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Tome 1, Chapitre 13 « La Briquettière » Tome 1, Chapitre 13

« Cause ou conséquence ? Les maléfiques créatures de Dehest sont-elles à l'origine du dérèglement de l'Immatériel, ou l'effet de celui-ci ? Cette question me hante. »

Tristan Krieglied, alchimiste auteur des Intuitions de mes régulières et nombreuses insomnies.

***

La voix dans son esprit était aussi puissante qu'un orage. Ses mots frappaient l'intérieur du crâne de Fenrir en permanence.

— Traque ta proie et tue ! Aucune pitié pour les faibles, déchire leurs corps fragiles ! Tu es le prédateur, abreuve-toi du sang des elfes et des humains ? Ils sont tous imparfaits, ignorants. Ce sont nos ennemis ! Leur heure a sonné, tue. Tue !

***

La bête fonçait à travers les bois en grimpant sur les rochers et en évitant les immenses troncs. La meute de loups n'avait pu tenir le rythme. Le lycanthrope était trop rapide, trop agile. Il n'avait eu qu'un aperçu de ce qu'était le goût du sang. Il en voulait davantage, il le fallait, sa volonté tout entière était orientée vers cet unique but. L'elfe rousse avait ébranlé son emprise sur le corps de l'humain, le poussant à fuir. Loin de cette ennemie étrange, la bête était désormais en chasse.

— Tu t'éveilles à peine, ses pouvoirs sont une menace pour toi, avait dit la voix.

***

Fenrir ouvrit les yeux. Il se trouvait dans un tunnel sombre. La clairière avait disparu, les arbres, l'elfe, sa prison de racines aussi. La terreur s'installa en lui. Soudain une voix sinistre résonna depuis les profondeurs.

— La première transformation a eu lieu.

— Qui est là ? gronda Fenrir.

Il porta la main à sa ceinture, mais il n'avait pas d'arme.

— Tu sais qui je suis. Je suis ton maître, je suis le Chasseur. Tu m'as déçu, humain. Quitter notre clan si vite, quel dommage.

— C'est la meilleure chose que j'ai faite depuis longtemps ! Où suis-je ?

— Tu ne comprendrais pas. Ce qui t'intéressera davantage, c'est de savoir que ton corps est sous le contrôle de la bête en ce moment.

— Non, je… La lune.

— Oui, c'était inévitable.

— Je te retrouverai.

— Je n'en doute pas, tu sais où chercher. J'attends ton retour avec impatience, la meute aussi. Tu es très prometteur, ne gâche pas tout.

— Je te tuerai.

— Ça, j'en doute. Je suis tout ce qu'il te reste. En attendant, profite bien de ce dédale. Moi, je le déteste. À bientôt, mortel.

***

Altheron se jeta sur le côté et atterrit contre le tronc penché d'un grand saule. Une plaie barrait sa poitrine. Sa brigandine avait été tranchée comme un linge de soie par les griffes redoutables de la créature. Lorsqu'il jeta un œil derrière lui, il constata que deux gardiens sylvestres étaient morts, le visage plongé dans la mare de boue sanglante qui se répandait sur le sol de la forêt. Le monstre était rapide, puissant et robuste. L'elfe n'avait jamais vu une chose pareille. Il se redressa difficilement et encocha une nouvelle flèche. Il remarqua avec effroi que son arc était fendu. L'elfe tira son sabre et retourna au combat. D'un pas de côté, il frappa de taille, au flanc de la bête qui esquiva sans peine. Fraëda fit tournoyer sa longue lance, forçant le monstre à reculer. Depuis les hauteurs d'un rocher massif, Thravin décochait flèche après flèche, mais la bête sombre semblait se mouvoir aussi agilement que le vent. La seconde suivante Fraëda s'effondra, la gorge arrachée par des crocs épouvantables. Il ne fallut pas longtemps pour que l'archer soit jeté à bas et brisé contre un roc saillant. Sa carcasse s'effondra à côté d'Altheron vaincu. Le combat ne dura qu'un instant, mais il était sur le point de se terminer.

