provoqua une nouvelle réaction dans les entrailles de la druidesse. Elle sentit alors l'appétit la tenailler et se servit copieusement en compote. Elle émietta ensuite un gâteau à la carotte dedans sous le regard rieur de la doyenne. Elle sentit son visage devenir cramoisi et pencha le nez sur son bol. Après quelques minutes, Judith reprit :

— Cet homme est la bête, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Selon toi, est-il dangereux dans son état actuel ?

— Même sans la force de la bête, c'est un guerrier compétent. Lorsque le maléfice prend l'ascendant sur lui, c'est un adversaire terrifiant. Il aurait pu me tuer si les humains n'étaient pas intervenus. Je pense qu'il a été créé dans ce but précis : tuer, encore et encore.

— Savais-tu que sa morsure peut inoculer un poison si terrible que tous nos soins ne peuvent le dissoudre ? C'est un mal, pour le moment, incurable.

— Yatika est empoisonnée, comprit la druidesse.

— En effet. Elle survit uniquement grâce à une relique puissante.

— J'ai tenté de l'empêcher d'attaquer le loup. Elle n'en a fait qu'à sa tête, clama l'elfe.

— Ta responsabilité et la sienne ne regardent que vous. Les conséquences de vos choix, bonnes comme mauvaises, seront votre récompense et votre punition. Je ne vous jugerai pas, ni l'une, ni l'autre, l'Immatériel s'en chargera très bien comme il l'a toujours fait.

— L'humaine n'est pas de cet avis.

— Connais-tu l'histoire du berger et de son fils ?

— Non.

— C'est une très vieille fable des Principautés Vanciliques.

***

« Un berger élève seul son fils, isolé dans la montagne. Ils n'ont qu'un voisin, bien entendu, également berger. Un jour, le jeune revient des crêtes, accompagné d'un chat bien dodu. Le berger accepte de garder l'animal qui se montre rapidement efficace pour chasser les rongeurs qui pillent leurs vivres. Le voisin leur rend visite et, témoin des prouesses du chat, dit : "C'est une chance d'avoir trouvé cette bête !" Le berger de répondre : "Qui sait, chance ou malchance". Plus tard, le chat se révèle être en réalité un lynx, mais les paysans ne savaient pas faire la différence. L'animal, sauvage en son cœur, s'échappe après avoir mordu et griffé le jeune homme. La fièvre ne tarde pas à clouer le garçon au lit. Le voisin revient et s'exclame : "Ah ! La sale bête ! Ton fils dans cet état, quel malheur !" Et le berger de répondre : "Qui sait, chance ou malchance." Le lendemain, un soldat frappa à la porte du berger. La guerre grondait à l'horizon et tous les hommes en âge de se battre devaient le suivre. Le jeune homme bien que robuste était si mal à cause de la fièvre que ses jambes ne pouvaient le porter hors de la maison. Il resta donc en arrière. À nouveau, vient le voisin : "Quelle chance ! Ton fils va éviter la guerre, il vivra ! C'est un miracle !" Et le berger de répondre : "Qui sait, chance ou malchance." Finalement la fièvre passa, le garçon fut remis sur pied, et l'histoire peut continuer ainsi des heures durant. »

***

— Vois-tu où je veux en venir ?

— Oui.

— Parfait. Yatika comprendra un jour également. Elle est encore jeune et impétueuse. En attendant, elle doit digérer sa colère avant que celle-ci ne la consume. Cela dit, revenons-en à la situation actuelle. Tu sembles décidée à repartir. J'imagine que tu comptes le faire avec cet homme. Personne ici ne s'y opposera.

— Lui le fera, croyez-moi.

— Précisément. J'aimerais donc que vous ne laissiez pas libre cours à vos pouvoirs au sein de ce temple. Les conséquences seraient désastreuses.

Tiara jeta un œil à l'extérieur. Elle se sentit lasse et lâcha un long soupir. La doyenne se leva au même moment et posa sa main osseuse sur celle de l'elfe. Elle s'éloigna ensuite, s'installant sur le perron où un siège l'attendait déjà. Intriguée, la druidesse s'empara d'un dernier biscuit et la rejoignit. Elle découvrit une seconde chaise.

— Je m'assieds toujours ici quand quelque chose me tracasse. Veux-tu essayer ?

— Est-ce que quelque chose me tracasse ? demanda la rousse.

