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Tome 1, Chapitre 9 « Profondeurs » Tome 1, Chapitre 9

« Si la mort représente l'aboutissement d'un mauvais choix, est-ce louable de se sacrifier pour ses convictions ? »

Vallart Veleon, archiviste d'Agalkaïr.

« Comment peut-on prétendre connaître quelqu'un ? Entendre ses paroles suffit-il ? Voir ses actes ? Partager sa vie ? Ce qui me semble juste, c'est de ne jamais tirer de conclusions car nous n'avons certainement jamais connu quiconque pour ce qu'il est réellement. »

Traduction. Extrait d'un discours philosophique émit lors de la quatre-vingts sixième édition du Rassemblement du Corbeau, date incertaine.

« Le Rassemblement à lieu à Glyfenzerpötnegrupnyrm cette année. Oui, je sais, encore une fois. »

***

Le voyage dura cinq jours. Cinq jours durant lesquels la pluie et le vent tourmentèrent les montures et leurs cavaliers. Alhuïa avait partagé certaines de ses connaissances, dévoilé certains secrets, cependant, Oscar sentait dans ses tripes qu'elle ne disait pas tout. Elle avait l'air mélancolique la plupart du temps, ce qui prouvait que quelque chose occupait ses pensées, quelque chose qu'elle n'était pas prête à partager. Le jeune homme bien que curieux, n'insista pas. Il devait lui faire confiance pour le moment, après tout, sa mère en avait fait autant, et apparemment, d'autres avant elle. Castelbrume apparut, enveloppé d'un épais brouillard glacé. Les nuages s'assombrirent, forçant les compagnons à presser le pas. Quelques patrouilles surveillaient les alentours et veillaient sur les paysans travaillant hors de la cité, dans les immenses champs de la région. Le brouhaha de meuglement et de cloches des troupeaux proches résonnait dans les plaines. Les chariots de réfugiés, les vagabonds et les troupes éreintés se multipliaient à mesure qu'ils approchaient de la vieille cité. Un peu plus loin, près des remparts sud-ouest se dressait une mer de tentes et de cabanons miteux. Malgré ces convois sinistres, de nombreux marchands se pressaient sur la route boueuse. En effet, Castelbrume était un point capital pour le commerce, et la guerre n'avait pas réduit la demande, bien au contraire. Pour certains, les événements qui accablaient Laaria et ses voisins étaient une aubaine.

Oscar et Alhuïa allaient au pas, emmitouflés dans leur cape. Ils étaient bien loin du temple d'Yre et de son climat agréable. Ici, l'automne était rude, et la neige tombait déjà lors des nuits les plus froides. Ils se joignirent à une foule massée devant la porte est. Plusieurs gardes s'affairaient à inspecter les chariots et questionner les voyageurs. Alors que la tension montait entre les gardes et un groupe de marchands trop pressés, deux autres types visiblement excédés firent signe à Oscar de mettre pied à terre.

— Qu'est-ce qui vous amène ici, voyageur ?

— On me paye pour escorter une nonne en pèlerinage.

— C'est pas un boulot ça !

— Cela fait longtemps que les routes ne sont plus sûres, l'ami. Une femme sans défense risque beaucoup à prendre la route sans escorte.

— Ça c'est sûr mon gars… Mais la donzelle à pas l'air si inoffensive que ça, ajouta le garde en pointant le sabre elfique à la ceinture d'Alhuïa.

— Mieux vaut porter une arme même quand on ne sait pas quoi en faire, hein ?

— Ahah ! Sacré p'tit gars. Allez, entrez.

Oscar fit signe à la surveillante d'avancer. À cet instant un autre bonhomme s'avança, l'air mauvais. Il s'interposa en grimaçant et remonta sa ceinture sur son énorme ventre.

— Elle peut pas enlever son capuchon, la religieuse ? cracha-t-il.

— Vous avez peur que ce soit une goule déguisée ? railla Oscar.

— Fait pas le malin. Si elle à rien à cacher, ça devrait pas poser de problème, non ?

— Ça va ! intervint Alhuïa. Je sais très bien ce que vous voulez savoir.

Elle retira sa capuche, dévoilant ses oreilles pointues et ses traits typiquement non-humain. Deux gardes échangèrent quelques mots à voix basse, un autre cracha par terre. Le gros bonhomme afficha un air triomphant.

— J'en étais sûr ! Avec une tenue pareille, c'était forcement une saloperie d'elfe.

— Il ne me semble pas que nos amis elfes soient interdits de passage dans la cité, grogna Oscar en se forçant à ne pas toucher son épée.

— Moi ça me pose problème, pas vous les gars ?

— On en veut pas de ceux-là !

— Des foutus lâches.

La tension monta d'un cran, attirant l'attention des autres engagés et des voyageurs. Les chevaux trépignaient. Oscar serra son poing sur la bride de sa monture en faisant grincer le cuir de son gant.

— Regardez-ça les gars. Elle a une jolie épée, une jolie tenue, un joli collier. Pendant qu'on patauge dans la merde et les tripes pour repousser Dehest, ces saletés d'elfes se baladent et pillent nos richesses. Je parie qu'ils attendent le bon moment pour nous prendre à revers ces enfants de putain !

Des murmures s'élevèrent parmi la foule de plus en plus dense. Oscar ne put s'empêcher de faire un pas en avant, faisant face au soldat qui affichait un sourire narquois. Deux cadets s'apprêtèrent à tirer leurs armes dans l'éventualité où le jeune homme faisait un geste un peu trop brusque.

— Allons mon gars, reprit le type insipide. Tu veux vraiment te mettre dans le pétrin ?

— Vous outrepassez vos droits.

— Qui le dit ? Toi ? Ton elfe ?

— Si elle l'enlevait sa tunique, peut-être qu'on pourrait s'arranger, pouffa un autre.

