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Tome 1, Chapitre 10 « Belle-Bosquet » Tome 1, Chapitre 10

« Les elfes n'ont pas la même alimentation que nous, humains. Ils mangent principalement des fruits et des noix et leurs plats cuisinés sont simples. Ils écartent tout ce que l'on peut tirer des animaux et ne boivent pas d'alcool, pas à ma connaissance en tout cas. Pour avoir livré bataille à leurs côtés, je vous assure que cela n'affecte en rien leur ardeur et leur force. »

Angers Sigismund, sergent dans la 127e légion de cavalerie du Duché d'Anoréa.

« Les humains parlent beaucoup, d'autant plus lorsqu'il s'agit de médire. Cela dit, ils s'essoufflent bien vite. Un vrai gâchis d'énergie. »

Diana Miriedo, marchande au Poids plume.

« Le fait d'être entièrement responsable de son destin semble le pire des fléaux pour la majorité de ceux qui en prennent conscience. Pourtant cela devrait apparaître comme une excellente nouvelle ! Cela signifie que nous n'avons pas à changer les autres, agir sur notre environnement ou notre époque pour prendre les rennes de notre vie. À mon sens, c'est une véritable libération. »

Frère Léon Ranard, prêtre-copiste de Ploribé.

***

Les gardes restèrent plantés de part et d'autre de la porte pendant que Friebald s'avançait vers sa captive. Quelques heures de sommeil n'avaient guère arrangé son état et elle se contenta de le regarder avec dégoût. Un troisième homme tenait Bélios en respect, bien qu'il fût assez malin pour ne pas tenter l'impossible.

— Réjouissez-vous Princesse. Aujourd'hui, vous allez recevoir les soins qui vous sauveront la vie, siffla le sorcier livide. Il me tarde de vous revoir en meilleure forme. Emmenez-la.

Une bande de gaillards s'avança et saisit l'elfe impuissante. Sans ménagement, ils la jetèrent dans le chariot qui l'avait conduite ici plusieurs jours auparavant. Les rennes claquèrent, les chevaux se mirent en marche. Une odeur d'urine empestait, signifiant que d'autres malheureux étaient passés dans la cage entre-temps. Ils rejoignirent l'avenue centrale, mais au lieu de quitter la cité, ils continuèrent vers le quartier nord. Le quartier était modeste et peu fréquenté. Les pavés de la route s'enfonçaient dans la boue, formant des nids-de-poule et des flaques d'eau. Aëlyss examina autour d'elle et, un instant seulement, elle aperçut deux silhouettes furtives derrière un muret en train d'épier dans sa direction. Une secousse la déséquilibra et lorsqu'elle scruta à nouveau au loin, elle ne vit personne. C'est alors que ses pensées se tournèrent vers le Reflet. Elle savait qu'il rôdait dans les environs de la cité. Elle le sentait, il cherchait un moyen de passer, de la rejoindre.

***

— J'en ai par-dessus la tête, moi ! Je devrais être en permission, pesta le milicien. Ça fait des heures qu'on garde cette foutue porte et y s'est rien passé !

— Ordres du conseiller Friebald, rétorqua son comparse. « Une des entrées de catacombes a été forcée. Envoyez des hommes chercher les intrus. » Tu parles d'une ballade ! Vaut mieux les attendre aux sorties plutôt que de crapahuter là-dedans à l'aveugle.

— C'est un coup à se perdre.

— Quand je pense que ce détraqué passe son temps au château, à faire des choses étranges sur les prisonniers. Il est fou, j'en suis sûr.

— Évite de dire ça à voix haute, mon gars. Oublie pas que c'est le seigneur Lutzen en personne que les a choisi, lui et le capitaine Caspien, en tant que conseillés.

— Si ça se trouve, ils… Arg !

***

Oscar pivota après avoir assommé le premier homme et plaqua le second contre le mur. Alhuïa bondit et le frappa à la tempe. Il s'écroula à son tour, libérant la voie vers la cathédrale. Le jeune homme retira sa cape et enroula ses armes à l'intérieur avant de la passer en bandoulière. L'elfe quant à elle réajusta son capuchon abîmé et dissimula son sabre du mieux qu'elle put. Ils s'engagèrent alors dans le petit escalier menant à la nef principale. Alhuïa inspecta l'extérieur par l'embrasure de la porte.

