Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 6 « Bélios » Tome 1, Chapitre 6

« Disons que je prends la route en pleine nuit. Il fait un peu frisquet, mais tout se passe plutôt bien. Du moins, jusqu'à ce qu'un groupe de bandits me tombe sur le râble, pille mon sac et me moleste.

» Tu me diras : « ah ben ça ! Quelle malchance ! » Ou alors : « quelle idée de partir de nuit ! »

» Disons maintenant qu'après ce malheureux événement, je continue ma route, et j'arrive dans un village ravagé par un incendie. En grattant quelques ragots, j'apprends que l'incendie a eu lieu durant la nuit, et tous les clients de l'auberge sont morts brûlés vif ou étouffés par la fumée. Si les brigands ne m'avaient pas cassé la figure, j'aurais fini grillé. Alors, ne sommes-nous pas protégés ? »

Friedrich Griesmann, philosophe-vagabond.

« Quand un vieillard meurt, la plupart des gens se disent qu'il était temps, ils en avaient marre de ses délires et de l'entretenir à l'œil. Quand un enfant meurt en revanche, c'est la catastrophe. Tout le village est en deuil. Pourtant, mon pépé a participé toute sa vie à la prospérité de notre petite bourgade, il a travaillé dur pour que chacun profite d'un toit solide sur sa tête. Il a partagé sa sagesse et son humour pour aider chacun à traverser les mauvaises passes. Le gosse de l'autre jour par contre, lui, il avait l'air de délirer et se faisait entretenir à l'œil. Et c'est pas son esprit ou ses bras qui ont fait grand-chose pour nous autres ! »

Sven Konnig, bûcheron.

***

La grande salle du Conteur fou était bondée, c'était jour de fête. La musique rivalisait difficilement avec le brouhaha des clients qui chantaient, riaient, criaient et frappaient des pieds et des poings en rythme. Le balai des serveuses était incessant. Elles portaient chopes, assiettes, plateaux et parfois même tonnelets entiers. Sur une petite estrade en planches usées, les ménestrels offraient leur meilleure prestation. D'innombrables bougies étaient disposées un peu partout dans la pièce, à la fois dans les cornes de chèvre fixées aux murs, sur les rebords des fenêtres et sur les tables. Le tenancier en sueur prenait les commandes, essuyait les chopes à la hâte et scandait des ordres aux cuisines et aux serveuses éreintées.

***

Uesburg était un village modeste, principalement axé sur l'élevage de cochons. Le gras servait à la production de suif, et donc, de bougie. Les habitants s'étaient habitués à l'odeur nauséabonde de leurs chandelles et ne lésinaient pas sur leur usage. Ce qui n'était au départ qu'un groupement de bicoques le long du fleuve devint au fil des années un bourg de passage aux abords de Castelbrume, dans le Royaume de Laaria. Dès le début de la guerre contre Dehest, Uesburg est devenu une sorte de relais pour les garnisons en déplacement et les patrouilles. Les auberges tournaient à plein régime et prospéraient, bien que les impôts du seigneur de Castelbrume prélèvent une part conséquente de ces recettes avant de la redistribuer dans les soldes des soldats, qui revenaient passer leur permission dans les tavernes, et ainsi de suite. Tout le monde tentait d'oublier que les stocks diminuaient très rapidement, et que rapidement, même les habitants devraient se serrer la ceinture. « Au moins ici, la guerre ne semble qu'un vieux cauchemar », disaient les gens.

***

Seule la lune éclairait le chemin devant Bélios. Emmitouflé dans sa lourde cape de fourrure, il parvint finalement devant les marches creusées par le temps de l'auberge du Conteur fou. Il racla la boue de ses bottes sur une pierre avant de pousser la porte. Retirant son capuchon, un épais nuage de chaleur et d'odeurs diverses et variées qui provenait de l'intérieur l'assaillit. Le vin, la viande, la sueur et la crasse se mêlaient en un fumet pour le moins typique de ce genre de rassemblement. L'agitation surprit cependant le vétéran qui eut besoin de jouer des coudes pour parvenir au comptoir. Là, il fit signe au tenancier qui épongeait son crâne chauve avec un vieux chiffon.