***

Posée sur une haute branche, la grive observait la forêt. Un écureuil descendit le long du tronc à toute vitesse jusqu'à rejoindre le sol à la recherche de son repas. Un rayon de soleil perçait les feuillages et venait colorer d'or l'humus odorant des sous-bois enchantés du Berceau Sylfan. Suivant sa course, l'astre du jour déposa son aura sur la peau nue d'un homme allongé sur un tapis de mousse. Son corps couvert de cicatrices et de tatouages étranges était souillé de boue et de sang séché.

Il s'éveilla d'un bond épatant. Comme saisi de panique, il se mit à courir droit devant lui. Il trébucha sur un cadavre déchiqueté. Fenrir retrouva ses esprits, le visage écrasé dans l'herbe. Il s'agenouilla afin de contempler le décor macabre qui l'entourait. Des elfes en charpie jonchaient le bois Leurs membres arrachés étaient éparpillés entre les pierres et les buissons ensanglantés. Prit d'un violent spasme, il vomit et contempla la masse rouge informe qu'il venait de régurgiter.

Posée sur une haute branche, la grive observait la forêt. Le terrifiant hurlement de Fenrir en revanche, la fit fuir à toute vitesse. La bête avait tué, et il n'avait rien vu. Il n'avait pu l'en empêcher. Il n'avait même pas vu la lune se lever. Des douleurs commencèrent à tirailler son abdomen, ses épaules, son crâne. Il vit plusieurs marques violacées s'enrouler autour de son flanc et son ventre. Une autre remontait sur sa cuisse. Toutes lui infligeaient des douleurs terribles. Il resta allongé, perdu dans les méandres de ses souvenirs jusqu'à ce qu'il soit assailli d'une vision fragmentée. Il reconnut l'elfe rousse qui l'avait fait prisonnier. Puis, il vit une silhouette lumineuse devant lui, si proche qu'il aurait pu la toucher. Ce peu d'images ne l'avança à rien. Il pensa soudain que d'autres elfes étaient peut-être en route. Derrière un rocher, il découvrit un pauvre bougre décapité. Il récupéra ses vêtements et fouilla le champ de bataille à la recherche d'une arme.

Il arriva rapidement à l'orée de la forêt, et comprit alors que durant sa transformation, il avait parcouru une distance phénoménale. Après le bois s'étendait une plaine sauvage toujours à l'intérieur du territoire elfique, mais exempte de toute présence civilisée. Il rejoignit alors le fleuve marquant la frontière avec Laaria avec une aisance étonnante et sans ressentir la moindre fatigue. Le Berceau Sylfan n'entretenant pas particulièrement de relations, bonnes ou mauvaises, avec le royaume humain de Laaria, il n'y avait aucun pont, bac, port ou moyen concret de traverser la Challal. Le fleuve était large d'une bonne cinquantaine de toises, avec un courant soutenu. Fenrir ne comptait pas nager jusqu'à l'autre rive. Sachant que l'aval du cours d'eau était marqué par un profond ravin sauvage, le guerrier décida de remonter le fleuve, longeant la berge et scrutant l'autre côté en réfléchissant à un moyen sûr de quitter les terres elfiques, avant que les ennuis ne le rattrapent. Il discerna alors une colonne de fumée derrière les collines de l'autre rive. En approchant, il vit des toits de chaume et la forme grossière d'un moulin et d'un silo au loin.

Il siffla et appela à l'aide en agitant les bras, jusqu'à ce que finalement, deux silhouettes apparaissent. Un type costaud lui fit signe en retour, et quelques minutes plus tard, une barque se dirigeait vers la rive sud. Le gaillard à la tignasse blonde arrêta son embarcation à bonne distance et scruta l'étranger en tenue d'elfe. Il se frotta le menton.

— Ben c'est pas banal !

— J'imagine. Il te reste une place ?

— Ça dépend. Tu f'sais quoi chez les oreilles pointues ?

— Rien de particulier. La forêt, c'est pas pour moi. Trop de bestioles, et pas des petites.

— Sale quart d'heure ? T'es tout plein d'trous et d'taches !

— Comme je disais, trop de bestioles.

Le blond pouffa et renifla. Enfin, il avança sa barque entre les joncs et fit signe à Fenrir de monter. Celui-ci sauta à bord et ils repartirent à bonne allure.