— Bon sang, il y a foule ! Les peintres restaurent les statues, mais les prêtres accueillent tout de même les fidèles. C'est un sacré manège.

— Cela pourrait jouer en notre avantage.

— C'est vrai, mais il faudra jouer de finesse, impossible de courir jusqu'à la sortie sans se faire attraper. Il doit y avoir un accès aux quartiers privés des prêtres. Probablement de l'autre côté de la nef.

— Je sens qu'il y a un bémol.

— Les échafaudages nous compliquent la vie.

— Excellent, grinça le jeune homme prêt à sortir.

— Un groupe de pèlerins arrive par ici. Dès qu'ils seront devant la porte, nous sortirons nous mêler à eux, compris ?

Oscar acquiesça. La surveillante resta figée. Soudain, elle lui fit signe et sorti discrètement. Sur ses talons, le jeune homme se retrouva lui aussi embarqué dans le groupe. Une agitation terrible régnait. Les artistes allaient et venaient, hissaient des planches et de la peinture à l'aide de cordes. Ceux qui ne peignaient pas s'affairaient à déplacer ou agrandir l'échafaudage. Pendant ce temps, les fidèles faisaient la queue pour recevoir la bénédiction de l'archevêque, vieux bonhomme tordu dans un trône richement décoré.

Il ne fallut pas longtemps pour que la présence des étrangers se fasse remarquer au sein du groupe. Les visages suspicieux se tournèrent vers eux avec de plus en plus d'insistance. Des murmures s'élevèrent. Leurs tenues crasseuses et trouées attiraient l'attention.

— Ta tête me dit rien, mon gars, grogna un type bedonnant au nez grêlé. On dirait que tu viens de te battre avec un chien ! D'où tu sors comme ça ?

— Ils sont troués tes habits ! clama une enfant en tirant sur la manche de l'elfe. Ah ! Qu'est-ce que c'est ?

Elle retira sa main, tachée du sang qui imprégnait encore le tissu. Sa mère fut témoin et le ton monta d'un coup. La foule s'écarta, permettant aux gardes à l'extérieur de voir les fauteurs de troubles. Il était temps de forcer les choses. Oscar tira Alhuïa par le bras et traversa le hall vers l'aile est. Les prêtres intervinrent, mais les intrus ne leur prêtèrent pas attention. Les soldats pressèrent le pas, les religieux également. Oscar et Alhuïa découvrirent la porte qu'ils cherchaient et se ruèrent dessus. Ils barricadèrent l'accès à l'aide d'un coffre et grimpèrent les marches pour rejoindre une longue pièce occupée par des tables et des bancs. Plusieurs portes donnaient accès aux étages et aux dortoirs, mais toutes étaient fermées. Le jeune homme jura en saisissant une chaise avant de la balancer à travers une fenêtre. Des cris stupéfaits résonnèrent en contrebas.

Les fugitifs se hissèrent sur l'avant-toit et rejoignirent la ruelle en s'accrochant aux reliefs et aux rebords. Une bruine froide rendait leur progression dangereuse, ce qui laissa du temps aux passants pour prévenir une patrouille. Ils eurent à peine posé pied à terre que les pavés grondèrent à l'approche des miliciens en colère. Les types hurlèrent en saisissant leurs armes, la foule s'anima de toutes parts. Intriguée par tant d'agitation, une vieille femme ouvrit une porte dans le dos d'Alhuïa qui se jeta sur l'opportunité. Les aventuriers pénétrèrent dans la baraque et la traversèrent en un battement de cils. De retour à l'extérieur, ils empruntèrent maintes allées sinueuses en s'éloignant le plus possible des cris des soldats. Le dédale étroit que formait ce quartier particulièrement dense rendit leur fuite aisée face à leurs poursuivants en armure.