L'assemblée partit d'un rire gras. Le gros soldat essuya la bave qui coulait de sa bouche tordue par une vilaine cicatrice et lorgna le cou pâle de l'elfe d'un œil avide. Oscar grinça des dents en retenant sa monture apeurée.

— Si vous êtes toujours en vie, intervint finalement Alhuïa, c'est parce que mon peuple, au lieu de se vautrer dans la nourriture et la boisson comme vous, livre un combat sans merci contre les pirates de l'ouest.

— Qu'est-ce qu'elle raconte celle-là ? Pourquoi tu l'ouvres ?

— On ne peut pas dire que votre flotte a fait preuve d'une grande valeur face à Kuradalar, n'est-ce pas ? Je suis persuadée que vous savez de quoi je parle. Quatorze vaisseaux, coulés en une attaque, pris au piège par six frégates. Si les elfes ne veillaient pas sur vos côtes à votre place, vous seriez en train de lécher les bottes d'un seigneur pirate des Îles Sèches.

Les miliciens échangèrent des regards stupéfaits. Alhuïa se tenait droite, fière, forte, soutenue par la masse des pèlerins et des voyageurs derrière elle. L'officier devint encore plus rouge qu'il ne l'était déjà et recula d'un pas.

— Vous êtes-vous, qui que ce soit ici, déjà retrouvés dans un village de la côte pendant une attaque de ces chiens ? Avez-vous déjà vu vos compagnons pulvérisés par un boulet de canon, ou emmenés sur un navire pour ne jamais les revoir ? Moi, oui.

Oscar la dévisagea, elle évita son regard. Des acclamations s'élevèrent. Des mouvements de foule éclatèrent çà et là, si bien que les gardes s'éloignèrent pour aider leurs camarades.

L'officier resta muet et se retourna. En partant il s'adressa à un jeunot en retrait qui fit signe aux deux cavaliers d'entrer dans la cité. Satisfaite, Alhuïa lança son cheval au trot sans adresser la moindre attention aux humains sur sa route. Oscar lui emboîta le pas, un léger sourire aux lèvres.

— Je redoutais que tu ne t'emportes, avoua l'elfe.

— Il n'aurait pas fallu beaucoup plus pour que ce soit le cas.

— Heureusement, tout cela est derrière nous.

— Était-ce vrai ?

— Quoi donc ?

— Tout. Ce que tu as dit sur les pirates, la sécurité des côtes, ton implication.

— Oui. N'en parlons pas, veux-tu ? Ce ne sont que de très mauvais souvenirs.

— Entendu.

L'avenue principale était en ébullition. Des échoppes bordaient la route et attiraient les habitants comme les voyageurs qui se déplaçaient en groupes compacts et bruyants. Des saltimbanques jouaient de la musique et réalisaient des acrobaties un peu plus loin, sur une place où des marchands ambulants avaient installé leurs étales. Au milieu de tout cela se frayaient un chemin les pèlerins et les paysans rendant toute progression une épreuve.

— Les chevaux sont épuisés, lança Oscar.

— C'est juste. Trouvons une auberge.

— Je connais quelqu'un en ville. Elle pourrait nous héberger et s'occuper des bêtes.

— Il serait plus judicieux de ne pas mêler plus de monde à nos affaires ici. Si cela tourne mal, ils seraient en danger autant que nous.

Oscar soupira en se frottant le menton. Il indiqua une allée voisine qui les conduisit à une placette étroite. Là se dressait le « Coq grinçant », modeste établissement, réputé parmi les aventuriers et les mercenaires. Ils mirent pied à terre et purent enfin se détendre. Les environs étaient calmes, pas de soldat hargneux ou de malfrat à l'horizon.

— Alhuïa, je… marmonna Oscar. Je n'ai pas le moindre sou.

— J'ai ce qu'il faut.

La surveillante entra pendant que son compagnon menait les bêtes à l'écurie. Elle paya pour un repas, du fourrage et deux couchages. Oscar la rejoignit au moment où la nourriture fut servie. Elle rit en voyant son air pantois et ajouta :

— J'ai cru bon de prendre un peu de tout. Je pensais que tu avais faim.

— C'est vrai, mais… Merci, cela fait longtemps que je n'ai pas vu tant de nourriture.

— Ta route jusqu'au temple n'a pas été de tout repos, n'est-ce pas ?

— À vrai dire, reprit le jeune homme en s'installant, ce fut le moment le plus agréable de ces huit dernières années. Là au moins, je savais que je touchais au but, que j'étais à deux doigts d'accomplir quelque chose. Avant ça, je survivais, sans savoir pourquoi.

Il se ressaisit soudainement, envoûté par les mets alléchants. De temps en temps, des regards se tournaient vers eux, mais rien d'alarmant ne se produisit. La plupart des médisants étaient lâches, cela semblait aller de pair.

Oscar mangea beaucoup, comme la surveillante l'avait prévu. Elle, en revanche se contenta de quelques pommes et d'un bol de noix. L'alimentation des elfes était légère et sobre comparée à celle des humains. Une fois qu'elle eut terminé, bien avant son compagnon, elle décida de lui en dire davantage :

— Tu dois savoir que Castelbrume est l'une des plus vieilles cités de Laaria, n'est-ce pas ?

— Oui, et la mieux fortifiée également.

— Exact. Mais ce n'est pas tout. C'est l'une des plus anciennes de tout Mirh.

Oscar releva le nez de son assiette, une nouvelle fois étonné. Il attrapa un petit pain encore chaud et invita l'elfe à continuer son récit.

— Autrefois, c'était une importante forteresse elfique. Certaines rumeurs disent que les géants ont participé à sa construction. Quoi qu'il en soit, après le départ des elfes pour lutter contre un terrible ennemi venu du sud, les humains, clans nomades à l'époque, investirent les lieux. Un jour, des tremblements de terre frappèrent la région, faisant sombrer une grande partie de la forteresse. La cité fut reconstruite sur les décombres, avant que la même catastrophe ne se reproduise. Ce n'est que longtemps après que Castelbrume devint ce qu'elle est encore aujourd'hui.