— Salut l'ami ! clama le type bedonnant. Qu'est-ce qu'y veut ? Manger ? Boire ?

— Les deux. Un verre de vin rouge et un repas chaud.

— Soupe ou purée de pois.

— Soupe.

— Et c'est parti !

Le tenancier boita jusqu'aux cuisines et hurla quelques mots. Bélios déposa sur le comptoir une pièce rutilante qui, a elle seule, paierait amplement sa médiocre collation. Il examina la salle. La plupart des soldats revêtaient les tabards gris et bleu de Castelbrume. D'autre cependant étaient aux couleurs or et gueule de la capitale, Valitta. Quelques hommes bourrus, en retrait, arboraient le damier noir et blanc de Dallengrad, la cité minière.

— Eeeet voilà la coupette ! intervint l'aubergiste. Et, la bonne soupe, ahah !

— C'est pour vous, reprit Bélios en pointant la pièce d'or. Je prends une couche.

— Entendu. Il reste des places dans le dortoir commun, et… peut-être… oui, une chambre.

— Le dortoir fera l'affaire.

— C'est noté!

Le voyageur mangea en silence, assis au comptoir. Il tentait de repousser les petits morceaux de cartilage qui se cachaient dans son ragoût. Une jeune femme quitta les cuisines et vint se poster au comptoir.

— Vous êtes seul l'ami ? lança-t-elle en attrapant un chiffon.

— Oui. J'ai eu mon lot de bavardages, répondit Bélios sans lever le nez de son assiette.

— Les hommes ont remporté une grande victoire aujourd'hui ! Ça se fête !

— C'est ce qu'on dit.

— Un soulagement pour sûr ! Le village s'inquiétait de la proximité des revenants. Y'parait que si ça avait mal tourné, ils seraient arrivés ici avant la nuit !

— Un soulagement, répéta le vagabond. Cela laisse plus de temps pour se soucier d'autres problèmes. Comme l'humeur des soldats.

La serveuse blêmit soudainement. Son regard jaugea la salle, puis, elle se pencha pour parler plus bas à son interlocuteur.

— Ils ne sont pas tous dangereux.

— Mais certains le sont, n'est-ce pas ?

Elle acquiesça.

— Je mettrai ma main à couper que les soldats de Dallengrad sont de ceux-là.

— Oui-da, finit par affirmer la jeune femme. Des brutes, surtout leur pourri de capitaine. Ils font ce qu'ils veulent ici.

— Je vois. Évite-les, petite.

Bélios lui offrit une pièce qu'elle cacha dans son chemisier avant de s'éloigner. Il termina son repas, l'air pensif. Les rumeurs étaient vraies, il comptait donc agir.

Depuis plus d'une semaine, on parlait d'une troupe en faction dans les parages. Des renforts. Malheureusement, ce n'étaient pas leurs faits d'armes qui faisaient parler d'eux, mais leurs exactions. Selon les dires, la seule différence entre ces gars et de vulgaires bandits était leur position dans l'armée de Laaria. Bélios avait croisé la route avec maints butors, racketteurs et profiteurs, et il comptait bien leur rendre la monnaie de leur pièce. Loin de lui l'idée de les passer au fil de l'épée. Il n'était pas de ce genre de justicier sanguinaire, par ailleurs, malgré leurs méfaits, ils faisaient partie de la fine ligne de défense contre les hordes de Dehest. Les Peuples libres comptaient sur eux à juste titre. Il lui fallait trouver autre chose.

Un peu plus tard dans la nuit, l'ambiance s'apaisa. Bélios commanda une chope de bière et s'approcha de leur table. Les spectateurs déjà présents inspectaient leur partie de cartes aux mises alléchantes. Après une manche particulièrement tendue, le voyageur s'installa en posant une besace visiblement bien remplie devant lui.