L'alerte n'avait pas été donnée dans toute la cité, pas encore. Cependant, leur dégaine surprenante leur avait déjà joué des tours, ils conclurent qu'ils ne tenteraient pas leur chance à nouveau. Ils continuèrent à se faire discrets, évitant les allées découvertes et les patrouilles. Ils firent enfin une halte derrière un muret couvert de lichen. Ils furent surpris par le bruit désagréable de roues cerclées de fer sur les pavés humides. Ils se tassèrent en silence mais risquèrent malgré tout un œil hors de leur cachette. Oscar remarqua d'abord les cavaliers armés et caparaçonnés qui escortaient le chariot. Cela suffit à le dissuader de tenter quoi que ce soit en leur présence. Alhuïa quant à elle, sentit la puissance dissimulée dans la cage. Elle ne pouvait voir l'occupant mystérieux, mais son aura était d'une nature très particulière, unique.

— Il y a un elfe, non… Une elfe dans cette cage, murmura-t-elle.

— Et il y en aura deux si tu fais le moindre geste. Nous avons constaté l'accueil réservé aux tiens en arrivant. Ce n'est pas étonnant que certains aient moins de chance que nous.

— C'est une magicienne, une experte. Je n'ai jamais senti cela auparavant.

— Peu importe. Ce ne sont pas nos affaires.

***

Le chariot s'arrêta devant une petite bicoque au toit très pentu. Des volets branlants masquaient les lucarnes. Tirant sur la chaîne accrochée à ses menottes, les gardes menèrent Aëlyss devant la porte. Ils frappèrent vigoureusement, ce qui donna l'impression que la façade entière tremblait. Un instant plus tard, une femme à la crinière rousse et bouclée vint ouvrir. Elle se posta dans l'encadrement de la porte et croisa les bras sur sa poitrine. Son regard se posa sur la prisonnière en piteux état.

— Je suis apothicaire pas faiseuse de miracle, grinça-t-elle.

— Maître Friebald vous accorde la journée, après quoi elle retournera au cachot.

— Vous voulez rire ? Non seulement vous avez mis une éternité à arriver, ce qui réduit le temps à disposition, mais en plus… Regardez-la ! Bon sang, elle pourrait tomber en poussière d'un instant à l'autre !

— C'est pas nos affaires. Vous verrez ça avec le conseiller.

— Bien sûr. Faites-la entrer.

Les gardes installèrent l'elfe sur un fauteuil au centre de ce qui semblait être un laboratoire. La rousse lançait des regards mauvais aux hommes qui envahissaient sa demeure.

— Très bien, foutez-moi le camp, clama-t-elle.

— Hors de question, on la surveille.

— Bande d'imbéciles, elle porte des menottes plus lourdes qu'elle qui ne sont pas loin de lui arracher les mains ! Elle n'a pas la force de parler, et vous croyez qu'elle va se mettre à courir ? Vous êtes six, cela devrait suffire à surveiller l'unique porte de ma maison, non ?

Les types en tuniques grises et bleues se regardèrent en silence. Finalement, l'un d'eux fit signe aux autres de sortir. Il ferma la marche en adressant un regard noir à l'apothicaire et claqua la porte.

— C'est ce sorcier qui vous a fait cela, n'est-ce pas ?

Aëlyss hocha la tête. L'apothicaire prit son visage entre ses mains et écarta les mèches sales de son front. L'elfe se crispa d'abord avant de baisser légèrement sa garde. Ce contact bienveillant fut comme un baume sur son âme souffrante.

— Nous n'avons pas beaucoup de temps. Je vais prendre soin de vous.

— Non, articula l'elfe. Ne faites pas cela. Il compte sur vous pour me sauver afin de continuer à me torturer. Ne faites rien, trouvez une excuse.

Belle-Bosquet sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle se ressaisit malgré tout et soupira en attachant sa chevelure en un large chignon.

— D'un point de vue purement égoïste, ce dégénéré m'a ordonné de vous soigner, et je ne compte pas lui donner une excuse pour faire brûler ma boutique. N'étant plus dans les bonnes grâces du seigneur Lutzen, ma vie ici ne tient qu'à un fil.