— Surprenant. Peu d'humains doivent le savoir.

— En effet. Plus rares encore sont ceux qui savent que les ruines englouties sont toujours là, et toujours accessibles, souffla Alhuïa en souriant. Les catacombes de Castelbrume sont vastes, un véritable labyrinthe, mais ce n'est rien en comparaison de ce qui se trouve encore plus en profondeur, dans les entrailles du monde.

— J'ai déjà parcouru les catacombes, reprit le jeune homme. Je n'ai jamais vu quoi que ce soit qui ressemble à ce que tu décris.

— Que pouvais-tu bien faire dans les catacombes ? Enfin, passons, je préfère ne pas savoir. Si tu n'as rien vu, c'est parce que les accès sont murés, cachés derrière des tombeaux. Les cavernes sous notre monde abritent bon nombre de créatures, et certaines se fraient parfois un chemin vers la surface. Ces ruines étaient une voie toute tracée. C'était trop dangereux.

— Quel rapport avec notre présence ici ?

— Ta clef ouvre une porte quelque part dans ces ruines.

— C'est une plaisanterie ? pouffa le jeune homme en reposant son écuelle.

— Je suis particulièrement sérieuse.

— Comment sais-tu toutes ces choses, en admettant que ce soit vrai ? Les elfes vivent au maximum trois cents ans, ce qui me paraît bien court pour que l'on juge judicieux de les surnommer « Immortels ». Les histoires auxquels tu fais référence remontent à une époque bien antérieure à trois siècles !

— Quelle importance, tu sembles en savoir une partie toi aussi, et tu n'as pas trois cents ans.

— Je ne connais que les grandes lignes ! Toi, tu décris des événements qui ne sont même pas abordés dans les parchemins.

— Je ne compte pas me justifier. Tu sauras ce que tu dois savoir en temps voulu.

— Pourquoi ? Est-ce un jeu de piste ?

— Si tu ne crois pas ce que je te dis aujourd'hui, tu n'admettras jamais le reste. Mon silence risque de te faire douter de notre but, je le conçois, cependant, mes révélations pourraient t'en détourner définitivement.

— Tu ne crois pas que j'ai déjà envie de partir ?

— Non, loin de là.

Oscar ricana en jetant son couteau sur la table. Il plongea son visage dans ses mains en soupirant bruyamment sous le regard imperturbable de la surveillante.

— Merde, merde, merde, qu'est-ce que je suis en train de faire… Très bien ! Continue donc !

— Là en bas se trouve un sanctuaire inviolable. Seule cette clef permet d'y entrer afin d'en récupérer le contenu.

— Était-ce nécessaire de cacher ce « contenu » si loin ?

— Capital, oui. S'il tombait entre de mauvaises mains…

Son regard se chargea de larmes. Oscar retint les questions qui envahissaient son esprit. Alhuïa inspira avant de reprendre :

— Ce que tu trouveras te revient en personne, mon enfant. C'est pour cela que la statue t'a confié la clef à toi et à personne d'autre.

— Quoi ?

— Cela fait longtemps que certains d'entre nous attendent ce moment. Il fallait que l'être adéquat voie le jour, et cela était imprévisible.

— D'accord, cette fois, je sors. J'ai besoin d'être seul.

— Je serais là, souffla l'elfe. S'il te plaît, quelle que soit ta décision, fait le moi savoir avant ce soir, le temps presse plus que jamais.

Oscar resta silencieux et s'éclipsa à grands pas. Dès qu'il quitta la pièce, la surveillante libéra le sanglot qu'elle réprimait depuis trop longtemps.

Les rues étaient toujours animées. Le jeune homme à l'air maussade s'arrêta devant les paniers colorés d'un marchand d'épices. Des odeurs puissantes envahirent ses narines et il imagina les contrées inconnues et exotiques qui constituaient Mirh. Plus loin, il admira les oiseaux majestueux d'un fauconnier, puis des armes exceptionnelles, typiques du Duché d'Anoréa. Un temps incertain passa, durant lequel il pesa le pour et le contre des événements à venir. Devait-il se lancer dans une quête aussi périlleuse seulement parce qu'une inconnue le submergeait de paroles mystérieuses et de récits anciens ? Il espérait des informations sur sa mère, sur ce qu'elle attendait de lui, sur la raison pour laquelle elle l'avait mis sur la route du temple. Il jura en silence. Alhuïa le lui avait déjà dit, du moins l'avait-elle abordé. Cependant, ce n'était pas les réponses qu'il avait espérées. Tout était compliqué et le devenait encore plus au fur et à mesure. Il cherchait une conclusion, mais ce que l'elfe lui proposait désormais se révélait davantage comme le prologue d'une histoire qui ne pouvait que mal se terminer. Il ne pouvait pas se lancer dans une telle aventure. Il ne le voulait pas. Ce qu'il voulait…

Oscar s'assit sur le bord d'une fontaine. Des orphelins pataugeaient dans l'eau et grattaient la vase avec des bâtons. Il se rendit compte qu'il ne savait pas ce qu'il voulait réellement. S'il partait avant le coucher du soleil, où irait-il ? Que ferait-il ? Retournerait-il combattre les revenants dans une lutte perdue d'avance ? Se ferait-il tuer par des bandits au détour d'un défilé ? La vie de bûcheron ou de fermier lui conviendrait-elle ? Et dans vingt ans ? Quarante ans ? Impossible. S'il était encore en vie, c'était parce que l'aventure l'appelait. Il ne l'avait pas encore trouvée, mais elle lui tendait la main à ce moment précis. S'il tournait les talons, il n'aurait probablement pas d'autre chance. Le jeune homme se redressa en secouant la tête. Il réajusta le chignon qui retenait ses cheveux bruns et fit craquer ses doigts.