— Combien pour participer ? s'exclama-t-il.

Les autres se regardèrent en silence. Enfin l'officier haussa les épaules et répondit :

— Cinq pièces d'argent ! On joue pas avec les paysans nous aut' !

— Soit !

Bélios jeta la mise sur le tas en faisant tinter les pièces. Surpris, les soldats observèrent un nouveau silence avant de ricaner. Celui qui battait les cartes renifla bruyamment.

— Tu connais les règles ?

— Oui.

— Fais attention à Pieter, il mord quand il perd.

— La dernière fois que j'ai perdu, t'étais encore accroché au sein de ta mère, alors ferme-la, Herbert et distribue les foutues cartes.

— Toujours aussi agréable.

Au fil des manches, les chopes se vidèrent. L'auberge également. Bélios avait gagné quelques pièces, mais le fameux Pieter s'était montré remarquablement doué. L'heure tournait, et désormais, seul le groupe de joueur occupait la salle principale. Les musiciens profitèrent du départ de la foule pour mettre un terme à leur prestation frénétique. Ils s'éclipsèrent en un clin d'œil, grimpant à l'étage du dortoir. Des ronflements sonores retentissaient de temps en temps. L'aubergiste était accoudé au comptoir, la tête sur ses mains jointes, à deux doigts de sombrer. Les serveuses nettoyaient approximativement les tables, rejetant les miettes sur le sol, parmi les traces de boue et d'alcool.

— Maudite fortune. C'est fini pour moi, souffla un certain Dallan. 'suis à sec !

— En argent ou en boisson ? rétorqua le capitaine Karl Jortz en lui décochant une tape dans le dos.

— Eh ! Les deux, c'est ça le problème !

— Je suis trop saoul pour fermer l'œil, avoua Herbert.

— C'est pour ça que tu dors jamais ?

Un long cri leur coupa le sifflet. Le hurlement retentit longtemps dans les ténèbres extérieures. Certains frémirent.

— Quelle sale bestiole peut crier comme ça ? marmonna Pieter dans sa barbe.

— C'était sinistre.

— Une banshee, certainement, avoua Bélios.

— J'ai rien entendu, articula difficilement Dallan.

— Qu'est-ce que tu racontes-là, étranger ?

Bélios releva la tête vers le capitaine. Celui-ci semblait curieux.

— Vous savez ce que sont les banshees, n'est-ce pas ?

— Non.

— On raconte que ce sont les fantômes de femmes mortes le jour de leur mariage. Trop tristes pour quitter ce monde, elles reviennent hanter ceux qui agressent ou méprisent leurs amantes. Elles les attirent grâce à des illusions avant de les tourmenter. Ceux qui ne sont pas tués finissent par perdre l'esprit.

— T'en connais d'autres des foutaises comme ça ?

— Et bien… Justement, je connais un conte des plus intéressant.

— Raconte, que je m'endorme.

Les soldats échangèrent quelques regards peu motivés. L'un d'eux bailla, les autres marmonnèrent des sons incompréhensibles.

— Soit, conclut Bélios en attrapant les cartes crasseuses.

***

On raconte qu'autrefois, ici-même, se dressait une immense forêt. Un bois sauvage et sombre où les ronces formaient des rideaux masquant la présence de créatures redoutables. Les habitants des alentours évitaient le bois, car les rares inconscients qui s'y étaient aventurés n'en revinrent jamais (pendant ce temps, Bélios manipulait les cartes et certaines semblaient disparaître du paquet au fur et à mesure).

Un jour, quatre guerrier s'aventurèrent dans les bois, inconscient du lieu qu'ils foulaient de leurs lourdes bottes. Armés de leur courage et de la certitude de découvrir un grand trésor (le conteur tira sans regarder les quatre valets : de coupe, de pièce, de bâton et d'épée). Après un long périple à travers la végétation dense, ils parvinrent devant une haute grille hérissée de pointes et de crochets. De l'autre côté s'étendait un jardin luxuriant et parfaitement entretenu, encerclant un imposant manoir aux multiples tours, cheminées et gargouilles grimaçantes couvertes de lierre.