Elle plongea son regard dans celui de l'elfe avant de continuer :

— Cela dit, il est hors de question que je laisse ce sorcier vous faire plus de mal. Je refuse de participer à cette folie, mais pour cela, vous devez m'accorder du temps. Nous allons devoir jouer le jeu toutes les deux, est-ce clair ?

— Non. Mais je ferais ce que je peux, apothicaire.

— Appelez-moi Élise. Je dois mettre la main sur quelqu'un qui se trouve en ville. Ce rustre ne m'a pas prévenue qu'il était là, mais je le sais. Il serait en mesure de nous prêter main-forte, si je le… convainc avec assez de ferveur, précisa-t-elle en faisant la moue.

— Aëlyss sourit pour la première fois depuis des semaines. La vitalité d'Élise était contagieuse. Cela, combiné à son attention sincère et experte, permit à l'Érudite de relâcher les tensions qui raidissaient son corps meurtri.

— Mon apparence ne semble pas vous troubler.

— Vous voulez parler de votre pâleur atypique ?

— Oui.

— Cela vous surprendra peut-être, mais vous n'êtes pas la première mutante que je croise.

— Mutante ?

— En effet. Quelque chose en vous s'est transformé, provoquant une dépigmentation générale. C'est extrêmement rare, et je trouve cela ravissant.

— Vous êtes bien la première. Je croyais être seule dans ce cas.

— Pas seule, mais isolée. Ceux dont j'ai croisé la route vivaient loin d'ici, à Baheida. Là-bas, vous auriez écopé du titre d'albinos.

— « Sans couleur » ricana Aëlyss. « Princesse blanche » me convient davantage.

Élise lava consciencieusement l'elfe. Elle ajouta des huiles médicinales dans l'eau chaude afin d'apaiser le feu de ses blessures. Lorsqu'elle découvrit les runes au fer rouge dans son dos, elle réprima un juron des plus fleuris.

— Ces marques…

— Des sceaux d'amoindrissement, précisa Aëlyss. Il se vantait de me le faire savoir, mais je le savais avant lui. Ils vont m'affaiblir, perturber mon usage de la magie. Pour plusieurs années du moins. Si je m'améliore, je serais en mesure de passer outre.

— Je croyais que vous aviez renoncé à la vie, souffla l'apothicaire.

— Certaines personnes peuvent vous faire changer d'avis.

— Avez-vous faim ?

— Je ne sais pas, j'ai trop mal pour sentir autre chose.

La jeune femme apporta un bol de fruits frais et une grande coupe d'eau à sa patiente. Aëlyss dévora son repas en silence, sous le regard satisfait d'Élise. Celle-ci appliqua des cataplasmes sur les runes et une mixture odorante sur ses plaies. Les heures s'écoulaient lentement, perturbées uniquement par le son grave des voix des soldats à l'extérieur. Le grincement du plancher trahissait la présence du type qui se tenait juste devant la porte.

— Vos muscles s'en remettront avec du repos. Ce qui m'inquiète, c'est la vulnérabilité de vos organes et la fragilité de votre esprit. Je vais être franche : pour m'assurer que vous ne mourriez pas avant que je vous sorte de là, il faut que vous subissiez un traitement de choc. Ce ne sera pas une partie de plaisir, elfe.

— Allons-y. J'ai confiance en vous.

La rousse revint avec un coffret contenant trois fioles. Elle versa le premier liquide rosé sous la langue de l'Érudite qui fut immédiatement prise de tétanie. Ses yeux se révulsèrent alors qu'un râle étouffé filtrait entre ses dents serrées. Des tremblements se manifestèrent alors, et les veines de son cou doublèrent de volume. Élise la maintint assise en retenant sa tête droite. L'elfe poussa un hurlement déchirant, malmenée par les toxines inoculées par le sorcier qui luttaient contre l'antidote.

