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Tome 1, Chapitre 7 « Supplice » Tome 1, Chapitre 7

« Autrefois lande enchantée, parcourue par des vents glacés. Les aurores boréales veillaient sur les villes érudites, alors que leurs habitants prospéraient comme aucun autre peuple ne l'avait fait. Ce pays magique comportait plus de mystères que tout le reste du grand ouest, car il était à la frontière des steppes du blizzard éternelle de l'extrême nord. Qui sait ce que ces elfes aux pouvoirs incroyables ont découvert dans l'antique territoire des géants perdus ? »

Ize «Clémentine» Oldarneos, conteuse ménestrel.

***

Les hautes murailles de la cité fortifiée du nord de Laaria se dressaient devant les yeux d'Aëlyss. Elle frissonna. Privée de ses pouvoirs par les menottes, elle n'avait rien pu faire pour s'échapper. Une fois au sein de la ville, cela serait encore plus difficile. Le convoi s'arrêta devant une lourde porte renforcée et décorée de bas-reliefs métalliques verdâtres représentant des ours dressés sur leurs pattes arrière, menaçants. Les soldats échangèrent quelques mots, certainement pour expliquer l'arrivée inopinée d'une bannière sans officier. L'un des cavaliers montra un parchemin marqué d'un sceau que le garde inspecta scrupuleusement. Il finit par se retourner et siffla en agitant une main. Des cris étouffés résonnèrent juste avant que la porte ne s'anime. Les battants grincèrent en pivotant dans leurs gonds antiques. Les cavaliers remontèrent en selle et reprirent leur progression. L'elfe découvrit une large avenue pavée de pierres sombres et bordée de bâtisses tristes. Le cocher fit claquer les rênes, et les chevaux repartirent à leur tour. Les pavés faisaient trembler le chariot et Aëlyss dut se tenir aux barreaux pour ne pas être projetée contre les parois de sa cage. L'avenue et les rues voisines fourmillaient de vie. Certains arboraient des tenues aux couleurs vives, d'autres des vêtements grossiers et usés, d'autres encore n'avaient que quelques guenilles sur le dos, et faisaient la manche près des échoppes, avant que des patrouilles de gardes en armures lourdes ne les fassent déguerpir. L'elfe captive sentit l'effluve agréable de pain chaud parvenir à ses narines et sourit légèrement. Elle était faible, et la faim la tiraillait constamment. Elle entendait les commerçants vanter la qualité de leurs marchandises à grand renfort de gestes et de cris.

Le convoi dut s'arrêter un instant pour éviter de percuter un grand type qui déboula brusquement d'une ruelle en tirant un chariot remplit de charbon. Les cavaliers le réprimandèrent vivement, en prétextant une mission d'importance capitale, qui ne devait souffrir d'aucun délai. L'artisan en sueur s'excusa sans grande conviction et s'écarta. Cette courte halte permit cependant à quelques badauds d'apercevoir l'elfe dans la cage. Peu à peu, un murmure se répandit dans l'avenue, et des foules s'agglutinèrent aux abords du convoi. Les soldats durent intervenir pour écarter les curieux et permettre au cocher de continuer.

Aëlyss aperçut alors les quartiers surélevés, construits sur les flancs des montagnes qui formaient le défilé abritant Castelbrume. D'un côté, les bâtisses étaient nombreuses, serrées les unes contre les autres, et construites en pierre grise et en bois. De l'autre, se dressaient des villas luxueuses et nombre de jardins et places décorées. Au-dessus de ce quartier bourgeois se trouvait l'imposant château, lui-même ceint de remparts épais ponctués de tourelles défensives. L'Érudite jura à voix basse. C'était à n'en point douter sa destination.