— Et beh p'tite tête, la prochaine fois tu sauras que les humains ont rien à faire dans le pays des elfes. Oh ! Bouge pas comme ça, tu vas nous faire tomber à la flotte !

Le paysan ramait comme trois hommes. Ils furent rapidement de retour en territoire humain. Ils hissèrent la barque sur la terre ferme avant de se diriger vers le village.

— Déjà passé dans le coin, vagabond ?

— Non.

— Je vais pas te mentir, y a pas grand-chose par ici. On est à la Briquettière. C'est pas très grand et on fait des briques. Le type qui a nommé l'endroit devait avoir un coup dans le nez…

— Pourquoi ?

— Parce qu'on dit briqueterie, pas briquettière ! Tu savais pas ? Ben maintenant oui. Finalement, ce nom c'est mieux, ça fait plus euh…

— Original ?

— Voilà, original ! Bon et ben moi, j'ai encore du boulot et ça va pas se faire tout seul. Si t'as plus besoin de moi…

— Ça ira.

— Ah au fait, la grange là, c'est l'auberge des « Pipelettes » comme on l'appelle ici. Si t'as faim ou soif, c'est le bon endroit. Bonne route !

Le gaillard flanqua une vigoureuse claque dans le dos de Fenrir avant de s'éloigner en sifflotant. Fenrir observa la bourgade isolée qui s'étendait davantage vers le nord. Les fours et les ateliers étaient séparés des habitations par la route principale. Celle-ci se terminait sur la place devant l'auberge. Un puits se dressait là entouré par une bande de cochons grassouillets inspectant des épluchures. N'ayant pas l'intention de prendre la route pour le moment, le guerrier se dirigea vers la grange.

Il craignait de découvrir des planches posées sur des balles de foin en guise de table et une vieille bonne femme au nez crochu derrière le comptoir bancal, mais il n'en fut rien. En poussant la porte, il mit le pied dans une taverne accueillante. Il s'agissait bien d'une grange habilement réaménagée. Le sol était couvert de tomettes colorées de différentes tailles mais parfaitement imbriquées. Les grandes tables étaient contre les murs, les plus petites encadraient une fosse centrale dans laquelle crépitait un tapis de braises. Plusieurs marmites pendaient à des crochets en laissant s'échapper un fumet appétissant. Plus loin, un escalier menait à l'étage occupé par une demi-douzaine de couchettes. Le comptoir longeait le mur du fond. Deux types patientaient en silence. À peine Fenrir eut-il posé sa main sur le plateau que deux femmes d'une trentaine d'années débouchèrent d'une porte latérale.

— J'aimerais manger, et boire lança Fenrir en s'asseyant sur un tabouret.

— Aujourd'hui y a deux choix : soupe au chou avec du jambon ou fèves au lard.

— On a aussi du fromage, un peu corsé et du pain bien entendu.

— Je prends les fèves.

— Pour la soif, on a de la bière, du cidre et… Attention Monsieur, du Blanc des Collines en provenance de Mont-Vaultaise !

— Oui, vous avez bien entendu, il nous en reste deux bouteilles.

— Une bière. Je vais goûter le vin aussi.

— Je vous apporte tout ça. Mettez-vous à l'aise je ne serais pas longue.

Alors que la première femme s'éloignait, l'autre comptait sur ses doigts. Fenrir se rendit compte qu'il n'avait pas la moindre pièce sur lui.

— On en est à une pistole et dix-huit sous.

Il imagina un instant baratiner les deux femmes et partir ensuite sans payer, mais il ne voulait pas faire d'histoires. Il n'était pas d'humeur. Alors, en tâtant l'intérieur du gilet, il sentit un objet métallique. Il décrocha la broche d'argent en forme de feuille sertie d'émeraudes et en essuya discrètement la tache de sang.

— Tenez, c'est pour vous.

