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Tome 1, Chapitre 11 « Poison » Tome 1, Chapitre 11

« Les humains se méfient de nous malgré le fait que nous ne nous soyons jamais côtoyés. Ce sont les elfes, nos faux frères, qui les ont montés contre nous. Ils nous ont rejetés il y a longtemps, car nous étions différents d'eux, nous aspirions à autre chose que la maîtrise de la magie. Et pourtant, nous serions les sauvages ? Les brutes ? Les barbares ? Les mortels feraient bien de repenser à qui accorder leur confiance. »

Auteur inconnu, date inconnue.

« Des cendres naît l'étincelle de vie. De son ardeur, elle enflamme l'esprit et forge le corps. Qu'elle devienne brasier insatiable pour repousser le froid et les ténèbres qui recouvrent ce monde. »

***

— Yre en est témoin, s'emporta le sergent, vous n'apportez que le malheur autour de vous !

— Elle s'est frottée à un adversaire plus fort qu'elle avec une totale inconscience. Si elle m'avait écouté, elle n'en serait pas là. Par ailleurs, elle serait morte depuis longtemps sans mes soins, gronda Tiara.

— Expliquez-vous sur-le-champ !

— Je n'ai pas d'énergie à gaspiller pour des pions qui ne m'écoutent pas. Elle saura parfaitement vous donner sa version, qui vous conviendra amplement. Puisqu'elle ne souhaite pas recevoir mes soins, il faut la reconduire au temple d'Yre, en espérant que les prêtresses seront en mesure de lui porter secours.

— Partez, exilée, cracha le gardien sylvestre. Partez avant que nos flèches ne fusent.

— Vos menaces sont puériles. J'ai une bête à chasser de toute façon.

Tiara sauta sur le grand cerf et fonça à travers la forêt. Les elfes transportèrent Yatika sur la Voie des Cimes. Des groupes se relayèrent à chaque avant-poste afin de la conduire aussi vite que possible auprès des guérisseuses. Grâce à l'efficacité des gardiens, la jeune femme arriva à bon port en deux jours. C'était heureux, car son état empirait d'heure en heure. Des taches pourpres apparaissaient sur son cou et son bras et elle commençait à délirer dans son coma. Dès que le groupe en alerte passa les portes de la cour, les prêtresses prirent leur protégée en charge. Elles l'installèrent dans l'infirmerie et se hâtèrent de nettoyer les chairs nécrosées. Elles comprirent rapidement qu'un autre mal la rongeait et la maintenait en léthargie. Peu après, la matriarche entra en trombe.

— Que s'est-il passé ? demanda-t-elle en posant une main sur le front de Yatika. M'entends-tu mon enfant ?

— Elle est inconsciente depuis environ deux jours selon les gardiens sylvestres.

— Ils ont dit qu'elle murmurait des choses à propos d'un homme, d'une bête noire et de la lune. Elle parlait aussi du « mal dans son esprit ».

— Rien de plus précis ?

— Non, tout est confus.

— Ce qui est sûr, c'est que la chose qui l'a blessée est très grande.

Une jeune fille blonde dévoila la morsure repoussante qui avait broyé son épaule. Judith murmura une courte prière et ferma les yeux.

— Les plaies sont propres. Nous avons repoussé l'infection et favorisé la cicatrisation. Pourtant, quelque chose ne va pas…

— Ces marques sont très étranges.

— Elle est empoisonnée au plus profond de son être.

— Que voulez-vous dire ?

— C'est de la magie noire, chères amies, comprit la matriarche. J'ai besoin de vous toutes. Préparez un « chant du soir », une « opaline » et une « étoile filante ». Nous avons peu de temps, dépêchons, et en silence. Je dois me concentrer.

Les guérisseuses s'exécutèrent avec une précision remarquable. Chacune savait ce qu'elle avait à faire, faisant de la préparation des mixtures l'affaire de quelques dizaines de minutes. Pendant ce temps, Judith resta penchée sur la mourante, les mains posées sur son épaule. Elle récitait à toute vitesse une série d'incantations, sans faute, sans arrêt ni réflexion. Une lumière dorée émanait de ses doigts osseux et s'insinuait dans les plaies. De temps à autre, la protectrice s'animait, bougeait une main ou soupirait avant de s'effondrer à nouveau.