— Comment comptes-tu entrer dans les catacombes ? lança Oscar en rejoignant l'elfe.

Alhuïa ne l'avait pas entendu arriver. Elle rit lorsqu'il s'installa près d'elle et lui adressa un sourire serein.

***

Le plan était des plus rudimentaires. Après plusieurs heures de repos et de préparation, ils quittèrent le « Coq grinçant », leur paquetage sur le dos. Ils ne passeraient pas inaperçus longtemps ainsi équipés, aussi devaient-ils agir vite.

— Les catacombes sont presque pleines, et la plupart des accès ont été condamnés. Il va nous falloir… forcer le passage.

— La plupart ? Qu'en est-il de ceux qui restent ?

— Hors de notre portée, je le crains. L'un se trouve dans la crypte du château.

— En effet, nous n'entrerons pas par là.

— L'autre est sous la cathédrale d'Esphon, là-bas, indiqua Alhuïa en pointant les hautes tours qui se dressaient au-dessus du quartier ouest. Malheureusement, eux non plus n'apprécient guère les elfes. Nous ne passerions pas le hall. Qui plus est, notre attirail n'est pas celui de deux fidèles sans autre intention que la prière.

— Je vois. Tu as déjà une autre idée, je présume.

— Oui. Il faut trouver et emprunter un ancien tunnel. Je dois te mettre en garde cela dit : on raconte qu'un sortilège alerte les mages du château quand quelqu'un s'introduit dans les souterrains.

— C'est un problème.

— Un de ceux que nous ne pouvons éviter.

— Quels sont les autres problèmes ?

— Si ces sortilèges existent bel et bien, ressortir au même endroit sera impossible.

— Les gardes seront là avant que nous soyons de retour, devina Oscar.

— Et ils seront probablement déjà en train de patrouiller dans les tunnels.

— Nous verrons. Sais-tu où commencer ?

— Suis-moi. Nous ne devons pas traîner.

Alhuïa ouvrit la marche en scrutant les ruelles alentour. Le soleil était encore visible dans le ciel. Ils grimpèrent un long escalier et évitèrent une patrouille en se jetant entre deux maisons. Ils contournèrent ensuite une placette en suivant un chemin serpentant entre les minuscules cours des maisons du quartier des fleurs. Enfin, ils parvinrent sous une arche basse en face du Pavillon des Orchidées, la maison close la plus réputée de la ville et probablement du royaume. Le jour, les lieux étaient peu fréquentés. On y trouvait surtout des clubs privés et des salons de jeux qui n'ouvraient leurs portes qu'à la nuit tombée. Oscar et Alhuïa pénétrèrent dans une bâtisse abandonnée qui servait de débarras aux gens du quartier. De là ils purent rejoindre l'allée menant à l'arrière de la maison de passe. Ils escaladèrent un mur en vitesse et atterrirent dans un cul-de-sac envahit de lierre. Ils se hâtèrent de couper les plantes et retirer les débris de tonneaux oubliés afin de découvrir un vieux bassin ornementé.

— C'est notre porte d'entrée, murmura l'elfe.

Oscar scruta les fenêtres au-dessus de leurs têtes. La plupart étaient fermées, sauf du côté du bordel. Le silence régnait. Le jeune homme se mit en position et asséna un premier coup de pied qui fit bouger les briques. Il réitéra l'opération jusqu'à ce que l'ouverture apparaisse et qu'ils soient en mesure de dégager le passage à la main. Dès qu'ils le purent ils s'engouffrèrent dans le trou. Lorsqu'elle entra Alhuïa s'immobilisa et scruta autour d'elle.

— Que se passe-t-il ? demanda l'humain.

— Un sifflement. Tu n'entends pas ?

— Non.

— Ce doit être le sort de détection. Peste !

— Nous nous en doutions, continuons.

Ils allumèrent leurs torches et s'enfoncèrent dans les ténèbres.

***

Ils progressèrent à bonne allure en restant très attentifs aux recoins et aux marches à peine visibles. Les tunnels étaient irréguliers et bas de plafond, ce qui ne facilitait pas leur progression. Le froid était plus mordant qu'à l'extérieur. Ils débouchèrent dans ce qui ressemblait à une chambre mortuaire. Des blocs de pierre massifs faisaient office de table sur lesquels reposaient des dizaines de vases et de jarres. La plupart étaient scellées. Certaines en revanche, brisées après leur chute, laissaient s'échapper une poudre blanchâtre jonché de fragments d'os. Les mêmes vases encombraient les alcôves voisines et bloquait l'accès au reste du dédale. Les intrus écartèrent l'obstacle et ouvrirent la porte qui donnait sur un long couloir étroit. Par endroit, les parois effondrées dévoilaient des arrangements de crânes sur des hauteurs surprenantes. Au bout d'une longue pérégrination, ils parvinrent devant un portail de fer rongé par la rouille et couvert de toiles d'araignée lourdes de poussière. Au prix d'efforts répétés, ils réussirent à faire craquer les gonds fragiles, dévoilant un caveau remplit de pots et de coffrets pourris. Alors qu'ils dégageait un passage, Oscar entendit un bruit singulier. De l'eau s'écoulait non loin, derrière l'un des murs de la pièce.

— Je ne vois pas de porte, souffla le jeune homme.

— Y aurait-il un autre chemin ?

— Nous n'avons pas vu de croisement depuis longtemps.

— Cherchons encore.

Enfin, ils découvrirent un trou difficile dissimulé au fond d'un caveau éventré. Ils retirèrent les restes de son antique occupant et frappèrent la parois friable du bout de la torche. Le trou donnait sur le néant d'où leur parvenait le bruit d'eau.

— C'est ça, affirma Alhuïa. L'un des passages vers les ruines.

— Il va falloir ramper.

— Tête ou pieds en avant ?

— Qu'est-ce qu'il vaut mieux se faire dévorer en premier ?