— Tu le sais probablement mieux que moi.

Tiara retint un rire et s'assit. Elles surplombaient la cour encore endormie, plongée dans un calme enivrant. La fraîcheur soulagea la druidesse d'un poids qu'elle portait sans en avoir conscience auparavant.

— Qu'il fasse ce qu'il souhaite, finit-elle par annoncer. Peste soit de cette magie noire. S'il préfère errer et tuer les siens, soit. Je veux retrouver la sérénité de mon jardin.

— Est-ce ce que tu souhaites ?

— Oui. Cette réponse vous convient-elle ?

— D'une certaine façon, oui. N'importe quelle réponse en aurait fait autant car cela ne troublait que toi. Mes pensées vont vers un tout autre problème.

— Quel est-il ?

— Je pressens un changement. Le cours des événements s'accélère. Chacun devra bientôt choisir s'il préfère servir son intérêt personnel, ou celui du monde. Mirh a besoin de héros.

— Voulez-vous me faire passer un message ?

— Je sème les dernières graines qu'il me reste dans la main, murmura la doyenne.

— Matriarche, le monde dont je faisais partie m'a rejeté tant et si bien que même ceux qui ne me connaissent pas perpétuent ce châtiment.

— Le font-ils d'eux-mêmes ou leur donnes-tu l'occasion de le faire ?

— Comment ?

— La satisfaction éprouvée dans la confirmation d'une croyance déplaisante nous empêche souvent d'imaginer une autre réalité. Une qui pourrait être agréable et qui ne demande que notre amour pour se développer.

Tiara se raidit et sentit les larmes s'accumuler derrière ses paupières délicates. Elle tenta de répondre, mais les tremblements qui animaient sa mâchoire l'en empêchèrent. Sans détourner son regard de l'arbre central, la doyenne ajouta :

— Les ténèbres recouvrant ce monde s'unissent déjà et se rient de la division qui existe encore parmi nous.

***

Il courrait à toute vitesse. Il courrait si vite que la plaine apparaissait tel un amas de couleurs sans formes. Il croyait pouvoir bondir sur des lieues. La lune plongeait le décor dans une lueur argentée. Lui, voyait comme en plein jour, sans doute un autre avantage de cette forme bestiale. La plaine n'avait pas de fin. Aucune forêt ne se dressait devant lui, aucune montagne, pas de fleuve ni de village. Alors, il continua de courir. Le goût du sang excitait encore ses sens et le poussait à en chercher plus. Une bourrasque soudaine hurla. Elle fut si puissante qu'il chancela et s'arrêta. Le cri déchirant d'une femme résonna dans l'ombre. Il scruta avec avidité les alentours, sans parvenir à la trouver. Il s'apprêta alors à repartir quand il vit le corps sans vie qui reposait dans ses bras. La jeune femme aux oreilles pointues était livide. Une tache rouge maculait sa tunique. L'odeur du sang le fit frémir. Il approcha sa gueule béante, prêt à déchirer la chair tendre de l'elfe. Celle-ci s'éveilla en sursaut et roula à terre. L'instant d'après, elle disparaissait à l'horizon, poussant le loup à se lancer sur ses traces. Il ne tarda pas à discerner une bosse blanche dans l'herbe, puis une autre. Des corps sans vie tous vêtus de la même tunique blanche gisaient autour de lui. Sa proie avait disparu et au fur et à mesure qu'il progressait, ses mouvements devinrent lourds et rigides. Finalement, la paralysie le gagna. Les carcasses en robes blanches s'animèrent et flottèrent dans sa direction, comme des marionnettes pendues à des fils. Plus elles approchaient, plus la pression sur son corps devenait insoutenable. Il crut que tous ses os allaient tomber en poussière. Il hurla sans parvenir à quelque résultat. Finalement, les fantômes le submergèrent en murmurant d'une seule voix :

— La bête est plus forte que toi. Abandonne et laisse-la te dominer. Tu n'es rien comparé à sa puissance. Meurs, mortel, c'est la meilleure chose que tu puisses faire.

***

Fenrir s'éveilla d'un bond et glissa de la paillasse, enroulé dans le drap de lin trempé de sueur. Tout en se débattant, il se dirigea vers la porte mais une elfe menaçante s'interposa. Elle pointa son sabre sur sa gorge. La menace le ramena à lui. Il portait de simples braies courtes et des bandages couvraient la majorité de son corps tétanisé par la douleur. Il s'assit, manquant de choir une seconde fois.