Une elfe apporta un petit bol en céramique contenant la première potion. D'une poche à sa ceinture, la doyenne tira une fleur séchée aux pétales transparents et la plongea dans le bol. Une fumée scintillante s'éleva et le liquide vert devint un gel corail épais à l'odeur de sève. Judith l'appliqua sur le bras de Yatika. Celle-ci remua en inspirant frénétiquement. Deux jeunes femmes la maintinrent en place pendant qu'une autre apportait les deux concoctions restantes. Judith avala cul sec le petit flacon d'étoile filante.

— Cela m'aidera à rester éveillée. Ria, tiens la tête de notre amie, veux-tu ?

— Bien, Mère.

Après ingestion du remède, le corps de Yatika se rigidifia et devint aussi froid que celui d'une morte. Il n'en était rien cependant. Cet état particulier devait permettre à la vieille prêtresse d'accéder plus facilement à l'esprit tourmenté de sa protégée. Les guérisseuses bien que désireuse d'apporter leur aide ne pouvaient plus rien faire. Seule la doyenne était en capacité de faire le nécessaire. Aussi, elles s'en allèrent en silence. Le temple observa un silence surprenant. Chacune orienta sa foi vers la protectrice vaincue.

L'esprit de Judith s'éleva dans les étendues invisibles. Les plaines irisées et nébuleuses s'étendaient à perte de vue. Au milieu d'une forêt de filaments ondulants apparut un cocon lumineux : l'esprit de Yatika. La doyenne s'approcha. Elle chercha un moyen de le sonder, mais quelque chose l'en empêchait. Un filet proliféra soudain sous la surface du cocon, telles des vaisseaux sanguins noirs et palpitants. Elle réalisa l'étendue du maléfice qui retenait la jeune femme hors de son corps. Où était-elle en ce moment ? Revenant dans le monde physique, Judith fit appel à toutes ses forces mystiques pour incanter des protections, des purifications et des prières de bannissement des ténèbres. Finalement, alors qu'elle faiblissait, Yatika ouvrit les yeux. Un rayon de lumière filtra depuis l'extérieur. L'aube pointait. La doyenne soupira de soulagement.

— Mon enfant, tu es de retour parmi nous. Repose-toi, nous parlerons plus tard.

— Ne me laissez pas…

— Je ne vais nulle part.

Un peu avant midi, elles se rendirent dans la cour. Yatika était extrêmement faible et ne pouvait marcher seule. Ses yeux ne discernaient rien au-delà de ses mains. Des nausées retournaient son estomac et l'air pénétrait difficilement ses poumons. Elle demanda à s'asseoir et laissa de lourdes larmes couler sur ses joues.

— Vais-je mourir, Mère ?

— Je ne sais pas.

— Je préfère quitter ce monde que de l'arpenter dans cet état. Regardez-moi, je suis incapable du moindre effort, du moindre geste.

— Le mal qui t'affecte est puissant, mais tu viens à peine de te réveiller. Laisse-toi du temps.

— Non, Mère. Je le sens. Un poids s'est implanté en moi. Le temps n'y fera rien. Je… mes pouvoirs m'abandonnent en ce moment même.

— Bonté divine ! Alors, il s'agit bel et bien d'un épouvantable maléfice.

— Voilà ce qu'aura été ma vie ? Une succession d'échecs ?

— N'abandonne pas, mon enfant. Il reste une chose à faire. Accorde-moi un instant.

La vieille femme s'éloigna et revint en tenant une étoffe satinée ancienne. Sans rien dire, elle déposa l'objet sur les genoux de la protectrice anéantie. Elle lui adressa un signe de tête, l'incitant à en dévoiler le contenu. La femme hâlée remarqua la flamme nouvelle qui brûlait dans les yeux de sa mère adoptive. D'une main fébrile, elle tira sur le ruban qui retenait le tissu, dévoilant une pointe de lance taillée dans un bois immaculé.

— Voici, Galatherya, la pointe de lance de Sainte Sélène, s'exclama Judith radieuse. Elle reposait dans la crypte depuis d'innombrables années attendant de jouer un nouveau rôle en ce monde.

— Je croyais que c'était une légende, une métaphore de la vaillance de Sélène.