La tenancière n'était pas dupe. Le bijou valait plus que l'auberge elle-même. Elle l'examina attentivement mais lorsqu'un bruit lui parvint depuis la réserve, elle l'enfouit dans son corsage. Fenrir s'éloigna en direction du feu et s'assit lourdement dans un vieux fauteuil rapiécé. Arriva alors l'autre tavernière avec la chope de bière et un gobelet de vin. Elle saisit une louche et un bol en bois et remua le contenu de l'un des chaudrons.

— Il compte rester longtemps l'étranger ? finit-elle par demander.

— Non.

— Et où il va, si c'est pas indiscret ?

— Ailleurs, se contenta de dire le guerrier maussade.

Il avala d'une traite la bière et essuya la mousse de sa moustache rousse.

— C'est qu'on n'a pas souvent de visite à la Briquettière, alors quand ça arrive, on est curieuses !

— De vraies pipelettes, s'exclama l'autre en s'approchant.

— Le nom est bien choisi alors, répondit Fenrir.

— Le nom ? Ah oui, bien vu !

Elles lui servirent une ration copieuse avec un bout de fromage et de pain en prime. La broche avait fait son effet, sans aucun doute. Il mangea penché sur son bol. Il dut avouer par ailleurs que le vin était excellent, du moins, devait-il l'être sans eau pour le couper. Il s'en moquait, tant que cela faisait passer le goût du sang qui persistait dans sa bouche. Un frisson glissa alors sur sa nuque. La lune allait-elle encore agir sur lui ?

Son repas terminé, il quitta la taverne sans manquer de saluer les deux femmes. S'il devait revenir passer là nuit là, il comptait bien sur elles pour ne pas avoir à payer davantage.

Fenrir erra dans le village, du côté des industries qui tournaient à plein régime. L'efficacité des ouvriers le surprit. Ils chantaient des couplets grivois à l'unisson, calant leurs gestes sur le rythme. L'étranger se demanda qu'elle aurait été sa vie dans ce genre d'endroit. S'il n'avait pas vu le jour dans un campement de parias, que serait-il devenu. Certainement pas un chien maléfique, pensa-t-il. Peu de temps avant, il était encore connu comme le Marche-frontière, un des pillards les plus redoutés de Maréno et de l'Alliance princière et des Nouvelles Baronnies. Il avait le respect des Hurleurs, son clan. Puis, un jour, un homme étrange arriva, les chefs lui offrirent le pouvoir et tout changea. Les pillages devinrent des attaques et les nuits de fête se changèrent en rituels occultes. Ce fut durant l'un de ces rassemblements que Fenrir reçut ses tatouages. Ce qui devait n'être qu'un symbole honorifique s'avéra tout autre en fin de compte.

Il passa ensuite dans un quartier périphérique. Il s'agissait en réalité d'une seule rue en arc de cercle, bordée de maissons-fosses aux toits couverts de plantes. Un chien sortit d'une cabane et vint renifler l'inconnu. Il fit quelques pas en sa compagnie puis s'en alla dans la plaine, comme attiré par quelque chose que lui seul sentait. Quelques chats couchés sur un banc scrutaient d'un air exaspéré un cochon affalé tel un glouton qui aurait atteint, et même dépassé, sa limite. Le guerrier se rendit compte qu'il avait fait une boucle, se retrouvant non loin de l'auberge. Il avait vagabondé longtemps, car désormais, le soleil avait bien entamé sa descente. La nuit était encore loin cependant, et il décida de s'asseoir près de l'eau. Il lui fallait réfléchir à la suite. Que pouvait-il faire ? Combien de temps pourrait-il vagabonder ainsi ? Il lança une pierre au milieu des lentilles d'eau créant quelques vaguelettes qui se perdirent entre les joncs.

***

Sous la surface, la petite pierre dérangea quelques têtards qui s'enfuirent entre les pieds des plantes d'eau, bousculant par la même occasion une ablette qui s'enfonça vers les eaux plus profondes, bousculant les habitudes d'un silure. Celui-ci se rapprocha alors de la rive sud où il tomba nez à nez avec un épouvantable visiteur. Une gueule triangulaire de quatre pieds de large et deux grands yeux fendus.