— Reste tranquille, humain, dit Kynae.

— Qui êtes-vous ?

— Cela t'intéresse-t-il ?

— Non. Par contre je veux savoir où je suis.

— Dans un lieu sûr.

— Sûr pour qui ?

— Tout le monde, finit par annoncer la surveillante en rangeant son arme. Si tu décides de faire l'imbécile en revanche, je me chargerai de toi.

— Je dois partir. Il y a des enfants ici. La bête va les massacrer.

— Des jeunes femmes, pas des enfants. Quoi qu'il en soit, tu n'es pas en état de…

Fenrir bondit et renversa son interlocutrice. La douleur le déséquilibra, mais il pressa le pas, regagnant le hall. Son passage provoqua des cris de terreur et des appels à l'aide. Les prêtresses s'enfermèrent dans les pièces voisines. Il aperçut la porte menant à l'extérieur et dévala les marches, rouvrant certaines blessures profondes. Il remarqua trop tard les branches de l'arbre qui serpentaient vers lui et le soulevèrent sans la moindre peine.

— Tu n'apprendras jamais visiblement, souffla Tiara.

— Laisse-moi en paix, foutue sorcière ! tonna le guerrier furieux.

— C'est ce que je compte faire. Il fallait seulement que j'obtienne toute ton attention.

— La bête va te broyer cette fois.

— La laisseras-tu faire ? intervint Judith.

— C'est tentant.

— Je ne m'excuserai pour aucune des actions que j'ai entreprise jusqu'à présent. Je ne reviens pas sur ce qui a été fait (Yatika pouffa de mépris) Cela dit, je te propose deux options, reprit l'elfe rousse. Es-tu en mesure de m'écouter ?

Elle ordonna aux plantes de déposer l'homme devant elle. Il resta immobile, les poings serrés, prêt à combattre ou courir.

— Parle, grogna-t-il.

— Tu peux partir. Dans ce cas, je ne te causerai plus de problème, tu pourras faire… Ce que tu veux, tant que tu quittes ces terres. Tu peux aussi rester, comme je te l'avais déjà proposé. En revanche…

— Pas la peine d'en dire plus.

— En revanche, répéta-t-elle en haussant le ton, je fais le serment de tout mettre en œuvre pour t'aider à maîtriser ou bannir le loup. Je ne te brutaliserai pas, ni ne ferai quoi que ce soit sans ton accord. Je t'en donne ma parole : Var'sha Ena.

— Ta parole… marmonna Fenrir. Je m'en passerai sur ce coup-là. Adieu.

Il cracha par terre et s'éloigna. Il quitta le temple. Yatika resta immobile, bouche bée devant cette scène. Elle dut admettre qu'une aura puissante émanait des deux adversaires. Enfin, elle rengaina son arme et inspecta la réaction de la matriarche. Judith lui adressa un regard en coin en haussant les sourcils.

— La druidesse a-t-elle agi comme tu croyais qu'elle le ferait ?

Yatika fit une légère grimace, et haussa les épaules. Peut-être n'était-elle pas foncièrement mauvaise. Mais de là à la penser bienveillante, il y avait un gouffre.

***

La soirée était calme, comme souvent au temple d'Yre. Le repas fut simple. Cette fois, la druidesse ne mangea presque pas. Désormais, elle se tenait à un bout de la table, pensive alors qu'un groupe de prêtresse bavardait de l'autre côté. Quelques femmes plus âgées somnolaient devant la cheminée. Durant le reste de la journée, Yatika n'avait foudroyé la druidesse du regard qu'une ou deux fois, ce qui lui laissa beaucoup de temps pour se morfondre sur le départ de l'hybride. Une source de connaissance venait de lui filer entre les doigts. Peut-être est-ce pour le meilleur, pensa-t-elle. On me déteste bien assez comme cela. Elle n'avait pas encore remarqué la jeune humaine qui lui faisait face.

— J'espère ne pas vous déranger, bredouilla-t-elle. Puis-je vous poser une question ?

— Fais donc.

— Je voulais savoir si… Mes amies veulent que je…

— Et bien ?

— Non, c'est ridicule. Les filles ! Pourquoi dois-je demander cela ?

