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Tome 1, Chapitre 2 « Yatika » Tome 1, Chapitre 2

« Si nous parvenions à connaître l'étendue de l'Immatériel, serait-ce une victoire pour autant ? Il semblerait que d'autres avant nous aient réalisé pareille prouesse. Aucun ne vit aujourd'hui… »

Aeltezor, druide côtier du Sol Sacré de Sélène.

« Les Îles Sèches — ou Kuradalar, bien que ce nom soit très peu employé — forment un grand archipel de dix îles majeures, plus une myriade de petits bouts de terre, plus ou moins accessibles, et plus ou moins reconnus.

» Outre la capitale, Varnasi, sur l'île de Maharatagi, il existe une multitude de cités aux merveilles insoupçonnées et labyrinthiques, et encore plus de villages isolés, d'oasis magiques, de forteresses secrètes, de cavernes tortueuses et de ruines perdues.

» Ce que je veux dire en réalité, c'est que cette foutue terre aride est le point de chute parfait pour toutes ces bandes de pirates, contrebandiers et autres voleurs qui s'attaquent à nos côtes ! »

Kurtz Marlingson, Capitaine du Vent des Confins.

***

— Lâchez-moi !

— Arrête de bouger garce ! Tu es à moi !

— Arrière ! Vous êtes répugnant !

— Tu n'es qu'une esclave, une catin ! Gardes !

***

Elle s'éveilla en sursaut, couverte de sueur et haletante. Les rayons argentés de la lune filtraient toujours par la fenêtre de sa chambre. Une servante se tenait dans l'embrasure de la porte et semblait inquiète. Elle s'avança silencieusement, et patienta. Yatika repoussa le drap de lin et s'assit sur le bord du lit.

— Qu'y a-t-il ? demanda la jeune femme en reprenant lentement ses esprits.

— La matriarche vous fait quérir dans la grande salle, Dame Protectrice. Elle doit s'entretenir avec vous, énonça la servante gracile.

— Bien, je… J'arrive.

La petite elfe s'inclina puis disparut dans le couloir sans un bruit. Yatika saisit une carafe en grès et but de longues gorgées d'eau fraîche. Elle noua négligemment ses cheveux noirs sur sa nuque et se massa le visage. Une fois debout, elle enfila une tunique ample et passa une paire de braies courtes en coton. Elle quitta sa chambre et se dirigea vers la grande salle, passant devant les dortoirs où les sœurs dormaient encore.

Lorsqu'elle arriva, la matriarche était assise dans un large fauteuil devant la cheminée. Derrière elle se tenait une surveillante du Temple. C'était une elfe mystérieuse, grande, aux longs cheveux noirs brillants, vêtue d'une robe sombre et portant une épée courbe argentée.

Yatika s'avança, salua la vieille femme et l'elfe, puis s'installa à son tour sur une petite banquette. Elle remarqua que la seconde surveillante n'était pas dans les parages, et se rendit compte qu'elle ne l'avait pas vu depuis plusieurs jours. La matriarche lui adressa un regard bienveillant tout en faisant rouler les billes de son chapelet. Yatika entendit alors le ululement d'un hibou grand duc qui se tenait sur le rebord d'une fenêtre. Une lueur verte surnaturelle émanait de ses grands yeux sévères. À cet instant, le chat noir qui vivait dans le temple sauta lui aussi sur la banquette et s'installa sans attendre de permission.

— Nous avons reçu un message, annonça la matriarche. Ce hibou l'a apporté il y a une demi-heure et attend maintenant ma réponse.

— La Duchesse ? demanda Yatika.

— C'est ce que je pensais aussi au début. Depuis que les pirates des Îles Sèches attaquent les côtes, elle requiert très souvent l'assistance de nos guérisseuses, cela va de soi. Pourtant, cette fois-ci, c'est une tout autre personne qui sollicite nos services. Il s'agit de la druidesse Tiara, souffla la vieille femme.