— Cette relique porte plusieurs noms : Brilleclaire, L'Éclat de la comète, et d'autres qui furent oubliés et déformés. Aujourd'hui, je te la confie.

— Vous ne pouvez faire cela !

— Pourquoi pas ? Si cela permet de te sauver, mon enfant, peu m'importe le reste.

— Cette arme devrait revenir à une guerrière. Kynae ou Alhuïa en feraient bon usage.

— Me serais-je trompée sur ton compte ? s'étonna la doyenne. Ne serais-tu point une guerrière toi-même ? N'aurais-tu pas affronté un adversaire maléfique car tu savais ce combat être ton devoir ?

— J'ai échoué, Mère.

— Un duel compte toujours un vainqueur et un vaincu. Cela ne signifie pas que ce dernier n'a aucune valeur. Je t'ai confié cette mission pour que tu trouves le courage d'avoir enfin confiance en toi. Les choses ne se sont pas passées comme je l'escomptais, certes, mais ce n'est pas à moi de juger de ce qui convient ou non.

— Qui peut le dire ?

— Personne, mais tout le monde tentera de le faire. C'est précisément pour cela que tu ne dois pas faire confiance aux conclusions que tire autrui concernant ta propre vie. Il n'y a que toi qui puisses décider si ce malheur fera ta perte ou ton ascension.

— Je ne suis pas sûre de comprendre.

— Ton point de vue forge ce que tu es, et ce que tu vis. À toi de voir si tu veux souffrir ou t'épanouir. Dans tous les cas, tu décides seule de l'impact qu'a sur toi le chemin sur lequel tu te trouves. Tu es jeune, ne choisis pas la voie envoûtante des martyrs.

Yatika essuya les larmes de ses joues. Judith caressa ses cheveux noirs d'une main bienveillante et lui offrit un sourire radieux. Chacun de ses mots l'avait atteinte en plein cœur. Ses mots étaient autant de soins que ses sortilèges.

— Tu es née le jour de l'anniversaire de la victoire de Sainte Sélène sur le Léviathan. Cette nuit, alors que j'ignorais tout de ton existence, j'ai pu contempler une étoile filante à l'ouest, au-dessus des Îles Sèches, ton foyer. Puis, à l'anniversaire de sa mort, jour de deuil et de renouveau, je t'ai trouvée sur la plage. On pourrait choisir de voir une coïncidence. Pour ma part, j'y vois providence. C'est parce que la Déesse en personne veille sur toi, que nous toutes ici, avons choisi de tout cœur de faire la même chose. Elle a su voir en toi l'importance que tu aurais un jour et a déposé sa grâce en ton sein.

La doyenne intima à Yatika de relever la tête. Devant elle se tenaient toutes les prêtresses de la cour, mains jointes. Elles inclinèrent la tête d'un même mouvement.

— Nous te voyons comme celle que nous ne serons jamais : la guerrière capable de faire face aux ténèbres. C'est pour cela que Brilleclaire te revient de droit. Ta blessure n'est que l'élément qui doit te pousser à choisir dès aujourd'hui le chemin que tu désires suivre.

Yatika saisit lentement la relique. Une vibration parcourue son corps et Brilleclaire se mit à luire. Son éclat ne cessa de croître, enveloppant la jeune femme d'une sphère dorée. Elle se redressa, comme tirée en avant par la pointe de lance. Un sifflement cristallin emplit la cour. La protectrice sentit ses forces se régénérer à toute vitesse. Elle retrouva sa vigueur et sentit la magie blanche couler dans ses veines. Alors, une onde puissante se répandit, secouant l'arbre au centre de la cour, puis le calme retomba. Les prêtresses témoignèrent leur stupéfaction par un tonnerre d'applaudissements.

— Que s'est-il passé ? demanda Yatika.

— À ton avis ?

— La relique m'a acceptée.

— Tout à fait, mon enfant. Veille sur elle et elle veillera sur toi. Tant que tu l'auras à tes côtés, elle repoussera le mal qui te consume.

— Alors, je ne suis pas guérie ?

— Non. Nous avons affaire à une magie noire très puissante. Laisse faire Galatherya, elle purifiera ton corps et ton esprit avec le temps.