Le garde entra en trombe, arme à la main. Lorsqu'il vit l'elfe cependant, il blêmit et frissonna. Il avait l'habitude de la guerre, du sang et des hommes mutilés. La magie et l'alchimie en revanche étaient des choses qui dépassaient sa compréhension. Leurs conséquences étaient disproportionnées par rapport aux causes, les rendant imprévisibles pour le commun des mortels. Il recula en silence et referma la porte.

Aëlyss revint peu à peu à elle. Sa vision s'éclaircit et elle entendit son cœur battre dans ses oreilles. Élise l'aida à se redresser avant d'attraper le deuxième flacon.

— Encore un effort. Cela ne durera pas longtemps.

L'Érudite eut l'impression que le liquide gelait ses entrailles. Cette fois, elle tomba à terre en tremblant de tout son long. L'apothicaire veilla à ce qu'elle n'avale pas sa langue et plaça le manche d'une cuillère entre ses dents. La prisonnière se recroquevilla avant de se retendre en gémissant de douleur. Finalement elle émergea brusquement et s'agenouilla. Dans un hoquet elle recracha une masse sombre qu'Élise s'empressa de jeter dans un seau d'eau bouillante salée.

La dernière potion plongea Aëlyss dans un coma ponctué de saignement nasal abondant. Elle s'éveilla une heure plus tard, l'air hagard. Élise s'écroula dans un fauteuil, les mains couvertes de sang. Après la dernière ingestion, l'elfe se sentit plus alerte. L'apothicaire avait fait des merveilles en la forçant à expulser les différents poisons. Cela n'avait pas été de tout repos, et elle crut un instant ne pas s'en sortir.

— Ce salaud a utilisé les pires produits à sa disposition, soupira Élise. Quand je pense que certains viennent de mes étagères… Ces plantes produisent d'excellents remèdes pour nombre de maux, mais aussi de terribles poisons. Je ne savais pas à l'époque, qu'il opterait pour la seconde option.

— Le seigneur de la cité permet cela ?

— Si vous voulez mon avis, Friebald et Caspien sont à la tête de Castelbrume depuis longtemps. Lutzen ne tient pas la longueur, il faiblit, et je mettrai ma main à couper que ces monstres accélèrent le processus plutôt que de l'endiguer.

Élise se leva, nettoya ses mains souillées et porta d'autres fruits à Aëlyss qui les accepta avec grand plaisir. L'apothicaire savait quoi lui donner pour lui apporter le plus de vie.

En fin de journée, le garde réapparut. Après ce qu'il avait vu, il ne faisait pas le fier et se contenta de dire que l'heure du départ approchait. Il fit entrer le page au service du sorcier. Élise lui adressa un regard hautain et lâcha la caisse d'ingrédients sans ménagement sur les bras frêles du bonhomme. Elle défit son chignon avant d'ajouter :

— Voilà tout ce que ton maître a demandé. Donne-lui cette note et assure-toi qu'il la lise jusqu'au bout. C'est capital s'il compte encore se défouler sur elle.

***

Le serviteur grimpa les marches avec grande difficulté, se prenant plusieurs fois les pieds dans sa tunique longue. Il rejoignit le bureau du sorcier Friebald.

— Les ingrédients, Maître, marmonna-t-il en entrant.

— Tout y est ?

— Oui, Maître. Il y a une note de la part de Belle-Bosquet.

— Brûle-la.

— Elle a dit que vous devriez la lire pour pouvoir continuer vos… Votre… Ce que vous faites avec l'elfe pâle, bredouilla le bonhomme.

— Maudite femme ! Donne-moi ça. Le jour de sa punition approche à grand pas. Elle ne me sert plus à rien, la garce.

Friebald s'empara de la lettre. L'instant suivant il bondit de son large fauteuil et abattit son point sur le plateau de son bureau.

— Sale catin ! S'en est assez, avant la nouvelle lune, sa tête sera exposée sur les remparts. Elle se moque de moi depuis trop longtemps.

— Que se passe-t-il, Maître ? Puis-je vous aider ?

— Ferme ton clapet, tu n'y comprendrais rien. Je ne sais pas si c'est un piège, mais je ne peux risquer de laisser l'elfe mourir, pas maintenant. Fais savoir à l'apothicaire que je lui accorde une journée, une seule. Dis lui aussi que je l'ai à l'œil. Pars !