— La paria ? s'étonna Yatika. Voilà qui est étrange !

— En effet. Elle vit au sud du Temple, près de la source de l'Erdenband, dans une zone particulièrement sauvage de la forêt, où même les gardiens sylvestres ne s'aventurent que rarement.

— Si cette région est sauvage, c'est surtout parce que cette elfe y a élu résidence et exerce ses pouvoirs, n'est-ce pas ? railla Yatika en jouant avec les braises du bout d'un tisonnier de fer.

— Peut-être que oui, ajouta la matriarche en esquissant un sourire. Quoi qu'il en soit, elle nécessite la présence d'une des nôtres afin d'identifier la nature d'une bête inconnue, une créature magique dont elle ne peut atteindre l'esprit.

— Si l'on en croit les rumeurs, ses pouvoirs druidiques sont sans pareil. Comment une prêtresse pourrait-elle mieux se débrouiller face à un animal.

— Ces bois renferment de nombreux secrets, et les terres voisines d'autres encore. Par ailleurs, comme Tiara l'a écrit, il s'agit d'une bête et non d'un animal.

— Une créature maléfique ? Si loin au sud de Dehest ? S'inquiéta la jeune femme.

— De nos jours, tout est possible. C'est pour cela que je souhaite te confier cette mission. Tu es plus apte que les prêtresses à faire face à un danger. Ainsi, si la créature se révèle de sombre nature, tu pourras intervenir immédiatement.

Yatika écarquilla les yeux en observant tour à tour la matriarche et la surveillante. Elle sentait son cœur battre dans sa poitrine. Le feu cracha une gerbe d'étincelles dansantes, la ramenant à elle.

— Ta formation, bien que particulièrement atypique, a porté ses fruits. Tes progrès cette année sont notables. De plus, tu fais partie de notre famille depuis ton arrivée ici, et tu bénéficies du respect et de l'affection de chacune d'entre nous. Tu es tout à fait prête à accomplir des missions hors de nos murs. Qu'en penses-tu ?

— Mère, je… merci, articula Yatika. Merci, mais la tâche dépasse mes compétences.

— Tu n'as jamais sondé un esprit. En revanche, tu sais comment faire. C'est tout ce qui compte. Il faut bien une première fois pour tout.

Voyant que Yatika restait silencieuse, la doyenne reprit.

— Je ne te forcerais pas la main. Il est vrai que cette tâche n'est pas aisée. Si cela te convient davantage, tu escorteras une prêtresse qui examinera la bête à ta place.

La jeune femme resta un moment pensive. Yatika considérait les circonstances de son arrivée au Temple d'Yre, sa formation improvisée et son rôle de protectrice. Elle ne se sentait pas du tout capable des mêmes prouesses magiques que les prêtresses. Pourtant, elle brûlait d'envie de faire ses preuves. Voyager dans le sud du Berceau la rendait particulièrement curieuse. Cette quête inattendue l'avait prise de court et elle avait peur d'échouer, de faire une grave erreur et de rentrer vaincue, décevante. Chassant ses doutes avant qu'ils ne l'ensevelissent, elle décida d'aller de l'avant. Se confronter à de nouvelles épreuves était inévitable, autant prendre les devants.

— Soit, j'accepte, lança Yatika d'une voix nerveuse. Je saurais me montrer à la hauteur.

— J'ai déjà toute confiance en toi mon enfant, déclara la doyenne. En réalité, j'espère que tu te prouveras à toi-même que tu vaux plus que tu ne le crois. Ton passé ne te définit pas, il n'a fait que te mener ici.

La jeune femme renifla en se levant et essuya une larme furtive qui tentait de se glisser le long de ses cils. Elle inclina ensuite la tête en signe de remerciement. La Matriarche fit de même et se redressa lentement sur ses jambes fébriles.

— Ainsi, je peux confier au hibou la nouvelle de ton départ prochain, ajouta-t-elle. Tu partiras demain matin.