La légèreté de la plaisanterie passée, Oscar frémit en s'allongeant dans le caveau. Il tenait la torche devant lui, prêt à frapper quoi qui se présente. Il parvint de l'autre côté sans problème et sans rencontre subite. Alhuïa lui fit passer leurs paquetages, puis elle le rejoignit. Ici, l'architecture semblait irréelle. Ils se trouvaient dans la section la plus ancienne de l'ossuaire où des portions de bâtiments elfiques étaient déjà visibles. Plus ils avancèrent plus le délabrement devint important. Les murs et le plafond était dangereusement écroulés, des monticules de terre, de sable et de roche obstruaient les accès et ralentissait grandement leur progression. Des blocs de granit perçaient le plafond et semblaient tenir en équilibre au-dessus d'eux. Les infiltrations d'eau se montrèrent rapidement fréquentes et formaient des flaques sombres entre les dalles enfoncées du sol en pente douce. Contrairement au début de leur exploration, ils durent faire nombre de détours et rebrousser chemin très souvent. C'était un labyrinthe sans fin qui vit leurs premières torches mourir. Alhuïa décida d'allumer sa lampe-tempête. Arrivés au bout du tunnel, un nouvel obstacle se dressa devant eux. Un grand éboulis barrait la route menant à une porte de fer à double battant. À la lumière vacillante de la lanterne, Oscar et Alhuïa travaillèrent de concert pour retirer les plus petites pierres. Malgré cela, d'énormes blocs empêchaient toujours de progresser facilement. Ils durent ramper, longer le mur en jetant leur sac devant eux, se contorsionner et se hisser pour rejoindre la porte qui, heureusement, n'était pas verrouillée. Quelle fut leur surprise lorsqu'en l'ouvrant, ils débouchèrent sur un promontoire cerné de ténèbres. Ils ne discernait pas ne plafond ni le sol, et le mur derrière eux se perdait au loin sans présenter d'ouverture ou d'angle. Ils frissonnèrent et décidèrent de faire une courte halte.

Ils n'avaient pas la moindre idée du temps passé sous terre. Oscar avala quelques fruits séchés et une rasade de vin. Pendant ce temps, Alhuïa réajusta son équipement. Une éraflure marquait sa pommette gauche et ses manches étaient abîmées. Oscar constata également que les coutures de ses propres gants commençaient à s'effilocher et jura en se relevant. Après inspection, ils découvrir un chemin le long de la parois. C'était une pente raide et glissante, bordée par le vide sur leur gauche. Ils utilisèrent leur première corde qu'ils nouèrent à un bloc avant d'entamer la descente. Ils progressèrent sans encombre jusqu'à une plate-forme solide. De là ils découvrirent ce qui s'étendait sous leurs pieds. Ils étaient au bord d'un immense lac souterrain.

— Regarde, chuchota Alhuïa. Un point.

— Tu plaisantes ?

Le fameux pont était large d'à peine deux pieds et semblait mal en point. N'ayant pas d'autre chemin à disposition, ils s'y engagèrent en rassemblant tout leur courage. Oscar, en tête, ne pouvait cacher son malaise intense. Alhuïa, quant à elle, sursauta en constatant que de là où ils se trouvaient à cet instant, elle ne voyait aucune rive.

— Sommes-nous encore dans les catacombes ? demanda finalement Oscar.

— Je ne sais pas, ce lieu est irréel.

Soudain, ils perçurent un bruit. leur raison tenta de leur assurer le contraire, mais le son retentit à nouveau, deux fois. Un raclement provenant des ténèbres qui résonnait sous la voûte immense du plafond. Tout à coup, un vacarme liquide leur glaça le sang. Quelque chose venait de tomber dans le lac. Tomber, ou plonger. Ils remarquèrent les ondes à la surface de l'eau qui venaient s'enrouler autour des piliers de leur frêle passerelle. En contemplant son reflet déformé, Oscar sentit la peur le priver petit à petit de tous ses moyens. Ses jambes commencèrent à céder sous son poids. Il chancela et s'écroula. Alhuïa le rattrapa in-extremis, mais son paquetage glissa dans le lac sans la moindre chance de remettre la main dessus. L'elfe était trempée de sueur, trahissant son angoisse profonde. Elle tira le jeune homme par le bras alors qu'il examinait les alentours, le souffle court.

— Nous devons traverser en vitesse ! Ressaisis-toi !

— L'eau… Les profondeurs me terrifient, bredouilla Oscar en plongeant son regard dans celui de l'elfe. Je ne peux pas…

— Je comprends ta peur. Je suis juste derrière toi, je veille sur toi, mais je ne peux te protéger indéfiniment si tu reste prostré au milieu du pont. Il faut rejoindre la rive !

Ils blêmirent en entendant une respiration accompagnée du clapotis de l'eau. Alhuïa saisit le visage d'Oscar entre ses mains.

— Quelque chose approche.

— Je l'entends, la créature est là…

— Alors guide nous de l'autre côté avant qu'elle ne nous en empêche !

Oscar tressaillit, comme s'il prenait conscience de la situation. Il s'élança, l'elfe sur ses talons en quête de la fin du pont. L'elfe tira son sabre. Un choc brusque secoua le pont et un craquement sourd suivit. L'eau s'agitait de plus en plus. Un second choc les propulsa au sol. Ils s'agrippèrent tant bien que mal, Alhuïa veillant précieusement sur la lanterne. Le calme revint alors. Ils se redressèrent lentement.

— Rien de cassé ? demanda Oscar.

— Je vais bien. Nous ne devons pas être loin de l'autre côté. Si nous… Attention ! hurla l'elfe.