Les guerriers, après inspection, durent se rendre à l'évidence : impossible d'entrer. La grille était solide et le portail fermé à double tour. Ils campèrent sur place jusqu'à ce qu'un matin, un vieillard en tunique noir simple et élégante n'arrive à son tour devant le portail (Bélios dévoila le roi d'épée et le déposa devant lui). Il s'adressa aux guerriers irrités, et leur avoua qu'il pouvait les faire entrer. L'inconnu les mis en garde cependant : il ne restait rien de valeur dans ce lieu oublié.

Les gaillards rirent à plein poumons : un tel domaine cachait forcément des trésors ! Ils ordonnèrent au vieil homme d'ouvrir les grilles, ce qu'il fit sans cacher son abattement. Il tira une clef d'or de sa besace et l'inséra dans la serrure. Les mécanismes grincèrent, puis enfin, le portail s'ouvrit. Sans plus considérer l'inconnu, les quatre guerriers s'avancèrent d'un pas décidé. Des nuées de corbeaux s'envolèrent des arbres à mesure qu'ils avançaient vers le perron du manoir. Le doyen ne manqua pas de refermer la grille avant de s'éloigner.

Lorsqu'ils pénétrèrent dans le hall, leurs yeux scintillèrent devant tant de richesses. Des lustres d'or et de cristal brillaient de mille bougies, de grands tableaux aux cadres sculptés représentaient des personnages nobles et des paysages inconnus. D'épais tapis couvraient le sol de marbre, et de somptueuses tentures brodées de perles pendaient le long des murs aux fresques sans âge. Ils progressèrent dans les couloirs sans fin, dans les salles somptueuses, en découvrant de plus en plus de richesses et de surprises. Ils ne s'étonnèrent même pas de ne pas croiser âme qui vive. Aucune importance, ils pouvaient ainsi profiter à eux seuls du lieu et du butin.

— C'est que des conneries tout ça ! intervint Herbert en se grattant le menton.

— Tais-toi ! balança aussi sec le capitaine Jortz. Ce monde est vieux. Qui sais…

Après s'être enfoncé dans les méandres du manoir, le groupe découvrit une vaste salle de banquet. Quelle fut leur étonnement en remarquant la longue table centrale marquetée de bois exotiques croulant sous les plats fumants, les cruches, les bouteilles, les plateaux et les cloches. Affamés, les guerriers poussèrent un puissant cri de joie et se ruèrent vers les quatre imposants fauteuils disposés là. Très vite, ils ne furent plus en mesure de parler, submergés par le nombre de mets succulents : crabes marinés, gratins au poivre ou aux herbes, rôtis juteux, filets aux baies, soupes épicées aux fèves ou au lard, lapins, poulardes, gibier, omelettes aux champignons, purées onctueuses, pâtés, tartes croustillantes, biscuits au miel, compotes, tourtes fourrées et fruits confits. Tout était délicieux, parfaitement préparé, sortant du four. Des dizaines de pains différents s'entassaient sur un plateau d'argent, encore chaud et fumant.

Alors que le chef racontait une histoire de bataille, quelque chose vint heurter la botte du plus jeune de la bande (Bélios pointa le valet de pièce). L'aventurier à l'esprit embrumé par les nombreuses chopes de bière et de vin ingurgités attrapa le petit objet. Une pistole d'argent poli frappé du profil féminin harmonieux. Alors qu'il relevait la tête, il remarqua une porte entrouverte. Il s'éloigna sans que personne ne le remarque et déboucha dans un couloir sombre. Une autre piécette reposait sur le tapis. Résonnèrent soudain le rire clair d'une jeune femme et le bruit de ses pas rapides dans la pénombre (le conteur dévoila la reine de pièce). Le guerrier surprit afficha un large sourire. Il avait bien mangé et bien bu, il ne restait qu'une chose à faire pour que cette soirée soit parfaite. Il se mit en quête de la demoiselle fureteuse. À mesure qu'il progressait, le guerrier ramassait les pièces abandonnées devant lui, si bien qu'il finit par enserrer une petite fortune entre ses doigts. Il arriva finalement devant une porte dorée. En tournant la poignée, il entendit le rire suave et satisfait de la jeune femme. Il entra en refermant la porte derrière lui.