— Mère, lança alors Yatika.

— Qu'y a-t-il ?

— Pouvez-vous me dire où est Alhuïa ?

— Elle est partie avec le jeune homme qui s'était présenté au Temple il y a quelques jours. Il se trouve qu'elle avait certaines choses à régler avec lui, ailleurs, et qui ne dépendent pas de moi ou de ses fonctions ici. Ah, ne t'inquiète pas, nous la reverrons bientôt.

La jeune femme resta dans le hall encore un instant, profitant de la chaleur de l'âtre et des ronronnements du chat, alors que la doyenne s'éloignait. Au dernier moment, la surveillante, très bonne amie de Yatika depuis des années, lui fit un clin d'œil rieur et un signe de la main pour lui redonner le sourire.

Un cerf brama dans la forêt et tira Yatika de ses pensées. Elle regagna alors sa chambre pour profiter de quelques heures de sommeil avant le départ. Aux premières lueurs de l'aube, la protectrice se rendit dans les souterrains abritant les sources chaudes. Elle retira ses vêtements qui glissèrent sur sa peau hâlée et s'immergea entièrement. Elle resta ainsi, attentive à la vie qui animait son corps. Prenant appui sur un rocher, elle remonta en flèche. Une fois sèche, elle se massa avec des huiles médicinales et tressa sa chevelure sombre.

De retour dans ses quartiers, elle enfila une tunique blanche brodée de motifs floraux ainsi qu'un pantalon de laine et de hautes bottes de cuir épais. Elle revêtit ensuite son gambison, puis la chasuble au motif du temple. Elle ceignit sa taille d'une étoffe vert satinée et de ses ceintures, d'où pendait un cimeterre elfique finement ouvragé. Elle termina de se préparer en ajustant ses sacoches et ses brassards puis passa par les cuisines où des vivres empaquetés l'attendaient déjà.

Elle traversa le grand hall où les prêtresses s'affairaient à réveiller le Temple, tirant les longs rideaux, allumant les braseros, préparant les prières du matin et le petit-déjeuner commun. L'activité s'étendait à la cour intérieure à l'avant de l'édifice, où d'autres jeunes femmes récoltaient des ingrédients alchimiques et les derniers fruits de la saison. Dans les coursives qui entouraient les jardins, les servantes balayaient les feuilles mortes et époussetaient les fresques et les bas-reliefs anciens, représentant des scènes mythiques de la vie de Sainte Sélène, guerrière elfe qui repoussa le Léviathan, des siècles auparavant. Yatika rejoignit la Matriarche qui se tenait en bas des marches du perron. Celle-ci lui adressa sa bénédiction et un sourire radieux. La jeune femme prit alors la route du territoire de la druidesse exilée.

À grandes enjambées, Yatika traversa le bois derrière le Temple, esquiva les buissons touffus et les hêtres, puis grimpa un sentier raide qui sortait du ravin pour rejoindre l'orée du Berceau Sylfan, l'immense forêt des elfes. Les premières lieues étaient faciles d'accès et paisibles, mais très vite, la végétation devenait plus dense et plus étrange. Les arbres étaient gigantesques, et de nombreux animaux extraordinaires se faisaient entendre çà et là. La jeune femme repéra les glyphes secrets des elfes et s'empressa de les suivre. Les seuls humains capables de voir et comprendre ces symboles étaient les femmes du Temple d'Yre. Comme elles étaient sages et bienveillantes, les elfes partagèrent ce secret avec elles. Ainsi guidée à travers ce labyrinthe végétal sans fin, elle parvint à une clairière isolée, bordée de hauts rochers couverts de mousse et de fleurs multicolores. Elle se posta au centre du cercle et patienta sereinement. Au bout de quelques secondes, des sifflements percèrent les feuillages et une plateforme attachée par des cordes descendit vers elle. Trois elfes armés d'arcs se tenaient déjà dessus et Yatika les rejoignit. Ils se saluèrent tous puis le dispositif remonta parmi les branches noueuses. La guerrière vêtue de blanc venait de rejoindre la Voie des Cimes. C'était une série de ponts, d'estrades, de cabanes, de rampes et d'escaliers construits entre les immenses arbres, permettant de voyager rapidement, discrètement et sans danger dans la forêt. Bien entendu, seuls les privilégiés et les elfes avaient accès à la Voie. De cette façon, Yatika pouvait faire une grande partie de son périple son la protection des elfes.