Le convoi contourna un gibet des plus sinistre sur la place devant le château. Trois pendus se balançaient lentement au gré du vent. Deux d'entre eux avaient une main coupée et une pancarte autour du cou sur lesquelles était écrit « voleur ». Le troisième pendu était en réalité une femme dont la peau présentait les cicatrices d'une maladie violente. Elle avait été battue et ses mains étaient bleuies et ensanglantées. Elle aussi possédait un panneau, mais celui-ci présentait le mot « sorcière » aux passants. L'elfe déglutit. Cela ne présageait rien de bon pour elle, de toute façon Caspien avait été assez clair à ce sujet. Après une nouvelle inspection devant la porte de l'enceinte, le convoi s'arrêta définitivement dans la cour de la forteresse. De nombreux gardes se tenaient sur les remparts, arbalètes entre les mains. De longues bannières bleu et gris flottaient aux alentours alors que le bruit des troupes en mouvement produisait un brouhaha sourd qui perturbait Aëlyss.

L'elfe savait qu'elle était en mauvaise posture depuis sa capture, c'était une évidence, mais le fait de s'enfoncer dans la gueule du loup ne faisait que renforcer son angoisse. Alors, la porte de la cage s'ouvrit, et trois soldats se postèrent devant, lances tendues.

— Descends, elfe, ordonna un des soldats en faisant un geste avec son arme. Et met bien tes mains en évidence.

— Le capitaine a bien pensé à lui mettre des fers anti-magie, aucun risque qu'elle nous ensorcelle, Adelbert, dit un autre à voix basse.

— On sait jamais à quoi s'attendre avec ces satanés elfes. Je prends pas de risques, moi.

Dès qu'elle posa les pieds sur les pavés, un vieux type la saisit, accrocha une lourde chaîne à ses fers et la tira sans ménagement vers une porte cloutée. Malgré l'ambiance pesante, Aëlyss était ravie de pouvoir se dégourdir les jambes après un voyage aussi chaotique. Elle fut traînée dans une série de couloirs sombres et étroits, jusqu'à arriver dans une salle rectangulaire, haute de plafond, où était disposée au centre une large table couverte de cartes et de statuettes diverses.

— Restez là, indiqua un soldat au geôlier. Je vais prévenir le général de votre arrivée.

— Il n'est pas déjà au courant ? s'étonna un jeune homme à la barbe blonde.

— Le général était à la capitale. Il est rentré plus tôt dans la journée et a demandé à ne pas être dérangé avant midi, alors… précisa le soldat en haussant les épaules.

Il s'éloigna ensuite, et grimpa un escalier. Un silence lourd s'installa dans la pièce, uniquement perturbé par le bruit de la chaîne lorsque le vieux geôlier bougeait.

— Que va-t-on me faire ? demanda soudain Aëlyss d'une voix forte. J'espère que vous me laisserez au moins m'exprimer, puisque je n'ai pas eu ce luxe jusqu'à présent.

— C'est pas moi qui vois, ma jolie. Moi, on m'amène un prisonnier, je pose pas de question, je le trimbale quand on me le demande, et je le surveille le reste du temps, jusqu'à ce que…

— Jusqu'à ce que quoi ? continua l'elfe.

— Ben ça, ça dépend, hein ! Jusqu'à la corde, le billot, ou dans le pire des cas, un truc bizarre que les mages font parfois à certains prisonniers spéciaux. Vous, si je devais deviner, vous allez sûrement recevoir la visite d'un magicien conseiller de sa seigneurie, et vous allez pas passer un bon moment. Mais au moins ça devrait pas durer longtemps, dit l'homme en inspectant l'érudite de la tête aux pieds. Ouaip, pas très longtemps pour sûr.

— Moins longtemps que la corde ou le billot ?

— Ah ben non, c'est plus long quand même ! Mais parfois ça dure des semaines, et même moi, les cris finissent par me fatiguer. Mais pour qu'on vous escorte jusqu'ici aussi rapidement, c'est que vous devez avoir une information qu'ils veulent obtenir, et vite !