***

Yatika se tenait sur les marches devant la porte du hall, une cape douillette sur les épaules. La soirée était douce. Elle admirait la relique entre ses mains de nouveau alertes. Brilleclaire était sculptée dans du buis sylfan, un bois ancien et disparu d'une robustesse sans égale. Sa blancheur était sublimée par l'aura lumineuse subtile qui l'entourait à chaque instant. Des arabesques gravées couraient sur la surface, entourant des glyphes mystérieux qui scintillaient de temps à autre. La jeune femme tâta ensuite son épaule. La douleur était toujours présente et lui arracha une grimace. Du temps. C'est ce qu'elle devait accorder à la relique et à elle-même pour venir à bout du maléfice.

***

Alors qu'elle somnolait dans les bois sous le soleil couchant, la protectrice entendit une branche craquer. D'ordinaire, elle aurait mis cela sur le compte d'un chevreuil ou d'un sanglier, mais la forêt était parfaitement calme à cet instant. Même les oiseaux avaient cessé de chanter, plongeant les alentours dans un silence troublant. Yatika décida de rentrer au temple. Malgré son empressement, elle ne parvenait pas à rejoindre l'orée du bois. Un instant, elle crut même s'être perdu, elle qui connaissait parfaitement les environs. La nuit tomba subitement, plongeant la jeune femme dans les ténèbres. Un nouveau craquement trahit alors la présence d'un animal proche. Il demeurait introuvable, ce qui alarma la jeune femme. Elle tira son cimeterre et posa son autre main sur la relique, comme pour y puiser du courage. Alors, apparaissant au-dessus du bord du ravin, une lune argentée parfaitement ronde se révéla à elle. Le disque pâle attira la créature furtive hors de sa cachette. Un homme-loup. Fenrir de retour face à elle. Il l'avait retrouvée et comptait finir ce qu'il avait commencé. Il s'avança avec l'aisance d'un prédateur en chasse, sa gueule abominable dégoulinante de bave. Avant qu'elle n'ai pu réagir, le monstre avait planté ses griffes entre ses côtes. Ses yeux jaunes percèrent son âme vacillante.

***

Yatika s'éveilla en sursaut et manqua de tomber de son lit. Le mouvement avait réveillé la douleur dans son épaule. Elle s'assit sur le bord de sa couche et essuya son visage moite.

— Maudite créature ! Voilà qu'elle me hante dans mon sommeil. Si seulement je pouvais oublier son existence… Et celle de la druidesse par la même occasion ! Qu'elle ne nous demande plus rien, cette sorcière.

Au matin, après avoir ingurgité une carafe d'infusion cicatrisante, Yatika rejoignit un groupe de prêtresses en route pour les plantations alchimiques, en amont du fleuve. Le chemin fut des plus agréables. Les guérisseuses chantèrent avec légèreté et plaisantèrent. Une fois dans les jardins, Yatika aida une ravissante prêtresse aux longues nattes brunes. Elle déterra des racines d'aigre-murmure, capables de guérir les affections de la gorge et des poumons, ou au contraire, de causer le mutisme. Toute plante avait la capacité de traiter un mal ou d'en causer un. Tout résidait dans le dosage, le type de préparation et les combinaisons. Cela dit, les prêtresses se focalisaient uniquement sur la préparation des soins, pas de leurs contreparties dangereuses. Ensuite, les jeunes femmes récoltèrent les feuilles fanées d'un buisson de Petite risinne.

— L'infusion de ces feuilles facilite l'accouchement, précisa l'elfe aux nattes. Mais en les laissant macérer avec du sel, du soufre et des graines de pavot, on obtient un poison capable de paralyser un homme pendant plus de trois heures.

— Savoir cela ne te donne pas envie d'essayer ? demanda Yatika avec un sourire en coin.

— C'est déjà fait…

— Pardon ?

— Je plaisante voyons !