***

Fenrir remarqua du mouvement dans l'eau. En scrutant la rive, il distingua une forme étrange cachée dans les hautes plantes. Il se redressa, en alerte, juste au moment où la silhouette gracile d'une elfe apparut de derrière un rocher. Pas n'importe quelle elfe, cependant. La sorcière qui l'avait capturé. Elle s'approcha de la forme dissimulée qui s'anima. Alors, l'immense serpent gris se dévoila. La druidesse grimpa sur son dos, puis, il entra dans l'eau. Il fila à toute vitesse vers Fenrir, son regard fixe planté sur lui. Le guerrier retint son souffle et s'éloigna de la berge. Il traversa l'étendue nue jusqu'à rejoindre les premières bâtisses du village. Personne ne se doutait qu'une bête furieuse approchait.

La panique frappa les villageois et les animaux. Les pleurs des enfants se mêlèrent aux cris des adultes. Tiara se redressa sur la tête de Vainhbaum et inspecta les visages livides.

— Où est l'étranger ? tonna-t-elle. Un homme est arrivé ici aujourd'hui, où est-il ?

Elle n'obtint pas de réponse, bien entendu. Elle s'avança lentement. L'effroi se répandit plus loin dans la Briquettière. Le serpent bouscula une cabane. Les planches gémirent et des poteries se brisèrent à l'intérieur. Fenrir déboucha d'une ruelle et s'interposa.

— Pensais-tu que j'allais te laisser filer ? s'exclama l'elfe.

— Tu airais pu.

— Après ce que tu as fait ?

Fenrir ne répondit pas, provoquant le rire narquois de la druidesse.

— Ah ! N'as-tu donc aucune idée de ce qu'il s'est passé ? Faut-il que j'éclaire ta lanterne ?

— Pas la peine, tu me fatigues déjà.

— Un chien comme toi n'a pas sa place dans le Berceau, et encore moins parmi les mortels. Tu es un danger, un monstre dissimulé dans un corps d'homme. La fillette avait raison à ce sujet. Elle voulait te tuer, je compte t'examiner. Tu gagnerais au change en m'accompagnant de ton plein gré, personne ne t'acceptera, et tu ne provoquerais pas de catastrophe.

— La fillette ?

Il se souvint. Une femme hâlée, vêtue de lumière. Il croyait l'avoir rêvée. Que s'était-il passé ensuite ? La bête s'était montrée, elle avait attaqué.

— Oui, reprit Tiara. Celle que tu as brisée. Elle n'est pas morte, pas chez moi du moins.

— J'y suis pour rien.

— Je ne parierai pas là-dessus. Tu sais, les légendes concernant les hybrides remontent à des centaines d'années, peut-être plus.

— Tes informations datent un peu, sorcière.

— Il semblerait que les créatures comme toi soient le fruit d'une magie occulte. Tu n'es pas né ainsi, tu as été créé, transformé. Cela implique un créateur. Qui est-ce ?

— Tu ferais mieux de lâcher l'affaire.

— Il y en a d'autres des chiens comme toi ?

— Repars d'où tu viens, trancha Fenrir. Je te suivrai nulle part.

— M'accompagner n'était pas une proposition. Je te traînerai s'il le faut.

— Tente ta chance.

— Tue-la, souffla une voix lointaine. Tue la sorcière. Ne la laisse pas te lancer un sort.

— Va-t'en, pensa Fenrir.

— Ton temps est compté, je veux ce corps, même si je dois t'anéantir.

Tiara leva les mains en chantonnant. Le serpent frémit et se prépara à l'assaut. Un bruissement s'éleva au-dessus du village. Soudain, un nuage de corbeaux s'abattit sur la place. Fenrir bondit à terre sous les serres crochues des oiseaux qui tentait de le lacérer. Un coup de bec entailla sa nuque, un autre l'atteignit au flanc. De ses gestes lents, la druidesse commandait la nuée bruyante en affichant un sourire satisfait.

— Tu es faible, humain. Je suis fort ! Laisse-moi l'abattre ou c'est toi qui en paieras le prix !

— J'ai pas besoin de toi, monstre. Tout ça, c'est à cause de toi !

— Prouve que tu peux t'en sortir, mortel !