Aëlyss repensa aux paroles de Caspien qui semblait persuadé qu'elle avait précipité la chute de son propre pays, et la mort de tous les siens. Elle n'était absolument pas en mesure de plaider son innocence. Par ailleurs, la véritable raison de sa présence occultait toute chance de sortir d'ici. Le mage humain convoitait son savoir, aucune justification ne le pousserait donc à la libérer. Elle était condamnée d'avance à mourir ici. L'elfe fut tirée de ses pensées par l'arrivée d'un homme au visage buriné, arborant une longue balafre qui avait rendu laiteux son œil gauche. Il portait une épaisse cape de fourrure et une de ses mains était posée sur le pommeau de son épée bâtarde. Il s'arrêta, scruta les gardes puis s'attarda sur l'elfe. Il finit par soupirer et croisa les bras sur sa large poitrine bardée d'une cotte de mailles.

— Alors, la princesse des érudits en personne a quitté son repaire ? déclara le général d'une voix étonnement grave et rocailleuse. Personnellement, j'ai du mal à croire ce qu'on dit sur vous, sur vos prouesses magiques. Cependant, je dois bien admettre que pour parvenir à renverser un royaume, vous devez avoir plus d'un tour dans votre sac.

— Je ne suis responsable d'aucun des crimes dont l'on m'accuse ! C'est stupide, général.

— Cela va de soi… Peu importe ! J'ai autre chose à faire. Je vous remets aux mains de mon confrère mage qui semble très intéressé par votre nature… unique, maugréa l'humain en se frottant le menton.

— Je demande audience auprès de votre seigneur ! Malgré vos accusations outrageuses, je reste membre de la cour de Mihuryss. J'exige de m'entretenir avec quelqu'un de possiblement moins borné que vous.

La trahison dont on l'accablait faisait bouillir l'elfe. Elle qui chérissait ses terres et son peuple par-dessus tout ne supportait pas cette humiliation. Son regard de glace ne manqua pas de faire frémir le général, malgré son masque de suffisance. Le geôlier tira brusquement sur la chaîne, ce qui arracha un hoquet à l'elfe alors qu'elle tentait de ne pas tomber à la renverse.

— Allons, allons « Princesse ». Le dernier témoignage vous concernant, bien qu'il soit plus vieux que moi, affirme que vous meniez les revenants vers nos frontières, accompagnée par une créature innommable.

— Quoi ? C'est un mensonge sans précédent ! fulmina Aëlyss. Bande de barbares stupides !

— Au cachot, cela suffit ! s'emporta l'officier en se détournant.

Crachant une dernière insulte, l'Érudite disparue dans un couloir, entraînée par le geôlier impassible. Deux lanciers lui emboîtèrent le pas et la dissuadèrent de se débattre davantage.

— Allez ma jolie ! On y va maintenant. Voyez ? J'avais raison, encore ! Vous allez pas croupir longtemps ici. Y vont vous découper, vous examiner, et hop ! Ce s'ra terminé !

— Me découper ?

— Quelque chose comme ça oui, c'est ce qu'ils viennent faire avec les sorcières en général.

— Bordel, murmura l'elfe en retenant un sanglot.

— Ce sera pas joli, pour sûr. Du gâchis même ! ajouta le vieux bonhomme en jetant un regard par-dessus son épaule.

— Taisez-vous, trancha Aëlyss. Vos paroles m'insupportent.

— Et oh ! tonna le geôlier en tirant sur la chaîne. J'suis pas un génie ou un sorcier de je sais pas quoi, mais je vous conseille d'être gentille avec moi si vous voulez avoir de quoi manger et boire. Sinon, hop ! Tout pour le vieux Engelbrecht, eheh !

Le groupe arriva dans les cachots faiblement éclairés par quelques bougies puantes. Un soldat inspecta les cellules et revint vers les autres.

— Tout est plein ! Ma parole, la moitié de la cité est enfermée ici ?