Elles ramassèrent ensuite nombre de baies, de fleurs, de bulbes et autres ingrédients aux effets surprenants. La matinée passa à toute vitesse, si bien que le groupe manqua le repas de midi. Elles récupérèrent un encas dans les cuisines qu'elles partagèrent au bord du fleuve. Cette vie sereine était un rêve éveillé. Tout n'était pas facile, mais chacune des femmes du temple veillait sur les autres. Ainsi, personne n'étant laissé de côté, la communauté entière s'épanouissait et évoluait. Les connaissances cumulées de l'ensemble des prêtresses formaient un trésor d'une valeur inestimable. Une vie n'aurait pas suffi à apprendre tout ce qu'elles avaient à enseigner. Pourtant Yatika sentait dans son cœur que sa place n'était plus ici. Elle se sentait prête à mourir pour ces femmes, pas parmi elles. L'enseignement qu'elle avait suivi après avoir été recueillie était unique. Après le discours de la matriarche, elle comprenait pourquoi.

Le reste de la journée se déroula dans la joie. L'heure du dîner sonna finalement. Après les prières, les servantes dressèrent la table et apportèrent les gamelles. Ces femmes n'étaient en rien inférieures aux prêtresses. Elles s'occupaient de toutes les tâches qui faisaient du temple un lieu agréable, fonctionnel et sain. Leur présence était primordiale pour que les prêtresses puissent se concentrer sur le développement de leurs talents de guérisseuses. Ce lieu fonctionnait parfaitement de lui-même, à l'abri du monde extérieur. Cette pensée fit soudain frissonner Yatika. Que se passerait-il si cela venait à changer ? Pendant combien de temps encore le monde omettrait-il l'existence de ce lieu ? Qui le trouverait le premier et dans quel but ? La jeune femme pensa à la brève visite du jeune étranger, qui avait impliqué le départ d'Alhuïa. Elle n'était toujours pas rentrée, et la matriarche restait muette à ce sujet. À ce jour, seuls les elfes sylfans connaissaient l'existence du temple. Que se passerait-il si les humains le découvraient à leur tour ? Et si ce n'était pas les mortels mais les revenants qui arrivaient aux portes ?

Yatika chassa la cohorte de questions qui traversait son esprit et se concentra sur le repas. On lui apporta une pleine carafe d'infusion médicinale aux effluves poivrés. Le menu s'annonçait spectaculaire. Parmi la multitude de plats fumants, Yatika opta pour une copieuse portion de purée de fèves aux cèpes et un bol de soupe épicée à la citrouille. Ne pouvant résister à une pâtisserie, la jeune femme termina de se remplir la panse avec une part de tarte aux myrtilles. Ce festin était rendu possible grâce à la contribution colossale d'Agalkaïr, cité elfique majeure. Les prêtresses venaient régulièrement en aide aux rescapés des attaques visant les côtes. Les pirates de Kuradalar accablaient les elfes depuis des années et l'assistance du temple était récompensée par la générosité de la duchesse Itenïle.

Le silence solennel de certains cultes n'était pas partagé par les fidèles d'Yre, aussi les discussions, les plaisanteries et les chants allèrent bon train sous les yeux doux et les oreilles attentives de la matriarche et de la surveillante Kynae.

Plus tard dans la nuit, alors que Yatika se tenait devant l'âtre, Judith vint à ses côtés. Elle s'installa et resta un long moment silencieuse, mangeant un biscuit aux raisins. Yatika ne put réprimer un rire chaleureux devant la mine attendrissante de la vieille femme célèbre pour sa gourmandise exacerbée. Plus tard, la doyenne prit la parole :

— Comment te sens-tu ? Brilleclaire fait-elle effet ?

— Assurément. Je ne suis pas encore remise, mais la mort ne me tend plus les bras.

— Parfait, cela me ravit de l'entendre. J'aimerais que tu me fasses part de ce qui s'est passé chez la druidesse. Voudrais-tu en parler maintenant ?

— Cette harpie, grinça Yatika en secouant la tête. Elle tenait prisonnier un étranger, un homme du sud, du moins, c'est ce que nous pensions. Il était arrivé là dans des circonstances étranges, une fuite face à des bandits me semble-t-il. La druidesse avait senti quelque chose en lui, d'où son message, et elle comptait bien en apprendre plus. Lorsque j'ai sondé l'esprit de cet homme, j'ai senti un mal épouvantable, mais cela n'a pas freiné les ambitions de l'elfe. J'ai avoué mon intention de le tuer tant que cela était possible, avant que la situation ne dégénère. Tiara a désapprouvé et tout a dégénéré très vite. Elle m'a empêchée d'intervenir… Puis les loups, et la lune… Oh, pardonnez-moi, mes paroles sont confuses.