— Aller ! Vas-y, insistèrent les autres en riant aux larmes.

— Est-ce que vous et l'homme…

— Attention à ce que tu vas dire, fillette.

— Êtes-vous amants ?

Des flammes embrasèrent les yeux d'émeraude de la druidesse. La jeune prêtresse se décomposa sur place. Ses jambes flageolèrent. Alors, Tiara rit. Elle fut prise d'un fou rire contagieux qui affecta l'assemblée, bien que personne n'en connût la cause.

— Pourquoi cela t'intéresse-t-il ? reprit sèchement l'elfe rousse.

— Ce n'est pas moi… parce que, enfin il… bégaya la jeune femme cramoisie.

— Ah ! Il te plaît. Cela m'échappe, je l'avoue. Mais bon, puisqu'il est parti, il est tout à toi, si tu le retrouves, bien entendu. Fais attention, il mord.

La prêtresse ne pouvant devenir plus rouge s'échappa et se cacha derrière ses amies. Soudain, un souffle glacé chassa la légèreté ambiante. Yatika se tenait dans l'encadrement d'une porte, la relique entre les mains.

— "Il mord." C'est drôle. Je n'aurais pas pu trouver plus adroit.

— Je ne savais pas que tu étais là.

— Je vis ici.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire.

— Je sais.

— La proposition que j'ai faite à l'hybride, elle tient aussi pour toi. Je peux t'aider à trouver une solution au poison qui te ronge.

— Je te l'ai dit, je ne veux plus avoir affaire à toi.

Le silence était retombé. Tiara soupira en se levant et s'approcha des jeunes filles embarrassées. Elle sourit légèrement et dit :

— Non, jeune fille, je n'ai pas couché avec cet homme. Il ne m'intéresse pas et je te conseille de ne pas t'y intéresser non plus. Il est dangereux.

— La Déesse m'en est témoin, non ! Ce n'était pas ma pensée. En réalité…

— Qu'y a-t-il ?

— Vous êtes mystérieuse et resplendissante. Je pensais qu'il était tombé sous votre charme malgré lui, vous savez, comme dans les contes.

Tiara réprima un sursaut. Elle s'éloigna sans rien ajouter et pénétra dans l'infirmerie. En s'allongeant sur sa couchette elle se laissa aller à un sanglot silencieux.

***

Judith termina d'écrire son message et reposa sa plume de paon d'une main tremblante. Elle relut, deux fois, et avant d'ajouter le sceau du Temple elle alla prendre l'air sur le balcon. Celui-ci donnait sur l'arrière de l'édifice, au-dessus d'un jeune cerisier et d'un chèvrefeuille au parfum enivrant. Plus loin s'étendaient les bois qui se perdaient dans l'obscurité. Des lucioles voletaient çà et là. Elle sourit en se tournant vers les étoiles. Elle resta ainsi plusieurs minutes, pensive. Ses craintes devenaient de plus en plus claires dans son esprit, il lui fallait demander l'aide des elfes dès maintenant car le temps jouait contre elle. La doyenne ignorait combien de grains devaient encore s'écouler dans le sablier, et quelles circonstances accompagnerait leur chute. Elle regagna ses appartements, chauffa la cire et scella sa lettre d'un cachet rouge, sans manquer d'y appliquer la marque de sa chevalière.

— Veillez sur elles, ô Yre, Déesse bienveillante. Apportez-leur votre sagesse et votre clairvoyance. ô Sélène, Sainte protectrice, accordez votre force à mon enfant de l'ouest, car je ne peux le faire plus longtemps.

***

Cette nuit, peu avant l'aube la température chuta significativement. L'automne filait et annonçait déjà un hiver rude. Au matin, de lourds nuages s'élevèrent à l'horizon. Une tempête grondait. Un vent puissant se mit à souffler, faisant gémir les arbres.

Tiara assista aux rites, mais ne participa pas. Elle priait Yre régulièrement sans cérémonie, et cela lui suffisait. Soudain, de l'agitation se fit entendre dans la cour. La druidesse se dirigea vers la porte qui s'ouvrit violemment devant elle, claquant contre les murs de pierre. Fenrir apparut tel un spectre fou. Il resta figé, les yeux injectés de sang. De la boue le recouvrait jusqu'au cou et ses bandages avaient été arrachés. Finalement, il se tourna vers la druidesse et ouvrit la bouche :

— J'accepte ton aide, elfe.