Réunissant ses forces, Fenrir se redressa et sauta à travers une fenêtre. Un instant plus tard, il sortit, une torche à la main et frappa les oiseaux possédés. L'un d'eux s'enflamma en croassant de douleur. Tiara sursauta et jura. D'un geste elle fit fuir les corbeaux. Vainhbaum chargea au même moment, happant l'air de sa langue fourchue. Témoin de la créature qui se dirigeait droit sur lui, Fenrir lui lança le bout de bois qui ricocha sur les écailles luisantes. Le guerrier esquiva l'assaut et abattit sa lame sans succès. Le reptile colossal siffla en faisant demi-tour. Manquant de se faire saisir dans les anneaux du monstre, Fenrir roula en arrière et s'apprêta à contre-attaquer. Il ne vit pas venir le coup de queue puissant. Le choc fit craquer ses côtes alors que ses pieds quittaient terre. Il heurta la façade d'une cabane et lâcha son arme. L'assaut le plus rude cependant, vint de l'intérieur. Aux portes de l'inconscient, il sentit sa résistance céder devant la rage de la bête. Celle-ci se libéra, retirant tout contrôle sur son propre corps à Fenrir. Une onde mystique le fit tressaillir. Des griffes poussèrent à ses doigts et sa chair devint aussi rigide que du bois. Une force considérable anima ses bras et ses jambes en même temps qu'un feu insatiable emplit ses entrailles. Fenrir se rendit compte qu'il était encore là, encore conscient, même si agir lui était impossible. Il voyait et ressentait le monde autour de lui, cela s'arrêtait là. La bête s'occupait du reste. Ses yeux jaunirent alors qu'une fourrure épaisse se formait sur ses épaules et son dos. Son apparence était encore partiellement humaine, sa fureur en revanche était bestiale.

Le serpent frappa à nouveau. Fenrir esquiva à une vitesse surnaturelle et grimpa sur le reptile. Il abattit ses poings joints telle une masse sur le crâne de son adversaire. Si les lames ne pouvaient traverser son armure grise, les coups n'en étaient pas moins puissants. Le choc fit s'écrouler Vainhbaum qui se contorsionna pour éjecter le mortel. Celui-ci était déjà à terre et visait une tout autre cible. Tiara frémit en voyant l'hybride charger dans sa direction. Fenrir leva ses griffes et frappa sans retenue. L'elfe tonna un ordre et une barrière de racines se dressa devant le loup. Le serpent revint au contact et tenta de s'abattre de tout son poids sur son ennemi. Celui-ci se protégea à la seule force de son bras, là où un humain aurait fini écrasé. L'affrontement dura de longues minutes, les adversaires rivalisant de bestialité, de force et de vitesse. Tiara, en retrait, comprit qu'elle était en plus grand danger qu'elle ne l'escomptait. La transformation du guerrier en plein jour ne faisait pas partie de son plan. Une sueur froide glissa dans son dos.

Il lui fallait se débarrasser du reptile s'il comptait tuer l'elfe. D'un coup de poing il dévia ses mâchoires qui s'apprêtaient à saisir ses jambes et enserra la gueule Vainhbaum comme dans un étau. Il grimpa sur un chariot abandonné et d'un bond surnaturel s'éleva au-dessus du puits. Ils s'écrasèrent lourdement sur la structure de pierre et d'ardoises dans un craquement sourd. Le loup roula agilement, prêt à frapper, mais il avait vaincu. Vainbhaum se redressa maladroitement, étourdi. Malgré le sort de Tiara, il recula et rejoignit la rivière. Affaibli par le combat, le contrôle de l'elfe sur l'animal géant s'évanouit. Elle blêmit.

— Tu n'es rien sans tes créatures ! Meurs !

Ce n'était pas la voix de Fenrir, la druidesse le remarqua. La bête était une entité à part, capable de remplacer chaque aspect de son hôte. Le mortel était-il là ? Voyait-il ce qui se passait ? Peu importe, pensa-elle, même s'il l'avait pu, il n'aurait probablement pas retenu la bête. Elle l'avait provoqué, lui, l'homme. Le loup s'était chargé du reste.