Dans la salle à manger, les trois hommes toujours attablés ne remarquèrent rien. Toute leur attention était tournée vers les plats et les boissons. D'ailleurs, le plus grand des aventuriers (Bélios désigna le valet de coupe) fut attiré par une bouteille en cristal finement décorée contenant un breuvage ambré hypnotisant. Il se pencha, saisit la bouteille et sans plus de cérémonie, porta le goulot à ses lèvres. Aucun liquide délicieux n'en coula cependant ! Elle était vide. Il admit que ses yeux lui avaient joué un tour et décida de trouver les cuisines et d'autres bouteilles comme celle-ci. D'un pas chancelant, il déambula longtemps jusqu'à ce qu'un bruit métallique n'attire son attention. Des bruits de gamelles indiquant la proximité des cuisines. Lorsqu'il entra, il constata l'absence des cuisiniers. Avant de pouvoir s'en étonner plus que de raison, ses yeux se posèrent sur une caisse pleine de ces fameuses bouteilles. Il tomba à genoux, saisit la première et tenta de boire, sans succès. Elle était vide, comme la suivante, et celle d'après. Il en alla ainsi pour toute la caisse. Pris de colère, le guerrier brisa les bouteilles en hurlant. Le vacarme alerta une servante qui entra à son tour dans la cuisine (Bélios déposa la reine de coupe sur la table). Elle adressa un regard sévère à l'intrus en posant ses poings sur ses hanches. Le guerrier marmonna en pointant les bouteilles du doigt. La jeune femme se pencha pour ramasser la caisse vide, ce qui ne manqua pas de capter toute l'attention de l'homme éméché. Il se racla la gorge sans pouvoir détourner le regard du jupon de la donzelle qui épousait la forme de ses larges hanches. La servante se dirigea prestement vers une porte décorée d'ivoire et tira un trousseau de vieilles clefs de sa ceinture.

— Notre cave compte les meilleures cuvées de la région. Venez monseigneur, vous pourrez prendre tout ce qui vous fait envie à l'intérieur.

— Tout ce que je veux, hein ? ricana le guerrier.

La femme avait déjà disparu, aussi, il s'empressa de la suivre dans l'escalier sombre et referma la porte derrière lui.

Les heures se succédèrent sans que l'aurore ne pointe. Le chef de la bande s'était levé et goûtait aux plats qui étaient trop éloignés pour les atteindre depuis son fauteuil. Sa dégustation était uniquement interrompue par les rots qu'il laissait échapper avec fierté. L'autre comparse, le plus fort, somnolait devant la cheminée en respirant bruyamment. Sans crier gare, la grande porte s'ouvrit et claqua contre les murs. Une grande femme aux cheveux blonds cendrés se présenta, radieuse, époustouflante. Des diamants scintillaient sur sa coiffe élégante et ses boucles d'oreilles. Un large collier d'or ornait son cou souple. On ne pouvait que la trouver resplendissante dans sa longue robe noir et blanc réhaussée de bijoux d'or de broches, et de divers accessoires précieux (Bélios, toujours aussi concentré, tira comme par magie la reine d'épée du paquet de cartes et la plaça, comme les précédentes, devant le valet correspondant).