— Ah ça oui ! C'est plein ! avoua Engelbrecht C'est pas le tout de remplir, mais faut penser à vider à un moment, mais c'est pas arrivé depuis longtemps. Elle peut aller là, dit-il en indique une porte de ses doigts crochus.

Les gardes inspectèrent le type roulé en boule déjà présent dans la cellule. Il ne bougeait pas.

— Il est mort ?

— Non ! Enfin, ce matin il l'était pas.

— Aller, qu'on en finisse. Surveille-la geôlier.

— Tu crois que je fais quoi de mes journées ?

Les soldats poussèrent leur captive à l'intérieur avant de s'assurer que la porte soit belle et bien fermée. Ils s'éloignèrent en discutant à voix basse, l'abandonnant à son sort. Ses poignets meurtris la faisait terriblement souffrir. Elle scruta son compagnon de cellule qui n'avait toujours pas donné signe de vie. Son visage était caché dans un pan de la toile qui lui servait de paillasse. Prise de lassitude, elle s'assit sur sa propre couche contre le mur opposé, et sombra malgré ses tourments.

Au beau milieu de la nuit, elle s'éveilla en sursaut, couverte de sueur. Elle oublia immédiatement son cauchemar, mais remarqua que l'homme allongé plus tôt face au mur se trouvait maintenant près de la minuscule lucarne, et observait les étoiles. Il jeta un coup d'œil rapide à l'elfe, comme pour vérifier son état, puis reprit son étude du ciel.

— Nous sommes le vingt et un octobre, le premier tiers de l'automne touche à sa fin, et la pleine lune approche.

— Quelle importance ? souffla Aëlyss.

— Oh, aucune en effet, puisque nous sommes coincés ici. Est-ce que vous avez froid ? Je peux vous laisser ma couverture si besoin, proposa le vieil homme à la barbe grise.

— Non, ça ira, répondit l'elfe, étonnée par la considération de son compagnon de cellule. Mais si par miracle vous avez la clef de cette maudite porte, n'hésitez surtout pas à ouvrir, que je quitte ce pays de fous.

— Aux dernières nouvelles vous et moi sommes détenus, certainement en attente de mourir l'un comme l'autre. Je m'en voudrais donc de vous remettre en liberté. Je garde la clef pour moi, plaisanta l'étranger.

Aëlyss grogna en baissant la tête. Elle n'était pas d'humeur pour les traits d'humour. Cela n'avait jamais été son fort de toute façon. L'elfe soupira en inspectant ses menottes magiques. Sans ces fers, elle aurait ouvert la serrure en un clin d'œil ou fait voler la porte en éclats. Un instant elle s'imagina déchaîner ses plus terribles sortilèges sur quiconque aurait tenté de lui barrer la route. Cette simple idée la fit frémir et elle tenta de se ressaisir. Au lieu de cela, elle était désarmée à peine vêtu et privée de la simple possibilité de faire léviter un brin de paille. L'humiliation lui nouait la gorge. Soudain, tout s'effaça dans le tourbillon d'une peur sans nom. Un ignoble sentiment enveloppa son esprit.

— Le Reflet, murmura-t-elle en se tournant vers la porte. Il va venir me chercher.

Le vieil homme entendit les mots de l'elfe qui piquèrent sa curiosité. Il se rassit face à Aëlyss fébrile et se frotta la barbe.

— Qui est-ce, ce Reflet ? Un assassin ?

— Non… C'est un… Je ne sais pas, avoua l'elfe. Ce n'est ni un humain, ni un elfe. C'est une créature maléfique qui me traque sans relâche, depuis longtemps. Si je reste ici, il va me retrouver, et je serais sans défense.

—Eeeeeeeeh ! On se tait là-dedans ! cria le geôlier d'une voix encore enrouée de sommeil.