— Quelle bonne surprise, Dame Protectrice ! lança un elfe aux longs cheveux blonds.

— Plaisir partagé Tallion, Tu m'as manqué mon ami.

— À ce que je vois tu es en mission, et seule ! C'est une première, félicitations ! ajouta l'archer en lui indiquant de le suivre.

— Oui, et j'espère que tout va bien se passer.

— Bah, pourquoi en serait-il autrement ? Où vas-tu ?

— Aussi étrange que cela puisse paraître, c'est Tiara qui réclame notre aide, dit Yatika en affichant un air inquiet.

— L'exilée ? Bon sang, souffla Tallion en laissant son sourire s'effacer. Un conseil : méfie-toi. On raconte qu'elle a été rejetée car elle était dangereuse pour elle-même et pour les autres. Je ne connais pas les détails de son histoire, mais on parle de sorcellerie étrange et interdite, en plus de ses pratiques druidiques.

— Cela est censé me motiver ?

— Oh ! Excuse-moi, quel sot je fais.

Tallion s'avança vers les gardes qui se tenaient à l'entrée d'une passerelle. Il échangea quelques mots avec un guerrier massif revêtant une longue tunique d'écailles, puis fit signe à Yatika d'avancer. Ils progressèrent ainsi d'arbre en arbre, discutant chacun leur tour des nouvelles du Berceau et du monde extérieur, de la guerre et des événements à venir. Au terme de nombreuses heures de marche, ils firent une halte sur une large estrade bordée de cabanons. Des tentures colorées étaient installées au-dessus de leurs têtes formant une mosaïque rouge et bleu parmi les branchages clairs. Tallion mena la jeune femme devant une cabane où l'on préparait des repas chauds. La Voie des Cimes était une sorte de ville suspendue, où chaque plateforme proposait son lot d'artisans, d'artistes et de magasins. Bien qu'il s'agisse avant tout d'une construction à but stratégique, les sylfans estimaient que procurer divertissement et confort sur la Voie maintenait le moral des troupes en faction car il arrivait qu'ils restent ici durant de longues périodes, à des lieues de leurs foyers et de leurs familles.

Les deux compagnons partagèrent alors un pichet d'hydromel et un repas savoureux au son d'un joueur de luth et d'une chanteuse envoûtante. Yatika ne comprenait pas toutes les paroles car son elfique était assez rudimentaire. Les termes anciens lui échappaient encore, mais la mélodie lui apparut merveilleuse, à moins que ce fût le charme naturel de la chanteuse. Le spectacle se termina par un tonnerre d'applaudissements de la part des elfes présents. Yatika leva son verre et leur adressa un sourire radieux.

— La nuit ne va pas tarder à tomber, finit par annoncer Tallion. J'ai à faire dans une garnison voisine. Je te conseille de rester ici jusqu'à demain, tu n'arriveras pas à un autre camp avant qu'il ne fasse totalement noir.

— J'espère te revoir très vite, cela faisait trop longtemps, avoua Yatika en le serrant dans ses bras.

— Nous nous reverrons, c'est certain, lança l'elfe avant de s'éloigner à grand pas.