C'était la maîtresse de ce domaine de rêve. Elle souhaita la bienvenue à ses invités et dévoila ses intentions : récompenser en personne le chef de la seule compagnie ayant réussi à percer les dangers de la forêt pour trouver son manoir. Ainsi, le concerné bomba le torse et s'avança d'un pas assuré. La femme dévoila le présent qu'elle tenait sous une étoffe. Les yeux du guerrier glissèrent sur une épée digne d'un roi. Une énorme gemme ornait le pommeau et reflétait les flammes de l'âtre. Non contente d'offrir pareille merveille à son invité, la maîtresse de maison avoua que d'autres récompenses l'attendaient dans ses quartiers privés. Le chef dégluti en lorgnant le décolleté carré extravagant, bordé de dentelle fine qui dévoilait la naissance de ses seins d'albâtre et constellés de taches de rousseur. Elle lui tendit une main légère qui s'empressa de saisir. Leurs pas résonnèrent dans un large escalier qui semblait disparaître dans les ténèbres. Bientôt, le silence retomba et la grande porte se referma derrière eux.

Tiré de son sommeil aux vapeurs âcres par on ne sait quelle magie, le dernier combattant, jusqu'alors inconscient du départ de ses camarades, se hissa sur ses jambes massives. Il se trouvait là, seul depuis un temps incertain. Le feu était toujours aussi vigoureux, et la nuit, aussi noire. Repu, il ne mangea rien d'autre, chancelant, il laissa de côté la boisson. Il s'assura que sa besace était toujours là, remplie de son or et gloussa. Un éclair fendit soudain le ciel, suivi d'un tonnerre fracassant qui fit vibrer les fenêtres. Un son étrange s'ensuivit alertant le gaillard qui tira sa masse en grognant. Quelque chose à la fenêtre tentait d'entrer. Il s'approcha en proférant moult jurons seulement pour découvrir une branche morte secouée par le vent. Retrouvant son sang froid, il examina l'extérieur. De lourds nuages masquaient le ciel, sauf en un point, suffisant pour que la lune éclaire un recoin du jardin. Là se dressait un arbre centenaire à la branche duquel était nouée une balançoire. Il crut être encore endormi en constatant une présence sur ladite escarpolette. Une silhouette pâle, gracile et immobile se tenait sous la pâleur de la lune (Bélios dévoila finalement la reine de bâton). Son corps, à peine caché par une simple chemise de nuit en soie était d'un blanc éclatant. Une créature de calcaire à la beauté tranquille incomparable. Le guerrier trépigna derrière les carreaux : allait-il la laisser dehors ? Soudain, la jeune femme entreprit de grimper à l'arbre. Le vent redoubla de violence et un nouvel éclaire lézarda l'horizon. Elle se trouvait désormais exactement entre le sol et la fenêtre. Une chute serait fatale. Son regard croisa celui du guerrier appuyé contre les carreaux, captivé. Elle se leva, tenant en équilibre sur une branche étroite. Elle sourit en écartant les bras, juste avant de se laisser choir. L'homme, comme emporté par son mouvement sursauta, la fenêtre s'ouvrit devant lui. Il bascula. Le vent s'engouffra à l'intérieur, rugit, sembla même rire, puis gémit et enfin murmura avant de sortir en refermant la fenêtre derrière lui. Si un cinquième compagnon s'était tenue là, il n'aurait jamais entendu le plus fort de la bande s'écraser trois étages plus bas (Bélios attira l'attention des soldats sur la table. Les valets avaient mystérieusement disparu, ne laissant en place que les reines, et le roi d'épée).

Le lendemain matin, accompagné des rayons du soleil, le vieillard passa une fois de plus devant les grilles rouillées et tordues. Les jardins stériles étaient surmontés d'une brume sinistre et les ruines étaient si ancienne que personne d'autre que lui ne se souvenait de la splendeur passée de son vieux domaine. Il soupira, sentant les larmes monter à ses yeux.

— Oh ! Ma chère épouse, je suis si vieux aujourd'hui. J'espère que tu veille encore sur nos filles, où que vous puissiez être toutes les quatre.

***

Les soldats s'étaient rapidement tus, captivés et troublés par l'histoire. Seul Dallan qui somnolait n'avait pas l'air perturbé.