Elle brandit son sabre et frappa le plat de la lame de son autre main. Un éclair aveuglant passa au-dessus d'Oscar et percuta la silhouette émaciée et luisante qui s'apprêtait à le saisir de ses longs bras osseux. Alhuïa récita une incantation puissante, créant une onde qui frappa la créature de plein fouet. Elle siffla en se réfugiant sous l'eau. Envahis par une panique extraordinaire,les aventuriers se précipitèrent en avant. Ils parvinrent enfin à la rive, grimpèrent au hasard du relief accidenté et s'engouffrèrent dans une fissure du mur leur faisant face. Loin de la caverne et de ses dangers, ils s'écroulèrent à bout de souffle.

— Je suis désolé, haleta Oscar. J'ai combattu les revenants, mais l'eau est plus terrible pour moi. Je suis tellement désolé.

— Nous sommes en vie, c'est tout ce qui compte. Tache simplement de ne pas céder à la panique dans ce genre de situation délicate.

Elle se redressa et nettoya les carreaux de la lanterne et constata par ailleurs que l'un d'eux était brisé. Beaucoup d'huile s'était renversé durant leur fuite.

Ils étaient dans une salle circulaire vide. Des amas de terre s'étaient rependus depuis le plafond écroulé, permettant à une colonie de champignons pâles et mous de proliférer. Une échelle rouillée permettait de rejoindre une passerelle en arc de cercle loin au-dessus d'eux. Craignant qu'il ne s'agisse d'une impasse, ils découvrirent cependant une dalle de roche volcanique lisse et brillante encastrée sous une arche. En l'examinant de plus près, Alhuïa y discerna des inscriptions finement gravées.

— Regarde, chuchota-t-elle. « Pénétrer dans les ruines de Dignetour est synonyme de mort. Si le danger vous rattrape, sachez que nul ne viendra vous sauver ». Charmant.

— Ce bloc peut donc bouger, mais comment ?

— Il doit y avoir des mécanismes quelque part. Peux-tu examiner l'étage ?

Oscar s'assura que l'échelle était encore solide avant de grimper. Une fois sur la passerelle, il découvrit des leviers rongés et des chaînes qui s'enfonçaient entre les blocs du mur. Il tira sur une poignée au hasard et celle-ci lui resta entre les mains. La seconde pivota en grinçant mais ce fut au tour d'une des chaînes de se fendre.

— Cela ne fonctionnera pas. J'espère que tu as une solution miracle car l'idée de retraverser le pont en sens inverse ne m'enchante pas du tout.

Alhuïa resta silencieuse, pensive. Lorsque le jeune homme revint près d'elle, elle posa la lanterne sur une pierre et tira son sabre. Après avoir déposé son paquetage, elle se posta devant la dalle et appuya la pointe de son arme dessus.

— Je peux faire quelque chose, mais je crains que cela ne consomme toutes mes forces. Quoi que nous trouvions de l'autre côté, il nous faudra alors faire face sans magie.

— Si c'est la seule solution…

— La seule ? Non. Il existe probablement d'autres accès, mais les trouver nous coûterait un temps précieux et tout indique qu'ils seront scellés de façon similaire. Je vais ouvrir. Je te prie de patienter en silence, et en retrait.

L'elfe en tunique noire resta immobile en chuchotant formule après formule. Si quelque chose était en train de se passer, Oscar ne le savait pas. Les minutes passèrent, l'intensité de la lanterne faiblit, la flamme vacilla. Le jeune homme ajouta de l'huile sans faire le moindre bruit et, alors qu'il rangeait la bonbonne dans le sac de l'elfe, une onde le fit sursauter. À peine eut-il relevé la tête que le monolithe se fendit dans un fracas assourdissant. Alhuïa bondit en arrière pour éviter les fragments massifs qui tombaient les uns après les autres. Le choc fit tomber un rideau de poussière qui occulta leur champ de vision. Oscar se précipita pour porter secours à Alhuïa chancelante et l'aida à s'asseoir. Il lui offrit sa gourde et essuya son front moite.

— Ce fut plus difficile que prévu. Je n'ai… Je suis épuisée.

— Veux-tu te reposer ?

— Non, pas maintenant. Donne-moi une minute.

Une goutte de sang coula de son nez, elle l'essuya du revers de sa manche sans y prêter attention. De nouveau sur pied, elle récupéra son arme et son équipement avant de s'engager sous l'arche aux côtés d'Oscar.

Après un court passage délabré ils débouchèrent dans une caverne immense éclairée par une faille dans le sommet du dôme. Sous leurs yeux s'étendait un amoncellement de ruines elfiques. L'elfe indiqua un bâtiment surélevé qui penchait dangereusement.

— C'est là que nous allons. J'espère que la clef est toujours en ta possession.

— Absolument.

— En avant.

Le pont devant eux était impraticable. Ils descendirent donc le long d'un pilier jusqu'à un étroit rebord. De là ils purent rejoindre le champ de ruines et prendre la direction du sanctuaire. Les compagnons redoublèrent de prudence et d'ingéniosité pour arpenter la vieille forteresse, évitant les trous et les structures instables. Ils grimpèrent sur la paroi d'une tour couchée avant de se retrouver à l'intérieur de ce qui semblait être un théâtre. Plus rien n'avait de sens, les différents bâtiments s'étaient retrouvés sens dessus dessous après leur ensevelissement.

Le temple était tout proche, mais une faille naturelle se tenait encore sur leur route. Ils durent la contourner. Alhuïa s'approcha d'un bâtiment enfoncé dans le sol et ne remarqua que trop tard les pavés qui se dérobaient sous ses pieds. Dans un hoquet de surprise, elle chuta et lâcha la lanterne. Oscar fit volte-face et s'élança derrière elle. L'éboulement entraîna de plus gros débris dans son sillage. Le jeune homme saisit la surveillance par le bras peu avant qu'elle ne soit projetée dans le gouffre béant. Il planta ses talons dans la terre et rentra la tête dans ses épaules, recevant les briques et les pierres à la place de l'elfe. Celle-ci en profita pour s'accrocher au rebord mais le poids de son sac pesait sur ses épaules et l'empêchait de remonter. Alors, une fois que la dernière pierre se fut jetée dans le ravin, Oscar souleva sa camarade avec une force surprenante. Le chaos des gravats résonna longtemps dans les entrailles du monde.

De retour sur un terrain stable, les aventuriers reprirent leur pénible exploration. C'est à cet instant qu'ils perçurent un bruissement en contrebas. Ce son éloigné devint petit à petit un concert de crissements, de grattements et de grognements rapides. Des choses approchaient, de nombreuses choses. Elles remontaient du gouffre, attirées par une agitation qui n'avait pas eu lieu depuis des siècles. Les créatures étaient-elles simplement curieuses, ou affamées ?

Oscar tira son épée, Alhuïa l'imita en jurant.

— Cours au sanctuaire ! s'égosilla-t-elle. Je surveille tes arrières, aller !

Le perron du bâtiment était immense et surplombait la faille. Lorsqu'ils posèrent le pied sur la première marche, une nuée de bêtes bossues regagna la surface et envahit les ruines. Il ne fallut pas longtemps avant que la présence des intrus ne soit découverte. Les créatures alertèrent les autres et très vite, la horde chargea, toutes griffes dehors. Il n'y eut pas de poursuite. Les bêtes furent si rapides qu'Alhuïa ne put les distancer. L'elfe fit tournoyer son sabre et commença à abattre ses assaillants de plus en plus nombreux. Oscar faucha les monstres qui tentaient de l'encercler et bondit aux côtés de son alliée. Ils abattirent leurs armes de toute part, mais les bossus continuaient d'affluer depuis les corniches, les recoins et les fissures. Il en venait encore et encore, plus furieux que les précédents. L'odeur du sang attisait leur faim. Les aventuriers mugissaient et soufflaient à chaque coup donné. Un tapis de corps trapus et noueux se formait devant eux. Cependant pour une poignée de monstres tués, ils récoltaient coups, plaies et morsures. Les bras d'oscar étaient en feu et dégoulinaient de sang. Son sang. Alhuïa ployait lentement, une jambe meurtrie par de sinistres traces de crocs. Les intrus battaient en retraite, mais derrière eux se dressait la façade du sanctuaire. Ils se retrouveraient vite sans échappatoire. Les bossus mourraient par dizaines. Certains cadavres glissaient dans la fosse d'où ils étaient sortis, percutant ceux qui grimpaient.

L'issue de l'affrontement devenait de plus en plus claire pour les aventuriers, mais c'était sans compter sur le vacarme du combat. Ce chaos de cris et de lames ne passa pas inaperçu longtemps. Aussi, alors que le guerrier blessé repoussait les créatures qui submergeaient la surveillante, un grondement remonta à leurs oreilles. Les bossus tressaillirent et se regroupèrent. Libérés de l'assaut incessant, les aventuriers s'écroulèrent et rampèrent à l'abri des colonnes au sommet des marches. Soudain, un tentacule s'éleva et s'abattit sur le perron, les quelques bêtes encore présentent furent réduites en bouillie sur le coup. Un deuxième tentacule apparut et fit encore plus de ravages, emportant un mur de briques au passage. Un gargouillis guttural vibra depuis les ténèbres, terminant de disperser les bossus paniqués. Les intrus retinrent leur respiration, le temps que la créature colossale ne se retire pour de bon. Leurs forces s'écoulaient par leurs blessures innombrables. Alhuïa tira sur la cordelette qui pendait à son cou, dévoilant un petit disque d'argile. Ce qui se passa ensuite, Oscar ne le vit pas. Lorsqu'il s'éveilla, ses plaies les plus graves étaient guéries. Ne subsistaient que des marques violacées. La douleur en revanche était toujours présente et se manifestait au moindre mouvement. Prit d'une vive inquiétude, le jeune homme se mit en quête de l'elfe. Il la trouva un peu plus loin, sous le porche du sanctuaire. Elle était assise, visiblement épuisée mais en vie.

— Que s'est-il passé ? demanda l'humain.

— Un cadeau de la matriarche. Un talisman de guérison d'Yre.

— Une aubaine.

— Certes, mais il se brise à l'usage.

Oscar s'agenouilla près d'elle et examina la marque qu'elle avait dans le cou. Elle grimaça lorsqu'il passa ses doigts dessus. Elle était passée à deux doigts de la mort. Il lui adressa un regard inquiet.

— Ne t'en fais pas pour moi, j'ai connu pire.

— Certains reviennent de la guerre et meurent étouffés par leur oreiller. Avoir connu la douleur ne te rend pas invulnérable, seulement prudente. En théorie du moins.

Elle rit en enlaçant chaleureusement son compagnon. Ils restèrent ainsi un court instant, ravis d'avoir tout deux échappés à leur sort funeste.

— Je suis heureuse de t'avoir rencontré, Oscar.

Le jeune homme sentit qu'elle était sur le point de dire autre chose mais ne le fit pas. Elle se retint, ravalant par la même occasion quelques larmes. Lorsqu'il s'écarta, elle fit un signe de tête vers l'intérieur.

— Va, je t'attends ici. Cela te revient.

Il saisit la clef précieusement conservée dans sa besace et se redressa en silence. Pénétrant dans le sanctuaire imposant, il découvrit un bloc clair en son centre. C'était un cube poli et recouvert de ciselures raffinées. À l'arrière se trouvait une porte faite d'un métal inconnu aux reflets bleus. Il tourna la clef dans la serrure qui cliqueta discrètement. La porte coulissa lentement, dévoilant un tout petit espace occupé par un coffre métallique. Oscar l'ouvrit lentement, craignant un nouveau malheur. Il n'en fut rien. Il en tira une épée simple, robuste et élégante dans un fourreau resplendissant. couvert d'une étoffe d'azur aux motifs végétaux brodés en fils d'or. Un ceinturon ouvragé aux ferrures intactes était enroulé autour du fourreau et n'attendait qu'à être passé à la taille d'un nouveau porteur. Oscar passa sa main sur la poignée et sentit une énergie étrange faire vibrer son esprit. Dévoilant quelques pouces de la lame, il discerna les volutes typiques de l'alliage de fer et d'acier, combinant solidité et souplesse. C'était une arme splendide, ayant certainement appartenu à un noble chevalier ou un souverain légendaire.