Comme d'autres musiciens prenaient place au centre de la plateforme, Yatika commanda des pâtisseries. Un groupe de patrouilleurs joyeux bien que fatigués de leur labeur demanda la permission de s'installer auprès de la jeune femme, faute de place libre. Elle accepta avec joie. Chacun partagea son repas avec les autres. Plus curieuse qu'affamée, Yatika discuta avec nombre de guerriers sans âge. Leurs histoires faisaient battre son cœur avide d'aventure. D'un mouvement vif, une elfe enjouée s'installa au côté de Yatika et attrapa un petit pain sucré. La protectrice reconnue alors la chanteuse saluée par la foule un peu plus tôt.

Les artistes se succédaient sur l'estrade décorée. Finalement, lorsque la nuit devint plus sombre, l'ambiance s'apaisa. Au fur et à mesure, les guerriers allaient se coucher avant une prochaine longue journée. Ceux qui restaient discutaient à voix basse ou profitaient d'un instant de solitude. Yatika buvait les mots de sa voisine depuis deux heures déjà. Celle-ci narrait ses aventures au sud du Berceau et sur les côtes venteuses.

— Les pirates avaient sous-estimé notre ténacité. Juste avant l'aube, nous avons investi leur repaire. Ils n'eurent pas le temps de réagir. Ce jour-là, ces chiens payèrent pour les vies qu'ils avaient prises.

— Ils attaquent de nouveau aux abords d'Inethlyd et Barjalea paraît-il.

— C'est vrai. Ils progressent dangereusement vers le sud. C'est toute la côte qui est menacée. On raconte aussi qu'ils se sont alliés aux brigands des Ruines de Léos, au-delà de nos terres pour avoir un pied sur le continent. Ils se fourrent le doigt dans l'œil s'ils pensent pouvoir pénétrer le Berceau Sylfan si facilement. La forêt ne les laissera pas faire.

— La forêt ? s'étonna Yatika.

—Tout à fait. Les arbres sont des gardiens, et mieux vaut ne pas être sur leur chemin lorsqu'ils décident d'agir.

La jeune humaine blêmit et se cacha derrière son gobelet. Izo gloussa et but à son tour. Elle remarqua soudain les marques claires sur le poignet de Yatika, juste avant que celle-ci ne tire sa manche et les dissimule.

— Ce n'est rien, rien d'important, grinça Yatika.

— Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise.

— Ce n'est pas ta faute. J'aimerais simplement tirer un trait sur ces événements, ne plus en parler, ne plus m'en souvenir. Malheureusement, ces marques ne disparaîtront jamais.

Izo resta muette un instant. Elle termina sa coupe d'une traite et déboutonna le haut de sa chemise, dévoilant son épaule.

— J'ai des cicatrices moi aussi !

— Cela n'a rien de semblable.

— Elles témoignent de ce qui ne m'a pas tué. De tout ce que j'ai surmonté. En quoi cela serait différent des tiennes ?

Yatika baissa les yeux et sourit légèrement. Satisfaite de son intervention, Izo rit et réajusta son habit.

Quittant la place, les deux femmes déambulèrent en direction des dortoirs. Elles grimpèrent un escalier enroulé autour d'un tronc massif aussi dur qu'un roc, puis s'engagèrent sur une coursive éclairée par des sphères de verre contenant des vapeurs bleutées. L'elfe pointa un pont du doigt et souffla :

— Continue par là et tu trouveras des dortoirs libres. Fais de beaux rêves Yatika.

Le regard flamboyant de la jeune femme parla à la place de ses mots. Izo saisit son visage entre ses mains et l'embrassa tendrement.

— Ou alors, reprit-elle. Tu peux venir avec moi et découvrir d'autres choses que j'ai appris durant mes voyages.

— Faisons comme cela.

Izo ouvrit la porte d'une cabane exiguë et elles entrèrent prestement. Les deux femmes se défirent de leurs atours devenus subitement encombrants. Nues, elles se glissèrent sous les draps de lin de la minuscule couchette. Yatika frissonna, se sentant soudain vulnérable et indécise. Izo l'embrassa à nouveau avec toute la délicatesse qui l'habitait avant de disparaître sous le drap. Très vite l'esprit de Yatika lâcha prise et s'enfonça dans une brume enivrante de laquelle elle n'aurait jamais voulu ressortir.