— Tu parles d'un conte de fées ! cracha Herbert. C'est pas ça qui va m'aider à fermer l'œil !

— C'est quoi la morale de cette histoire, mon gars ? lança le capitaine d'une voix sinistre.

Bélios haussa les épaules. Karl Jortz essuya son front blême trempé de sueur.

— Je ne connais pas de morale à ce conte, avoua finalement le vétéran. Si je devais en trouver une, je dirais que ces guerriers auraient dû partir en entendant les mises en garde du vieil étranger.

— Tu crois qu'ils avaient quelque chose à se reprocher ? demanda étrangement l'officier.

— Si c'était le cas, ils auraient mieux fait d'y penser avant, conclut froidement Bélios.

L'officier plissa les yeux en scrutant le visage balafré de l'étranger, puis poussa un grognement de résignation. Alors, en terminant sa chope, Bélios se leva, salua le groupe, récupéra sa bourse et laissa ses gains sur la table à côté des cartes rangées. Il quitta l'auberge sans rien ajouter. Surprit, Pieter qui avait déjà raflé un pactole se rua sur les pièces. Il ricana dans sa barbe et se redressa pour quitter lui aussi les lieux. Herbert, toujours aussi saoul, inspecta sa coupe vide, râla puis suivit son compagnon. Le capitaine, toujours perturbé par l'histoire de l'inconnu, attrapa son épée et suivit le mouvement après avoir constaté que le paquet de carte était complet et rangé dans l'ordre. Les trois soldats montèrent à l'étage, traversèrent le dortoir commun puis grimpèrent le second escalier pour rejoindre leurs chambres. Le dernier soldat, Dallan, son bout de bois parfumé entre les dents, resta endormi à la table du bas. Lorsqu'il s'éveilla, il remarqua qu'il était seul et qu'une des lucarnes derrière lui était ouverte, laissant se faufiler un courant d'air désagréable. En silence, il alla fermer la fenêtre et remarqua quelque chose d'étonnant.

Depuis plusieurs jours qu'il était en repos dans le village, il n'avait jamais prêté attention à cela. De l'autre côté de la route boueuse un arbre tordu servait de support à une vieille balançoire. Il pouffa en se remémorant la raclée qu'il avait infligée à un paysan qui l'avait, disait-il, « regardé bizarrement » à deux pas de là, la veille.

De son côté, Pieter, les mains chargées des pièces de Bélios regagna sa chambre. En entrant, il laissa échapper ses richesses, et jura quand elles roulèrent sous le lit. Il abandonna l'idée de les chercher dans le noir et décida qu'il s'en chargerait une fois le jour levé. Affalé sur son matelas de paille, il s'imaginait déjà dépenser tout cet argent, gagné plus ou moins à la régulière depuis qu'il s'était installé à l'auberge.

Herbert, chancelant et nauséeux, s'effondra sur sa couche en poussant un soupir rauque. Il se frotta le visage d'une main calleuse et tenta de s'humecter les lèvres. Il tourna la tête et son regard se posa providentiellement sur une superbe bouteille qu'il avait réquisitionnée de force quelques jours auparavant auprès d'un vigneron local. Il l'attrapa d'un geste maladroit et prit une grande gorgée. Malheureusement, elle était déjà vide, et sa déception, encore plus grande qu'avant.

Enfin, le capitaine, dont l'inquiétude ne cessait de croître pour une raison qui lui échappait, arriva dans sa petite chambre sombre. Il défit sa tunique avec difficulté, tant il avait le souffle court. Alors qu'il faisait les cent pas entre la fenêtre et la porte, il trébucha sur son fourreau en travers d'une chaise. Écrasé sur les planches rugueuses, il ouvrit les yeux sur le rubis du pommeau de son arme d'officier, encore légèrement taché du sang de la femme dont il avait abusé deux jours auparavant, dans un camp de réfugiés. Il hoqueta de frayeur avant de s'effondrer lourdement.