Le vieil homme se pencha en avant, et son visage fut éclairé par un rayon de lumière argenté perçant l'obscurité par la lucarne. Il était âgé, et marqué de nombreuses cicatrices. Aëlyss remarqua également les symboles étranges tatoués sur son crâne chauve, et une lueur mystique dans ses yeux malicieux, inspirant à la fois confiance et mystère.

— Ils ne comptent pas nous libérer, et il semblerait que je ne parvienne pas à les convaincre de changer d'avis, dit-il en chuchotant. Dès qu'ils prendront le temps de s'occuper du registre des prisonniers, je rencontrerai le bourreau, et la corde… Alors, elfe, si vous, vous avez la clef, faite moi signe au plus vite.

Le lendemain, des gardes vinrent chercher Aëlyss qui dormait encore. Ils la soulevèrent, alors qu'elle commençait à se débattre. En conséquence, elle reçut un coup de poing dans le ventre qui lui arracha un cri de douleur. Les hommes en armes la traînèrent dans une petite pièce lugubre, froide et humide, où se trouvaient plusieurs armoires, des chaises et une table en bois abîmée.

Les soldats jetèrent l'elfe dans un siège et la ligotèrent à l'aide de sangles. Elle sentit son cœur s'emballer en voyant les taches de sang sur le sol. Elle se retrouva ensuite seule, durant plusieurs longues minutes qui parurent une éternité. Elle tenta de bouger, de briser les sangles, mais la chaise était solidement fixée au sol. Alors, un homme entra dans la salle, enveloppé dans une cape verte. Il était grand, livide et ses yeux marron étaient bordés de lourds cernes noirs. Des veines étaient visibles dans son cou et sur ses mains squelettiques aux ongles jaunes et abîmés. Il s'avança sans rien dire et se pencha sur l'elfe. Son nez sifflait alors qu'il humait l'air autour d'elle. Aëlyss ressentit un profond dégoût envers l'homme qui était à n'en point douter un sorcier de la cour de Castelbrume. Même si le capitaine Caspien était une ordure, aux yeux de l'érudite, il n'était pas aussi effrayant que cet inconnu. Elle déglutit avec peine en évitant le regard de son tortionnaire.

L'homme se dirigea ensuite vers une armoire et en sortit un coffret aux ferronneries rouillées. Il le jeta lourdement sur la table, secouant le contenu dans un bruit de métal inquiétant. Il fit ainsi plusieurs allées et venues entre la table et les armoires, choisissant des boîtes, des sacoches et d'autres choses encore, parfois murmurant quelques mots incertains, lorsqu'il hésitait. Deux gardes revinrent portant un petit brasero au bout d'une longue pince.

— On m'a demandé de vous faire parler, dit le sorcier d'une voix fantomatique, semblable à un soupir. Mais si je n'obtiens pas de résultat, mes supérieurs s'en tiendront à la version qui leur convient déjà, à savoir votre responsabilité entière concernant le massacre de Mihuryss. En réalité, je me fiche éperdument d'obtenir le moindre aveu, sincère ou non, de votre bouche, alors je ne m'attarderai pas longtemps sur le sujet. Nous réglerons cette question aujourd'hui. En revanche, je vais prendre le temps d'examiner ce qui fait de vous, ce que vous êtes, à savoir, une magicienne difficilement égalée.

— Je suis Psychokinésiste, ça n'a rien d'extraordinaire. Je n'ai pas de don particulier, rien de plus que tout elfe, déclara Aëlyss qui sentait la peur faire trembler ses lèvres.

— Allons, allons, Princesse blanche, la plupart des mages de bas étage s'en tiendraient à votre plaidoyer, mais les plus curieux comme moi, ou Caspien, savent très bien que vous avez versé dans d'autres domaines.

— Vous ne me connaissez pas, humain. Vous imaginez des choses bien fantasques.