— Cela ne fait rien, prends ton temps.

— La lune. Je crois que c'est ce qui a déclenché la transformation de l'homme en loup. Ses tatouages avaient quelque chose en rapport avec la lune et ses cycles. Je ne sais pas quoi penser de tout cela, Mère. Il m'a attaqué et après, je ne sais pas ce qu'il s'est passé.

— Tiara est intervenue ?

— Probablement.

— Alors, elle t'a sauvé la vie, n'est-ce pas ?

Yatika sursauta en regardant la doyenne, très sérieuse. Incapable de répondre, elle souffla bruyamment et s'affala dans son fauteuil.

— Aux dernières nouvelles, reprit-elle finalement, ce monstre est dans la nature. Il est là, quelque part, sûrement dans le Berceau. Sans Tiara, il serait hors d'état de nuire.

— Sans elle, il aurait traversé ces terres sans résistance et se serait transformé tôt ou tard.

— Je comprends où vous voulez en venir, Mère. Mais comprenez que sa fascination pour la magie s'étend aussi aux domaines occultes. Elle est dangereuse, et je ne souhaite plus jamais croiser sa route.

— Ne te méprends pas, je comprends ton point de vue et partage ta méfiance. Cela dit, je doute qu'elle soit fondamentalement mauvaise. Elle fait face à certaines choses, et se réfugie dans d'autres, ce qui provoque des situations fâcheuses. Mais n'en sommes-nous pas toutes au même point ?

— Je ne saurais le dire, maugréa la jeune femme renfrognée.

— Dis-moi, qu'est-ce qui serait nécessaire pour la ramener sur une voie plus lumineuse ?

— Un coup de pied ou je pense !

— Allons…

— Excusez-moi. Il faudrait qu'elle voie le monde qu'elle a abandonné. Il faudrait qu'elle comprenne que ses choix affectent l'ensemble. Il faudrait qu'elle se retrouve face à la détresse qu'elle fait mine d'ignorer.

— C'est intéressant. Tu as certainement raison. Laisse-moi te raconter ce que j'ai vu d'elle par le passé.

— Vous l'avez déjà rencontrée ?

— En effet, ici même. Une de nos consœurs était tombée enceinte. Rongée par la culpabilité, elle avait usé de moult subterfuges pour cacher sa grossesse. Cela avait eu des incidences dramatiques sur le cours naturel du processus et peu avant l'accouchement, des complications terribles surgirent. J'ai fait appel à Tiara. Elle a non seulement sauvé la mère, mais l'enfant également. Par la suite, elle a sauvé d'autres vies, avant de se retirer définitivement.

— Les prêtresses n'auraient-elles pas pu aider leur sœur ?

— Je pense que si.

— Alors pourquoi avez-vous demandé l'assistance de la druidesse.

— Nous n'avons pas les mêmes méthodes, mais je t'assure que ses talents en guérison sont extraordinaires. Après tout, grâce à ses soins, tu as encore ton bras et tu es arrivée en vie jusqu'ici ! C'est un exemple très éloquent.

— Je crois que ce n'est pas la raison principale.

La matriarche haussa les épaules.

— Tu as raison, mon enfant. La vérité, c'est que je n'ai aucune idée de ce qui m'a motivé ce jour-là ! Sincèrement, cela m'importe peu car j'ai pu constater ce qui compte réellement.

— Quoi donc ?

— Sa froideur menaçante protège un cœur vaillant mais blessé.

— Je vous en prie, Mère.

— Son rôle n'est pas terminé.

— Est-ce un bon signe ?

— Comme je te l'ai dit. Les choses sont ce qu'elles sont. Toi seule décides si elles sont bonnes ou mauvaises, une fois qu'elles s'entremêlent à ton chemin.

— Votre bonté est surprenante, Mère. Pour ma part, je ne suis pas prête à en dispenser autant. Pas encore, pas envers tout le monde.

Judith sourit et salua la jeune femme en silence. Elle se leva ensuite et s'en alla sans rien ajouter. Seule, Yatika réalisa le gouffre qui la séparait de son entourage, de la matriarche. Elle n'était encore qu'une enfant colérique dans un temple enseignant la bienveillance. Elle se trouvait soit au meilleur endroit, soit au pire.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 18h16
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