Une brise légère filtra par la lucarne. Un rayon doré illumina le visage serein de la jeune humaine. Elle se redressa et exposa son corps au vent frais et vivifiant. Son regard glissa sur la silhouette d'Izo encore engourdi de sommeil. Quelques minutes suffirent pour qu'elle soit habillée, armée et prête à reprendre la route. Lorsqu'elle posa la main sur la porte, l'elfe se leva et s'étira langoureusement. Ses cheveux ébouriffés tombaient sur ses épaules balafrées.

— Comptais-tu t'éclipser sans même me dire au revoir ?

— Nous ne nous reverrons sans doute pas avant…

— Longtemps, je sais. Peut-être jamais. Peu importe, cette nuit était merveilleuse. Tu caches bien ton jeu, humaine

Yatika rougit, incapable de répondre, provoquant un rire séduisant de la part de son amante. Elles échangèrent finalement un baiser teinté de tristesse mal dissimulée, puis la protectrice quitta les lieux. Il lui restait beaucoup de trajets.

La journée fut des plus calmes permettant à la jeune femme de parcourir une très longue distance. Sa route était tantôt solitaire, tantôt animé de la présence d'une patrouille ou d'un marchand ambulant. Aucun ne restait longtemps cependant, se dirigeant tous vers les garnisons ou les cités proches. En effet, Yatika était la seule à se rendre aussi loin au sud, dans les terres sauvages. Le crépuscule fut précédé du passage d'un pic irisé au chant strident. Un ours lui répondit depuis le bas de la forêt. Yatika fit une halte dans un camp bien plus petit mais tout aussi confortable que le précédent. Elle sombra comme une pierre, bercé par les notes subtiles d'une harpe au loin.

Le troisième jour, les bourrasques apportèrent l'orage. Une pluie battante engloutit la forêt. Yatika fut contrainte de s'arrêter en milieu de journée lorsqu'elle atteignit le bout de la voie. Dès que le temps le permit, elle remit pied à terre et s'enfonça entre les fougères géantes et les rochers couverts de mousse.

La région dévoila un relief atypique. Des crevasses au fond desquelles courraient des ruisseaux se cachaient sous des tapis de racines et de ronces épaisses. Le relief fracassé formait autant de marches géantes et de murs infranchissables. C'était un labyrinthe végétal aux allures de ruines mystérieuses.

L'air était plus lourd et les cris des animaux étranges. D'imposants champignons poussaient le long des troncs et à l'ombre des feuillages touffus. De plusieurs arbres à l'écorce craquelée coulaient des gouttes de sève dorée qui servait de festin à des nuées d'oiseaux minuscules aux ailes si rapides qu'elles semblaient disparaître. C'était un paysage enchanté, digne des contes anciens, mais tout à la fois capable d'abriter des dangers insoupçonnés.

Yatika progressa avec peine sur ce terrain accidenté, et dut faire des pauses fréquentes. Soudain, des branches craquèrent et des buissons frémirent. Plusieurs oiseaux s'envolèrent et un blaireau se faufila ente les jambes de la jeune femme. C'est alors qu'un immense cerf blanc aux bois majestueux perça les feuillages. Il gratta le sol à plusieurs reprises et secoua sa large tête. Son pelage semblait couvert d'une fine rosée qui brillait sous les rares rayons de soleil qui parvenaient à se frayer un chemin si profondément dans la forêt. Le cerf souffla avant de reprendre sa route vers le sud. Il se retourna quelques pas plus loin, attendant que la jeune femme ne se décide à le suivre. Comprenant son intention, Yatika s'élança enfin.

— Allons rencontrer ta maîtresse.


Texte publié par Galaad1800, 12 octobre 2021 à 11h50
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