Peu avant l'aurore, des hurlements de terreur retentirent dans l'auberge. Le vacarme et le chahut réveillèrent l'ensemble des clients surpris dans les heures les plus profondes de leur sommeil. Quelques-uns furent témoins de la troupe débraillée de Dallengrad, sous les ordres du Capitaine Karl Jortz, quittant l'auberge à toute allure, le regard vide et le visage cireux. Dehors, les soldats paniqués attrapèrent leurs montures et détalèrent sans demander leur reste. L'officier en pleurs manqua sa selle et s'affala dans la boue. Il prit ses jambes à son cou, abandonnant le canasson sur place. Bélios, adossé à une large poutre sur le perron de l'auberge, contemplait la scène non sans une grande satisfaction. C'était tout ce qu'il pouvait faire pour dissuader ce genre de monstres de continuer à nuire.

Soudain, la fatigue s'abattit sur lui, et il crut s'évanouir. Cela était déjà arrivé lorsqu'il avait découvert ce dont il était capable. Il profita de sa chambre pour récupérer quelque peu avant de reprendre la route. Au matin, un terrible mal de tête le tira du sommeil. Maussade, il quitta l'établissement sans manquer de saluer la jeune femme avec qui il avait échangé quelques mots la veille. Dehors, la monture du capitaine patientait toujours. Bélios s'avança, saisit la bride et monta en selle. À cet instant, un jeune homme, visiblement soldat de Castelbrume, arriva en l'interpellant vivement.

— C'est un destrier militaire, vous n'avez rien à faire sur cette selle l'ami.

— C'est mon cheval, et je pars avec.

— C'est celui du capitaine Karl Jortz de Dallengrad.

— Et qui croyez-vous que je suis, mon garçon ? tempêta Bélios en le foudroyant du regard.

L'autre soudain frappé d'un terrible mal de tête releva les yeux et, à sa grande surprise, découvrit l'officier courroucé et impatient.

— Je suis confus, Capitaine ! Je ne vous avait pas reconnu.

— Allez, du balai ! J'ai à faire.

Il lança le cheval au trot. Un filet de sang coula de son nez, effet de l'usage prononcé de ses pouvoirs. Il l'essuya et fila de Uesburg sans se retourner.

Bélios était déjà loin du village quand il décida de faire une halte. L'épuisement suivant son sortilège de la veille ne s'était pas encore estompé. Il attrapa sa gourde et un quignon de pain sec. Malgré lui, il s'assoupit contre un tronc aux abords de la route. Le grondement des sabots le réveilla. Une troupe de cavaliers en armures venait de le rattraper.

— Je crois que nous sommes tous d'accord pour dire qu'il ne s'agit aucunement de Jortz, grinça un type borgne à la longue moustache.

— En effet, tout ce que je vois, c'est un foutu voleur !

— Et un sorcier en plus de ça ! Dupé la bleusaille par un tour de passe-passe, c'est pas malin, pas malin du tout ! Debout !

Un colosse bardé d'acier et de plumes mit pied à terre et tira son épée en approchant de Bélios. Celui-ci s'était redressé. Il se maudissait en silence de s'être fait prendre si facilement.

— Pas besoin de vous rappeler votre méfait, scélérat, n'est-ce pas ? tonna le gaillard.

— Je crois que tout le monde est déjà au courant, souffla Bélios.

— Nous vous menons donc à Castelbrume où vous resterez dans les cachots jusqu'à votre sentence.

— Qui est ? demanda le vétéran.

— Pendaison en place publique.

— Cela ne m'intéresse guère, est-ce que je peux…

Le guerrier lui asséna un coup de poing ganté, l'assommant sur le coup. Lorsqu'il s'éveilla, Bélios était sur un chariot, de lourds fers aux poignets.


Texte publié par Galaad1800, 12 octobre 2021 à 12h05
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 6 « Bélios » Tome 1, Chapitre 6
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1915 histoires publiées
851 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Berton05
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés