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Tome 1, Chapitre 8 « Lune » Tome 1, Chapitre 8

« Prisonnier d'une forteresse de souvenir, mon cœur ne voit pas que la porte est ouverte. »

Proverbe sylfan, traduit de l'elfique ancien par Théodule Destours, date inconnue, découvert à Mont-Vaultaise.

***

Le grand cerf progressait à bonne allure entre les hauts arbres du sud. Il fit un détour vers une petite mare afin de se désaltérer, ce qui laissa par la même occasion du temps à Yatika pour reprendre son souffle.

— Tu as des grandes jambes, tu sais ? dit-elle en haletant. J'espère sincèrement que nous sommes bientôt arrivés.

Le cerf secoua la tête, comme s'il répondait par l'affirmative, puis reprit sa route. Une heure plus tard, ils pénétrèrent dans une clairière occupée par une cabane et de curieux jardins botaniques. L'animal s'arrêta et indiqua la cabane d'un mouvement de tête. La protectrice avança silencieusement, ressentant une certaine tension qui pesait dans l'air.

Soudain, un grognement la fit se retourner. Elle découvrit alors un homme entravé dans une prison de lianes et de racines. En approchant, elle remarqua qu'il semblait absent, comme saoul ou sonné.

— Ah, te voilà enfin ! lança Tiara en sortant de sa cabane.

— Vous êtes la druidesse n'est-ce pas ? demanda Yatika en la rejoignant.

— Et bien oui ! Il n'y a que moi qui vive dans la région, rétorqua l'elfe en balayant la clairière du regard. Tu sembles agitée, humaine.

— Et bien, je… balbutia Yatika. Je ne connais que des rumeurs à votre sujet, et je vous imaginais…

— Comment ? clama Tiara. Couverte de fourrure crasseuse, avec des griffes et des crocs terrifiants, mangeant des charognes et traquant les elfes isolés ?

— Par la Déesse, non ! Simplement… je suis navrée, c'était déplacé, dit Yatika en rougissant légèrement. Comprenez que les rumeurs sont intrigantes.

— Bien entendu, pouffa Tiara. Je fais peur aux autres elfes, alors me voilà exilée. Quoi qu'il en soit, reprit brusquement Tiara, voici la raison de ta venue. Je comptais me débrouiller seule, mais en fin de compte, j'ai besoin des talents des prêtresses.

Tiara pointa l'homme emprisonné dans les lianes. Yatika trépigna.

— Vous sollicitiez notre aide pour examiner une créature. Vous voulez dire que cet homme n'en est pas un ? s'aventura la protectrice.

— Et bien, tu es là pour le découvrir, alors je te conseille de te mettre au travail, car la nuit va tomber bien assez vite, dit Tiara en l'entraînant par le bras près de Fenrir.

— Que lui arrive-t-il ?

— Il souffrait de nombreuses blessures. Je lui ai administré des soins puissants qui peuvent provoquer cet état. Ce n'est que passager, concentre-toi sur ta mission, veux-tu ?

— Je vais faire ce que je peux, dit Yatika en s'accroupissant devant l'homme entravé.

Elle retira ses gants et entama une incantation en langage ancien. Son cœur battait la chamade. Tout venait de s'enchaîner si vite. Elle désirait réussir, mais ce simple souhait lui mettait une pression terrible. Elle expira lentement et ferma les yeux. La protectrice prit la tête de Fenrir entre ses mains. Le prisonnier était toujours aux portes de l'inconscient et se contenta d'émettre un râle lent. Yatika sentit son esprit s'élever, et rejoindre l'Immatériel.

Sur ce plan, la distance qui la séparait de l'esprit de l'étranger était bien plus vaste et parcourue de formes diverses et vaporeuses, colorées et dansantes. Finalement elle arriva face à l'esprit de Fenrir amas tourbillonnant. Elle savait grâce à son apprentissage qu'aucun esprit n'était censé ressembler à cela. La méfiance lui dicta d'inspecter de l'extérieur ce qui ne tournait pas rond. Malgré tout, elle s'approcha à peine un peu plus. Une forme se manifesta subitement, enveloppant l'esprit du guerrier. Yatika elle-même se senti happée par une force terrifiante, et avant qu'elle n'ai pu se défendre, elle se trouvait au milieu d'un nuage de ténèbres mystiques. Un grondement roula autour d'elle, suivit par ce qui semblait être un rire.

— Il est à moi ! tonna la voix caverneuse. Et tu le seras aussi, créature mortelle.