— Je ne crois pas, non. Contrairement à la plupart des gens qui ne peuvent apprendre qu'un certain nombre de sorts, chose des plus irritantes, vous, ma chère, semblez, selon les récits et les histoires d'antan, en connaître un nombre frisant le ridicule. Cela, bon nombre de mes confrères et opposants le conçoivent. La majorité pense que cela a un lien avec votre… apparence atypique. En revanche, ce qui m'intéresse le plus, ce sont les sorts dont personne ne parle, comprenez-vous ?

Il sembla immédiatement déceler quelque chose sur le visage de l'elfe. Elle jura en silence.

— C'est bien ce que je pensais. Voilà ce qui me motive à vous garder ici. Si vous pouvez effectivement maîtriser autant d'incantations que vous le souhaitez et que vous êtes aussi intrépide et experte qu'on le dit, il m'est impossible de croire que vous n'avez pas versé dans les arts occultes, au moins un temps, au moins une fois.

Il rit en secouant ses épaules basses et frêles, agitant sa cape.

— Je dois avouer ressentir une certaine pression à vous examiner. J'ai tendance à m'emporter quand je m'attelle à une activité qui me passionne. Je ne me pardonnerai pas de vous abîmer trop en profondeur par égarement. Aussi, plus vous résistez, plus ce risque augmentera, vous en conviendrez. Veuillez donc vous montrer à la fois sage et coopérative, de façon à nous épargner tous les deux de très mauvais moments.

Le sorcier accompagna ses derniers mots par le dévoilement d'une panoplie d'outils, de seringues et autres atrocités.

Lorsque le soleil se coucha, les gardes reconduisirent l'elfe dans sa cellule. Elle était inerte, et ils se contentèrent de la jeter sur le sol avant de claquer la porte. Le vieil homme se précipita vers elle et la porta sur sa couche. Il la couvrit et dégagea son visage des mèches de cheveux collées par la sueur et la saleté. Elle ne souffrait pas de bleus, de coups ou de plaies, mais ses veines étaient atrocement gonflées, et noires. Ils avaient dû user de toxines et de magie pour lui infliger des atrocités que l'Immatériel seul pouvait connaître. Du sang coulait de ses oreilles et de son nez, souillant ses cheveux d'un blanc éclatant. Elle respirait à peine et sa gorge était enflée. De temps à autre, elle était animée de spasmes et poussait des gémissements éraillés avant de s'évanouir à nouveau.

Au matin du deuxième jour, lorsque les gardes vinrent la chercher, le prisonnier tenta de s'interposer. Les lances acérées furent cependant un argument de poids pour l'en dissuader. Cette fois-ci, depuis la cellule, il perçut le cri déchirant de l'elfe. À genoux au milieu de la pièce, les yeux clos, il chercha sérieusement une solution à ce calvaire.

— Aller vieille branche, du nerf, soupira-t-il. Si tu ne le fais pas pour toi, donne un coup de main à cette pauvre femme.

Aëlyss s'écroula sur les dalles glacées. Sa chemise déchirée dévoilait les marques au fer rouge qui meurtrissaient son dos. Le prisonnier reconnu malgré lui certains symboles car il en partageait avec elle, dissimulés dans les lignes de ses tatouages. Bien qu'il ne soit pas en mesure de déterminer leur signification, il était persuadé d'une chose, c'était de la magie noire. Un frisson parcouru son échine. Celui qui lui avait tatoué ces marques n'était pas de ce monde, du moins le croyait-il fortement, mais le sorcier de Castelbrume, quant à lui, était bel et bien humain, malgré son affreuse apparence. Comment un mortel pouvait-il connaître, comprendre et user d'une telle magie ? La situation ne faisait qu'empirer et la possibilité de subir un sort pire que la mort ne faisait que croître.

Au troisième jour, les gardes ouvrirent la porte, seulement pour dévoiler la présence du sinistre sorcier à la cape verte.

— Z'avez pas fini vos affaires, Maître Friebald ? questionna le geôlier.