— Une épée ? souffla Oscar en retrouvant Alhuïa.

— Oui, aux pouvoirs hors du commun. Tu ne dois pas la brandir sans retenue, son usage implique plus de sagesse que de force. N'oublie pas cela.

— Tu savais ce que j'allais trouver, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Dis-moi comment ?

— C'est moi qui l'ai cachée ici, avoua l'elfe. Je veille sur cette relique depuis toujours. Mes ennemis sont nombreux, et il ne fallait pas qu'ils mettent la main dessus. Je suis venue il y a longtemps, par un autre chemin, avant de le faire s'écrouler.

— Toute cette histoire me paraît impossible. Pourtant j'ai le sentiment que je dois te faire confiance. Me le feras-tu regretter ?

— Je te mènerai sur la voie qui te fut toujours destinée, cela ne signifie pas qu'elle te plaira.

— Cette voie. Est-ce la seule pour moi ?

— Non, tu restes l'unique arbitre de ta vie, comme chacun de nous. J'espère simplement que tu comprendras l'importance de ta quête.

— Retrouver l'épée n'était qu'un début.

— À quoi bon porter une telle arme si ce n'est pour la brandir ?

— Quel combat suis-je censé mener ?

Alhuïa lui adressa un regard flamboyant comme elle l'avait déjà fait auparavant. C'était le regard d'une femme qui retenait de lourds secrets. Des secrets douloureux. Elle s'assura que ses jambes la supportaient avant de reprendre :

— La sens-tu ? cette puissance endormie ?

— Impossible de faire autrement.

— Nul prêtre ou sorcier de ce monde ne connaît cette magie. C'est une force autant qu'un danger. Tu devras à la fois t'en servir et y faire face.

— Si elle est si redoutable, pourquoi ne pas la détruire ?

— Impossible, rien ne peut la briser, pas à ma connaissance, et je t'assure avoir tenté de le faire ! Par ailleurs, y parvenir ne serait pas une victoire pour autant. C'est l'unique atout capable de renverser le cours des choses. Il ne lui manquait qu'un porteur. Elle n'en a pas connu depuis deux millénaires. À chaque instant, un gardien veillait sur elle, attendant l'être qui serait en mesure de la manier sans y succomber. Et je t'ai trouvé.

Elle expira longuement, comme si un poids venait de lui être retiré. Oscar restait immobile, attentif et pourtant distant. Il ne savait que penser de tout cela.

— Mon rôle dans cette histoire m'échappe malgré tout. Pourquoi moi ? Je ne suis pas un grand sorcier ou un combattant de renom.

— Sais-tu ce qu'est une prophétie ?

— Je préfère te laisser répondre.

— Au-delà de l'énigme qui la compose, c'est un sortilège. L'un des plus puissants existants et pourtant, le plus simple à lancer. N'importe qui dont le cœur est sincère au moment de prononcer son souhait peut en faire une prophétie. Cela s'est déjà produit par le passé, et ce, malgré l'ignorance des conséquences de leurs auteurs. Tu as été désigné par une prophétie, avant même ta naissance. Tu n'as pas été choisi en personne, mais il se trouve que l''individu hypothétique mentionné dans la formule se trouve être… Toi.

— C'est pour cela que personne d'autre ne peut la manier. Il n'est aucunement question de valeur, de courage ou d'héritage.

— Exactement. Si le cours du temps avait été différent, peut-être qu'une enfant elfe ou un baron du crime se trouverait à ta place en cet instant précis. La seule chose certaine était que le porteur serait un membre de ta lignée. C'est pour cela que ta mère et ses ancêtres sont tous venus inscrire leur nom devant la statue. Tu es le descendant du premier porteur.

— Que se passerait-il si tu la maniais à ma place ?

— J'en mourrai au bout de quelques jours. Quelqu'un de moins puissant que moi ne tiendrait pas plus d'une heure.

— Quelle est cette prophétie ? Je suis certain que tu la connais par cœur.

— C'est vrai, et je te la réciterai quand nous sortirons d'ici.

— Tu as raison, fichons le camp.

— Je connais un chemin uniquement praticable dans ce sens. Suis-moi.

La voie était facile à suivre, mais la fatigue et la douleur rendaient chaque pas plus lourd que le précédent. Des centaines de questions et de doutes occupaient l'esprit d'Oscar qui se contentait alors de suivre Alhuïa dans les méandres des souterrains. Il portait l'épée enchantée dans son dos, réajustant la sangle de temps à autre. Les histoires de l'elfe ne pouvaient pas être une farce. Le confronter à autant de danger pour lui mentir en fin de compte ? Non, c'était impensable, sans parler du fait qu'elle avait risqué sa vie plusieurs fois pour arriver ici. Il n'avait aucun doute que tout s'éclairerait une fois qu'elle révélerait l'ensemble de ce mystère. Mais apparemment, ce n'était pas encore le bon moment. Leur route ne passa pas par la caverne du lac. Ils quittèrent les ruines en descendant en rappel dans une tour similaire à celle où se trouvait la dalle de roche volcanique. Abandonnant leur dernière corde, ils entreprirent de trouver leur route dans le dédale des catacombes de Castelbrume. Enfin, ils sentirent un courant d'air. Soulagés, les compagnons pressèrent le pas jusqu'à atteindre un escalier menant à une porte de bois close. Une faible lueur émanait de l'autre côté. Alhuïa abandonna son paquetage et sa lanterne cabossée.

— C'est la cathédrale, précisa-t-elle. Nous ne passerons pas inaperçu.

— Préparons-nous à courir.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 14h34
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