Depuis la clairière, la druidesse constata la tension s'emparer de ses deux comparses. La sueur perla sur le front de la jeune femme qui serrait les dents autant qu'elle aurait pu le faire. Maquant de s'effondrer, l'elfe la rattrapa de justesse et, ne sachant que faire d'autre, resta ainsi immobile. Elle comprit que les choses s'envenimaient.

Toujours prisonnier des ténèbres, l'esprit de Yatika tentait de s'évader. Brusquement, une entité se matérialisa et fondit sur elle. Elle sentit une douleur vive l'envahir et elle perdit petit à petit ses moyens. Elle se souvint d'un sort de protection rudimentaire et récita mentalement la formule. Une sphère lumineuse éclata autour d'elle, repoussant momentanément l'entité malveillante, permettant à la protectrice de s'enfuir. Elle s'enfonçait toujours plus profondément dans l'esprit de l'homme tourmenté et commençait à ressentir des choses, voir des fragments de sa mémoire. Cette transe mettait son corps et son esprit à rude épreuve. Elle ne pouvait continuer ainsi longtemps.

Le voyage de Yatika la mena face à une sphère parfaite, d'un noir abyssal, qui flottait au milieu de bribes de souvenirs agités. Elle vit des guerriers, des flambeaux et des chevaux. Une cavalcade furieuse fonça à travers un village, et des êtres vêtus de longues toges rudimentaires levaient leurs mains vers le ciel nocturne. Alors, une silhouette monstrueuse se dessina dans la pénombre, et les êtres en cercles s'agenouillèrent autour de la bête. Yatika prit son courage à deux mains et pénétra à l'intérieur de la sphère, abandonnant ces visions insensées et troublantes. Là, elle sentit son cœur s'arrêter un instant, alors qu'elle contemplait un mal encore jamais perçu en ce monde. Elle sentait la présence horrifique d'un être maléfique, une puissance ancienne et redoutable, qui s'était implanté dans l'esprit de Fenrir. Elle s'aventura plus loin encore, oubliant les précautions qu'on lui avait enseignées, et alors elle vit la créature. Le monstre qui apparaissait dans les souvenirs du captif se manifesta devant elle, gigantesque et immobile. Il était là, et il pouvait voir Yatika, la jeune femme le sentait parfaitement.

— Curieuse rencontre, dit la créature d'une voix terrifiante.

Prise d'une vive panique, Yatika s'esquiva. Elle fonça vers l'extérieur mais la bête la suivait de près. Elle parvint à percer l'enveloppe vibrante de l'esprit du guerrier, retrouvant les contrées plus sûres « d'entre-les-êtres ». Elle regagna son corps fébrile et s'affala dans l'herbe. Un haut-le-cœur la força à vomir avant de pouvoir articuler le moindre mot.

— Mauvaise nouvelle, conclut la druidesse en lui apportant une coupe d'eau fraîche.

— Qui est-ce ? s'exclama Yatika.

— Lui, personne je le crains. Qu'as-tu vu ?

— Le mal. J'ai vu ce qui ne devrait pas exister en ce monde. Ce qui ne doit jamais fouler notre terre de ses pieds crochus.

— Doucement, tu parles comme une fanatique exaltée.

Yatika la foudroya du regard puis, retrouvant ses esprits, elle avala l'eau d'une traite. Elle était blême et moite. Fenrir s'était affalé, maintenu seulement par les lianes.

— Parles-tu d'un mal en particulier ? reprit Tiara.

— C'était un noyau de cruauté et de fureur. Aucune créature en ce monde ne correspond à cela, aucun spectre, aucun sorcier, rien. Celui qui hante l'esprit de cet humain ne s'est encore jamais montré parmi nous.

Tiara frémit malgré son air nonchalant. Elle désigna Fenrir du menton.

— Un messager ?

— Plutôt un hôte, mais cela n'est pas de son fait. Il lutte contre cette chose.

— Serait-il conscient de son état véritable ?

— Lui seul peut le dire.

— Il refuse d'avouer certaines choses, avoua l'elfe.

Yatika se détourna et remarqua une marque dans le cou de Fenrir. En s'approchant elle constata qu'il s'agissait de tatouages.

— Il en est couvert, précisa Tiara. Non pas que je me sois rincé l'œil, mais en traitant ses plaies j'ai pu les observer de près.

— À quoi ressemblent-ils ?

— Des symboles, des phrases et des dessins sophistiqués. Cela ressemble à de l'elfique tout en étant suffisamment différent pour être incompréhensible.

— Je dois voir.

— Soit.