— Hélas non, l'elfe est coriace. J'avoue que sa résistance dépasse tout ce que j'avais imaginé. C'est un réel problème. Les menottes suffisent à contrecarrer ses sorts, mais sa volonté n'en est pas atteinte d'un pouce.

— Vous allez pas la tuer à ce rythme ? Elle a l'air d'avoir plutôt mal quand on l'entend.

— Justement, je dois faire quelques recherches pour découvrir un procédé plus efficace qui ne puisse pas la tuer pour autant. Je suis sûr qu'elle ne pourra pas tenir éternellement.

— Elle a dit quelque chose quand même ?

— Rien de suffisant.

— Ah bon… En attendant, faudra penser à vider les cellules, si vous voyez c'que je veux dire.

— Pas d'inquiétude, les condamnés s'en vont bientôt, ajouta le mage en jetant un regard noir au vieux prisonnier. Portez-la à la salle d'interrogatoire.

Les gardes obtempérèrent sans mot dire, puis Engelbrecht verrouilla une fois de plus la lourde porte avant de s'éloigner en sifflotant. Lorsque Friebald pénétra dans la petite pièce sordide, Aëlyss était sanglée, flanquée des deux gardes. Le regard noir de l'elfe trahissait à la fois sa colère et son épuisement. Elle résistait à tant de maux et de pressions à la fois qu'elle risquait de craquer à tout moment.

— Vous êtes remarquable, Érudite, s'exclama le sorcier en congédiant les deux hommes. Vous avez résisté à tous les sévices. Je ne suis pas inconscient pour autant et votre vie ne tient qu'à un fil. Loin de moi l'idée de vous achever sans obtenir ce que je veux. Vous êtes certainement l'une des magiciennes les plus puissantes à ce jour, je ne peux passer à côté de l'opportunité de prendre ce qui vous appartient.

Il appuya une main sur la nuque de l'elfe, sur l'une des runes encore à vif, arrachant un râle à la captive. Friebald se pencha en riant.

— Pardonnez-moi, vous « étiez » l'une des plus puissantes, mais ces runes se sont chargées de vous enlever cette fierté. Ne vous reste que le souvenir amer de celle que vous étiez. Bref… nous savons tous deux que sans soins adéquats, vous mourrez dans quelques jours, peut-être même quelques heures.

— Vous n'obtiendrez rien de moi, chien, cracha Aëlyss entre ses lèvres fendues. Faites-moi confiance : si je dois moi-même anéantir mon esprit pour vous empêcher d'y trouver quoi que ce soit, je le ferai. Je mourrai avec joie, emportant avec moi vos maigres espoirs. Vous mourrez un jour, en ayant passé votre vie à caresser le rêve de seulement m'arriver à la cheville, pathétique créature repoussante.

Prit d'une fureur soudaine, le sorcier la frappa du revers de la main, entaillant sa pommette avec sa chevalière. Il approcha son visage à deux pouces de celui de l'érudite et l'attrapa violemment à la gorge.

— Ne te méprends pas, traînée, il me reste bon nombre de méthodes dont la connaissance t'empêcheraient de dormir pour le reste de ton inutile existence, malheureusement, si je les mets à exécution immédiatement, tu serais brisée avant le coucher du soleil. Je vais te remettre en état, pour te briser à nouveau, et je recommencerai ce processus autant de fois que nécessaire. Alors, je ramasserai les miettes de ton esprit fracturé pour y lire ce que je veux savoir ! Puis, une fois satisfait, je donnerai ce qu'il restera de toi, une vulgaire poupée sans âme à peine en mesure de parler, à la garnison. Ces gars trouveraient bien quoi faire de toi, ne crois-tu pas ?

Des pensées cauchemardesques tourbillonnèrent dans l'esprit d'Aëlyss et elle ne put retenir de larmes de désespoir. Friebald relâcha son emprise. Sa poigne avait laissé des marques bleues sur le cou de l'elfe et ses ongles avaient percé sa peau délicate. Il jura en essuyant la sueur de son visage. Un page arriva en clopinant, dissimulé sous une chasuble de toile grossière. Il portait du matériel d'écriture entre ses mains potelées.