Le serviteur s'éclipsa en clopinant. Alors qu'il descendait les marches, il repensa à sa vie d'avant, dans la ferme de son oncle. Il ne s'était pas imaginé un seul instant que servir un grand mage de la cour se résumerait à cela. Il passa un doigt sur la cicatrice derrière son crâne, souvenir de son dernier accès de colère. De retour chez Belle-Bosquet, il délivra son message d'une voix tremblante.

— Une journée ? C'est plus que j'espérais de la part de ce gentilhomme, siffla Élise.

— Il vous fait savoir qu'il euh… Il ne vous apprécie guère. Vous êtes en danger.

— Je sais. Trouve-toi un autre maître, ou une autre vie, comme tu veux.

***

L'apothicaire enfila sa capeline de laine feutrée et se rendit à l'extérieur. Les petites gens devaient compter les uns sur les autres pour espérer survivre parmi les bourgeois cupides et les nobliaux méprisants. Élise avait monté un véritable réseau d'espions parmi les mendiants. Elle était toujours au fait des allées et venues dans la cité. Les menaces constantes de Friebald l'avaient poussée à toujours avoir une longueur d'avance. Ainsi, elle savait que son amant de longue date était de retour à Castelbrume, bien qu'il ne se soit pas manifesté. Au lieu de cela, il jouait au pilleur de tombes en compagnie d'une autre femme. Elle ne voulait pas l'admettre, mais une pointe de jalousie piquait son cœur.

— Il se croit discret en plus ? houspilla Élise. Quel imbécile…

Sa colère masquait une vive inquiétude et se savant mélange pesait sur ses tripes. Au détour d'une allée sinistre, elle finit par apprendre qu'il se prélassait au « Coq grinçant ».

— Il préfère ce trou à rats plutôt que ma chambre ? Bonté divine, je vais lui coller la raclée de sa vie ! Quel goujat !

Elle entra comme une furie et balaya la salle du regard. Se frayant un chemin entre les ivrognes à coups de coudes, elle finit par rejoindre une table en retrait.

— Comptais-tu m'éviter encore longtemps ? lança-t-elle d'une voix forte.

— Élise, rétorqua Oscar.

— Oh ! Excuse-moi ! Est-ce ton âme sœur ? Et bien quoi ? Tu sais que rien ne m'échappe entre les murs de cette cité.

— Je suppose que c'est elle qui aurait pu nous héberger ? souffla Alhuïa.

Oscar resta muet. Il se leva lentement et fit face à Élise. Il la surplombait d'une tête. Elle releva le menton pour maintenir son regard noir sur lui. Cependant, elle lut dans son regard une détresse qu'elle n'avait pas vu depuis des années. Sans faiblir pour autant, elle reprit :

— Savez-vous que vos exploits ne sont pas passés inaperçus ? D'ici demain, la garde au complet sera à votre recherche.

— C'était probable, ajouta l'elfe. Mais nous serons partis avant l'aube.

— Quoi ?

— Je ne reste pas, Élise, ajouta Oscar. Nous ne voulions pas te mettre en danger en te mêlant à nos affaires. Nous repartons dans le Sud dans une heure.

L'apothicaire ravala un sanglot et saisit Oscar par le col. Elle resta muette, ne sachant comment réagir. Le jeune homme posa ses mains sur les siennes, l'incitant à lâcher prise. Elle remarqua leurs habits déchirés maladroitement dissimulés sous leurs capes.

— Vous êtes en piteux état. Venez, je vais voir ce que j'ai pour vous.

— Élise… Les gardes…

— La milice me surveille déjà, ajouta-t-elle. J'ai moi aussi des problèmes avec les mauvaises personnes, et ce que je compte faire dans les heures qui suivent n'arrangera pas les choses.

— Que comptez-vous faire ? demanda Alhuïa.

— Quelque chose de très stupide, et je comptais sur lui, dit-elle en pointant Oscar du doigt, pour m'accompagner. Nous en reparlerons en privé.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 14h49
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