Tiara remua la main, ordonnant aux lianes de s'écarter. Yatika retint son souffle en contemplant ce qui semblait être un cadran complexe sur le dos massif du guerrier. Des signes ésotériques étaient liés par des lignes entrecroisées. L'auteur de ces tatouages devait être le seul en mesure de les comprendre dans leur entièreté. Sur l'avant de son buste se succédaient des phrases mystérieuses et des formes sinistres.

— J'ai déjà vu cela, murmura Yatika.

— Comment ?

— Dans la bibliothèque du Temple.

— Quel ouvrage traite de ce genre de chose ?

— Une étude sur les revenants et les créatures de Dehest, avoua Yatika sans cacher son inquiétude. Dans quelle histoire sordide a-t-il trempé ?

— Il était poursuivi par des bandits du sud. M'est avis qu'il est l'un des leurs, un déserteur si l'on peut dire.

— Cela ne nous avance en rien, malheureusement. Là ! clama la protectrice. Ce symbole signifie « lune » dans une langue disparue, hybride de fjell ancien et d'elfique bilmek...

— C'est très bien, trancha la druidesse. Et le reste ?

Agacée par l'impolitesse de l'elfe, Yatika se râcla la gorge avant de reprendre :

— Chaque signe semble issu d'une langue différente, c'est un véritable code que je ne peux déchiffrer.

— Dommage... Cela dit, cet homme n'est pas un revenant. Quel serait son lien avec Dehest ?

— Difficile à dire.

— Tout ceci est-il destiné à le changer en revenant ?

— J'ai vu les carcasses de ces créatures. Aucun n'était tatoué. La transformation est malgré tout une piste envisageable.

D'un bond, Fenrir se redressa et se jeta en avant, habité par une rage renouvelée. Il parvint à briser plusieurs branches avant que Tiara n'intervienne et ne le neutralise à nouveau. Le guerrier sursauta, son regard croisa celui de l'elfe, puis, il sombra à nouveau. Les deux femmes frémirent en s'éloignant.

— C'est la deuxième fois qu'il manque de s'échapper ! tonna la druidesse. Un ours aurait du mal à rompre ces liens !

— Ce n'était pas le comportement de l'humain, avança la protectrice. La créature prend le dessus. S'il se libère, il risque de faire beaucoup de mal.

— Il ne se libérera pas.

— J'en doute.

— J'ai baissé ma garde, voilà tout.

— Ce qui n'est pas rassurant pour un sou. Par ailleurs, combien de temps comptez-vous le garder ligoté de la sorte ? C'est un supplice inacceptable pour ce pauvre homme et un répits accordé à la part maléfique en lui.

— Je crois comprendre où tu veux en venir, mortelle. Sache que je ne le tuerai pas avant d'en apprendre davantage.

— C'est un danger, et votre curiosité met en péril la vie de toute la région, peut-être du monde entier. Qui sait quels ravages il pourrait causer ?

— Je refuse catégoriquement. Il reste ici, en vie, sous ma surveillance.

— Vous avez fait appel au temple pour sonder son esprit. Cela indique que pour en apprendre davantage, vous avez besoin de moi. Vous ne pourrez rien tirer de lui sans moi, et je refuse de vous aider davantage.

— Ne te surestime pas, petite. J'ai fait appel à la matriarche pour user d'une méthode douce, mais je connais d'autres façons de l'étudier en prenant quelques risques supplémentaires. Tu peux t'en aller, humaine. Ton rôle s'achève, le reste ne te concerne pas.

— Vous n'avez aucun droit de me renvoyer d'un lieu où vous n'avez vous-même pas votre place. Vous vous êtes réfugiée ici car aucun autre Sylfan ne s'aventure aussi loin au sud. Si cela avait été différent ils vous auraient chassée plus loin. Les rumeurs n'étaient pas si exagérées finalement, elles étaient seulement imprécises : vous êtes effectivement présomptueuse et dangereuse, druidesse. Vous êtes prête à tout pour satisfaire vos propres désirs sans présenter la moindre considération pour le bien commun.

Tiara était si furieuse qu'elle ne parvenait pas à desserrer les mâchoires. Un brasier couvait derrière ses yeux émeraude, feu dans lequel elle aurait voulu jeter la protectrice du temple. Animée d'une colère intense, elle fit un pas lourd vers Yatika qui porta la main à son cimeterre en se lovant. Aucune d'entre elles n'avait réalisé que la lune se dressait au-dessus de leurs têtes.