— Prévenez Belle-Bosquet, dit le sorcier. Elle va devoir s'occuper de celle-là.

— Bien, Maître Friebald.

— Il me faut certains ingrédients rares, et je sais qu'elle les possède. Prends note.

Il récita des noms savants, changea d'avis et recommença pendant que le jeune page notait attentivement. Après relecture, le sorcier ajouta :

— Je paie cette voleuse assez chère pour avoir un service de qualité, veille à ce que tout y soit et que la livraison soit faite au plus vite. Méfie-toi d'elle.

— Oui, Maître.

— Pars, bon sang !

Le page s'esquiva en lançant un regard vers l'elfe épuisée. Le jeune garçon n'était pas au service du sorcier depuis longtemps, et la vue de sa captive l'inquiéta quant à son propre avenir auprès du conseiller.

Malgré les nouvelles tentatives d'intrusion du sorcier, Aëlyss tint bon jusqu'à la fin d'après-midi, où ses forces étaient sur le point de la quitter définitivement. Friebald décida qu'il était temps d'arrêter et la fit reconduire dans sa cellule. Aëlyss était éveillée, et marcha d'elle-même jusqu'aux cachots, escortée de près par les hommes armés. Elle arriva devant sa cellule et un garde ouvrit en affichant un air sombre. Il lui fit signe d'attendre avant d'entrer et s'éloigna un instant. Il revint avec une toile propre qu'il tendit à la prisonnière. Elle cracha un mélange de salive et de sang sur ses bottes avant d'entrer en boitant. Le soldat baissa les yeux en soupirant et déposa malgré tout le linge à l'intérieur.

Aëlyss éclata en sanglot. Elle se lova contre le mur et glissa lentement jusque sur les dalles. Son compagnon de cellule attrapa le linge et son propre gobelet d'eau qu'il conservait pour elle. Il souleva sa tête lentement. Elle entrouvrit les yeux mais se laissa faire.

— Buvez Princesse, chuchota le prisonnier.

Aëlyss accepta sans mot dire. Elle ne pouvait plus parler tant son corps était meurtri. Elle lança un regard suspicieux au vieil homme assis près d'elle.

— J'ai mis du temps à me souvenir, certes, mais j'ai bien compris qui vous étiez. Pour une raison ou une autre, vous êtes connue un peu partout.

L'Érudite sembla soudainement craintive et tenta de s'éloigner de son compagnon de cellule.

— Ne vous inquiétez pas, Princesse, je ne vous veux aucun mal. Je ne vous crois pas responsable de quoi que ce soit. Au contraire, j'aimerais vous aider à sortir d'ici. En attendant, je peux vous habiller avec ce linge, ajouta-t-il en désignant la toile de lin.

Elle se redressa péniblement en tenta de réajuster sa chemise déchirée.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle en affichant une grimace de douleur.

— Bélios.

— Merci.

— Pourquoi ?

— Pour ne pas rendre ce moment plus terrible qu'il ne l'est déjà. Pour être le peu de réconfort que je puisse trouver entre ces murs.

— Trop d'être chers mon été enlevé au fil du temps, j'espère pouvoir lever cette malédiction et vous aider à sortir d'ici.

Il habilla tant bien que mal l'elfe avec le linge et lava son visage et ses mains avec le peu d'eau qui lui restait.

— Une certaine Belle-Bosquet doit me soigner sous peu. Est-ce une autre dégénérée assoiffée de sang aux ordres de ce sorcier fou ? ou une créature maléfique cachée derrière un joli nom ?

— Pas du tout, loin de là, s'exclama Bélios en se redressant. Mon amie, elle pourrait même être votre salut.


Texte publié par Galaad1800, 17 octobre 2021 à 13h51
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