Il fut conduit en retrait, où une bassine d'eau chaude l'attendait. Il se lava lentement, chaque mouvement étant un calvaire. Après cela, il enfila de nouvelles braies et posa une couverture sur ses épaules. Il rejoignit Tiara qui l'attendait non loin de l'âtre, faisant abstraction des regards méfiants et apeurés que se posaient sur lui.

— Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?

— Le Chasseur.

— Un de tes poursuivants ?

— Non. C'est celui qui m'a fait ça, dit-il en pointant ses tatouages.

— Dis-m'en plus.

— Quand le loup prend le dessus, je me réveille dans un autre endroit. Le Chasseur y est parfois. Je l'entends me parler.

— Quel est cet endroit ?

— J'en sais rien. Il fait froid et sombre, comme dans une grotte.

— Comme une grotte, mais ce n'en est pas une.

— C'est un endroit où je vais sans mon corps.

— Un plan de l'Immatériel ?

— J'y connais rien, je peux pas te dire.

— Bon, ce Chasseur, que sais-tu sur lui ?

— C'est pas un humain ou un elfe. Rien de la sorte, pour sûr. Il a transformé les Initiés de mon clan, mon ancien clan.

— Est-ce un loup lui aussi ?

— Non. Je crois que c'est pire que ça.

— Comme quoi ?

Fenrir se tut mais son regard trahit une vive inquiétude. Il secoua la tête.

— Donc la bête s'est éveillée à nouveau quand tu es parti, reprit la druidesse.

— Oui. J'étais dans la grotte mais quelque chose était différent cette fois. J'ai pu ressortir et la seconde d'après, j'étais près d'un lac dans mon corps de loup.

— Qu'est-ce qui l'empêche de refaire surface ?

— Moi.

— Comment ?

— J'ai résisté. J'ai cru crever sur place, mais c'est pas arrivé. Après ça, le loup s'est… endormi. Je vois pas d'autre façon de le dire.

— Donc, il est toujours là.

— Oui, mais il est pas capable de me contrôler. Je crois pas.

— Félicitations.

— Tu te moques de moi ?

— Pas du tout. Ce maléfice est une magie noire hors du commun. Y résister sans maîtrise de la magie relève de l'exploit.

Ils se turent un long moment, leurs regards se perdant dans les flammes. Le vent se lamentait toujours dehors. La pluie ne tarda pas à tomber, poussant les prêtresses à l'intérieur. Tiara frissonna.

— "Qui sais, chance ou malchance".

— Quoi ?

— Rien. Tu dis vouloir mon aide.

— Oui.

— Pourquoi ?

— J'ai remporté une bataille contre le loup, une seule et j'ai failli y rester. Le Chasseur attend quelque chose de moi. Je sais pas quoi, mais il me laissera pas tranquille. S'il peut pas m'atteindre à travers le loup, il enverra la meute après moi.

— La meute ?

— Les Initiés. Les autres loups.

— Combien sont-ils ?

— Sept.

— C'est inquiétant.

— C'était avant que je parte. Y en a peut-être plus maintenant.

— Merde.

— C'est le moins qu'on puisse dire.

— Je suis censée te préparer pour une éventuelle contre-attaque.

— Tu disais : "maîtriser ou bannir le loup".

— Oui.

La matriarche arriva à cet instant. Elle était visiblement contrariée. Pourtant, elle sourit aux deux étrangers et dit :

— Je vous offre la possibilité de rester ici, parmi nous, au moins le temps de recouvrer l'ensemble de vos forces.

— Je vais probablement avoir besoin de mes affaires, répondit l'elfe.

— Nos portes vous seront toujours ouvertes. Faites comme bon vous semble. Tant que vous serez dans l'enceinte de ce temple, je ferai mon possible pour vous assister.

Yatika se tenait dans le couloir, hors de vue. Elle grimaça en sentant la colère brûler ses entrailles. La présence de ces deux intrus pesait sur elle comme un rappel constant de ce qui s'était passé. Ce sentiment entrait constamment en conflit avec les paroles de la doyenne, si bien que la protectrice ne savait plus quoi penser. Elle s'éloigna d'un pas rapide et fit en sorte de ne croiser personne pour le reste de la journée.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 19h35
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