Le cercle parfait de l'astre nocturne apparut entre les nuages. Fenrir inspira bruyamment et rejeta sa tête en arrière. Ses yeux étaient révulsés et son visage aussi tendu qu'il lui fut possible de l'être. La créature dans son esprit hurla de fureur alors qu'elle rependait son emprise sur son corps. Yatika toujours tournée vers la druidesse dégaina son arme dans un sifflement menaçant. Tiara sentait la colère embrumer son esprit et perturber le maintient de son sortilège. Ce relâchement suffit à Fenrir pour arracher ses entraves une fois pour toutes. Les arbres gémirent, attirant l'attention de l'elfe au moment où la meute de loups investit la clairière. Les bêtes sauvages silencieusement et encerclèrent Fenrir. Celui-ci se contorsionna tant et si bien que Yatika ne put réprimer un frisson d'angoisse. Il hurla, accompagné des prédateurs à ses côtés.

— C'est notre dernière chance, intervint Yatika en rassurant sa prise sur son arme. Je ne la laisserai pas filer.

— Non ! Arrête ! hurla Tiara.

Trop tard. La protectrice s'avança, mais la meute lui bloqua la route en grognant. Tiara dressa un mur de ronces juste à temps, retenant l'assaut des loups. Yatika lui adressa un regard noir et s'élança sur le côté pour achever le guerrier. Au même instant, Fenrir libéré se mit à gratter sa peau jusqu'au sang. Loin de s'arrêter là, il commença à se mutiler, comme pour laisser sortir un parasite piégé dans son ventre. C'était un spectacle des plus macabre. L'humain s'arracha des lambeaux de chair en même temps que son corps se transformait. Ses bras s'allongèrent, ses jambes se tordirent, ses muscles se crispèrent et prirent un volume inhumain. Yatika ne put voir ce qui se passa ensuite, subitement pourchassée par des ronces mouvantes. D'un bond vif cependant, elle échappa à leur emprise et roula sur le côté. Elle fit voler sa lame et trancha toutes celles qui s'approchaient. Battant en retraite, la jeune femme fut prise d'une terreur sans nom lorsqu'elle sentit une présence derrière elle. Elle fit volte-face en frappant sans retenue. Sa lame ricocha en marquant à peine la peau sombre et velue du bras de la créature cauchemardesque. Un loup énorme à la posture d'homme la surplombait en dévoilant des crocs redoutables. L'affrontement dura une fraction de seconde. Le monstre referma ses mâchoires sur l'épaule de l'humaine. Fenrir métamorphosé la souleva de terre et la jeta sur le côté. Il réalisa trop tard la charge de l'elfe qui posa une main sur son crâne. L'intrusion suffit à le déstabiliser et le faire battre en retraite. Alors, comme s'il prenait conscience d'une chose majeure, le loup s'élança dans les ténèbres, suivi par la meute sauvage.

Tiara s'apprêtait à partir à sa poursuite, mais le gémissement de Yatika la retint.

— Tu es encore en vie ? souffla l'elfe en s'agenouillant. Je croyais qu'il t'avait brisée.

Yatika cracha du sang, inconsciente de la présence de la druidesse. Celle-ci la souleva tant bien que mal, lui arrachant un râle déchirant. Elle l'installa sur la table de son cabanon et repoussant ses ustensiles. L'humaine se mit à trembler de tout son long si bien que la petite elfe parvint difficilement à la maintenir en place. Taira récita des incantations, alluma des encens et des bougies étranges, prépara des mixtures et des baumes tout en essayant de retirer l'armure de la mourante. Son épaule était déchirée, broyée, mais la magie des forêts était en mesure de réparer cela. La sueur perlait au bout du nez de l'elfe qui s'affaira jusqu'au matin à sauver la protectrice vaincue. Le flot de sang qui coulait sur la table et le sol finissait par former une boue visqueuse sous les pieds de l'elfe. Celle-ci avait les bras ensanglantés jusqu'aux coudes et elle tentait de ne pas tenir compte des morceaux de chair qui collaient à ses doigts. Haletante, elle usa l'ensemble de ses forces pour arrêter le saignement et régénérer les muscles détruits. Ainsi, après une nuit sans sommeil, des sueurs froides et des images gravées à jamais dans sa mémoire, Tiara s'effondra, tremblante. Yatika ouvrit les yeux malgré sa respiration imperceptible.

— Tu vivras, murmura la druidesse. Je peux te soigner et te remettre sur pied.

La protectrice grimaça en gesticulant. Ses cheveux poisseux de sang collaient sur son visage livide. Elle tourna la tête vers l'elfe en inspirant difficilement.

— Non, souffla-t-elle. Ne me touchez plus et ramenez-moi auprès des elfes. Je ne veux plus jamais vous revoir. Les prêtresses s'occuperont de moi.

Elle s'évanouit. Tiara se nettoya à la hâte et prépara le voyage.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 14h22
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