Non seulement l'enrouler de ronces et bloquer ses griffes entre des racines usait ses forces, mais cela ne faisait que repousser sa fin. Le loup était trop fort, et la terre de ce lieu était pauvre. Tiara ne parvenait pas à en tirer assez d'énergie pour se défendre. Elle anima les glycines qui grimpaient sur une masure. Les plantes enveloppèrent la bête, elles firent des tours et des tours, liant ses mains entre elles et serrant sa gorge. Ce court répit permit à l'elfe de s'éloigner de quelques pas. Puis, Fenrir poussa un hurlement tonitruant en se libérant de sa frêle prison. L'elfe privée de ressources vit sa fin arriver

***

— Un quoi ? s'exclama le patrouilleur.

— Un loup, qu'y disent. Les briquetiers racontaient tout un tas de foutaises. On verra bien sur place. Allez les gars, du nerf !

— J'ai cru comprendre qu'y avaient un gros serpent et une elfe aussi.

— Vous vous foutez de moi ? La moitié du village se serait pas enfuit en gueulant pour un clébard, une femme et une vipère ! Fermez-la et courez plus vite.

— Non c'est sûr, doit se passer quelque chose de plus grave.

La petite troupe avait été alertée par des villageois paniqués. Il ne se passait jamais rien ici, dans ce coin du monde. Le front était loin et les elfes ne se montraient jamais. Cela leur convenait parfaitement. Ils avaient l'habitude des bagarres d'ivrognes, pas des créatures magiques. S'assurer que les prédateurs restent à bonne distance des fermes était aisé. Aucun d'eux n'était grand combattant, certains étaient d'ailleurs plus artisans que soldats, mais les véritables miliciens ne passaient qu'en de rares occasions. Ils auraient bien compté sur leur présence ce jour-là.

— Bon sang de putain ! C'est quoi ce monstre ?

— On dirait quand même un peu un homme, non ?

— Et celle-la par contre, c'est bien un elfe.

— Elle fout le merdier avec ses tours de sorcière !

— Qu'est-ce qu'on fait ? Ils se battent entre eux.

— Peu importe, y sont dangereux tous les deux et ils ont rien à faire ici.

— Ouais, aux armes les gars !

***

Fenrir saisit l'elfe vaincue par le cou. Il allait l'achever lorsqu'une flèche le frappa à l'épaule. Il rugit de douleur. Sa peau n'avait pas arrêté la pointe. Il fit volte-face au moment où un second trait entailla sa cuisse. Il aurait pu l'éviter. Que se passait-il ? Il se sentit soudainement gagné par une fatigue pesante. Les pouvoirs de la bête reculaient, regagnaient les tréfonds de son être, l'abandonnant aux assauts des soldats. Il lui restait tout au plus quelques minutes avant de retrouver sa forme humaine, il le sentait.

***

— Sur le flanc ! hurla le sergent.

— Sa gorge sèche faisait de chacun de ses ordres un aboiement rauque et irrégulier. Il tenait sa lance d'une main et de l'autre appuyait sur la plaie qui ouvrait sa hanche. Gustav était à terre, sonné mais vivant. Le monstre l'avait jeté contre les ruines du puits. Franz avait reçu un poing au visage. Il tenait son nez et crachait du sang dans une flaque. Deux autres types faisaient leur possible pour abattre le loup, mais celui-ci avait brisé leurs lances. Ils se débattaient avec leurs épées courtes, les forçant à approcher dangereusement de ses griffes. En fin de compte, il y avait des blessés, mais aucun mort. La bête n'était pas si terrible

***

Fenrir s'efforçait de ne pas tuer les soldats. Ils n'avaient rien à voir là-dedans. Il comptait user du temps qui lui restait afin de les mettre hors d'état de nuire. Il pourrait alors s'enfuir sans poursuivants. Il s'était débarrassé des plus coriaces, mais ne résistant plus aux lames, ses derniers opposants, deux jeunots effrayés, devenaient des menaces. Malgré cela, il savait qu'il pouvait y arriver. Du moins, avant de recevoir une nouvelle flèche en pleine poitrine. L'un des types au sol s'était relevé. Fenrir poussa un hurlement qui alerta Tiara, épuisée. C'était un appel à l'aide, un cri de détresse.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 19h21
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