Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 13 « Chapitre 13 » Tome 1, Chapitre 13

Au fil de ma vie, il m’a souvent été donné d’entendre moult interrogations sur le peu d’attaches que la plupart des Escarpiens, pourtant originaires du Grand Continent, entretiennent avec celui-ci. Mais lorsqu’on prend la peine d’y réfléchir, la réponse ne devient-elle pas évidente ?

Escarpe n’étant que falaises, il n’existe qu’une façon de rejoindre un navire et de visiter le Grand Continent : se rendre au port de Sablemer, dans le sud même de nos terres. Or, n’est-ce pas là un voyage que bien peu ont les moyens d’accomplir, pour des raisons financières ou par manque de temps ? Est-il donc si étonnant qu’autant d’habitants considèrent Escarpe comme l’unique territoire d’Hommes existant et préfèrent oublier leurs racines au lieu de pleurer d’anciens liens ?

Extrait de L’Histoire d’Escarpe.

La branche émit un craquement, mais ne se rompit pas. Soulagée d’y conserver un appui, Kaliska soupira, puis s’empressa de continuer sa progression sur le conifère. Les années vécues à Embrun lui avaient enlevé de son agilité de naguère, néanmoins, elle ne doutait pas de la regagner. La dizaine de jours passés dans le village aérien s’était déjà révélée bénéfique ; chaque matin ou presque, elle retrouvait d’anciens réflexes et habitudes.

Le sourire aux lèvres, elle évolua d’un sapin à un autre afin d’atteindre l’arbre où patientait Deirdre. La fierté s’emparait de son être : le rôle de sentinelle lui avait été proposé, elle ne serait plus un poids pour son peuple. Le temps des pleurs ainsi que de la peur était révolu, elle avait fait son deuil. Son apprentissage débutait et elle comptait se montrer digne de la tâche qui l’attendait. Protéger les siens, lutter pour leur bien-être… Voilà tout ce qu’elle avait toujours désiré, tout ce à quoi Leif l’avait encouragée en voulant lui accorder un vrai statut de citoyenne.

Kaliska prit de la hauteur et aperçut la silhouette de Deirdre, qui se tenait accroupie en silence dans les branchages, concentrée sur l’horizon. Rien ne laissait entendre qu’elle avait pris conscience de son arrivée mais, sans même bouger, elle déclara :

— Bienvenue dans notre poste d’observation. Tu effectueras tes tours de garde avec Adgad ou moi jusqu’à ce que tu te sois habituée à notre fonction. Ensuite, quand tu seras prête, tu recevras tes propres horaires. Des objections ?

— Non, rétorqua Kaliska avant de s’installer.

Deirdre pivota, puis agita un index dans sa direction.

— Pas là, tu n’es pas assez dissimulée. Les chances qu’un Homme te remarque à cette hauteur sont pratiquement nulles, mais tout risque est prohibé.

Elle opina et se déplaça.

— Parfait. Tu as emprunté un chemin aérien ?

Kaliska acquiesça derechef. Grimper sur un tronc à bonne distance de la lisière afin de n’être repérée par aucun Homme. Être aussi silencieuse qu’un petit animal. Rejoindre les lieux en sautant de branche en branche. Elle n’avait oublié aucune étape des recommandations qu’on lui avait adressées.

— Encore parfait, la félicita Deirdre. Le travail est parfois fatigant et douloureux pour nos muscles, cependant il n’est pas difficile. On surveille les hameaux de Verteaux qui s’offrent à nous, on note les activités qui nous paraissent suspectes ou inhabituelles et, si jamais un ou plusieurs humains s’approchent du berceau de la Déesse, on lance l’alerte pour que nos frères et sœurs se préparent.

— L’alerte ?

— Le sang des loups géant qui coule en nous est très ancien, il ne permet plus à la plupart d’entre nous de nous transformer comme nos ancêtres ; toutefois, nous sommes capables d’imiter leurs hurlements si nous nous concentrons. Tu penses réussir ?

Kaliska sourit.

— Je n’ai pas eu l’occasion de m’exercer depuis longtemps, mais ma grand-mère me reprochait souvent d’effaroucher les animaux avec mes cris incessants.

— Bien.

— Sauf que… Deirdre ?

L’interpellée ancra son regard dans le sien.

— Un problème ?

— L’alerte ne sera-t-elle pas perçue par les intrus ?

— Si.

— Ce n’est pas… grave ? Ils savent que les loups géants ont disparu.

Deirdre esquissa un rictus.

— Évidemment qu’ils le savent ! Ils n’envisagent juste pas la vérité. Dans leur subconscient, les « esprits » sont responsables. La majorité du temps, le signal les effraie assez pour que nous n’ayons pas à intervenir.

La bouche de Kaliska s’arrondit. Les actions de la Grande Meute étaient d’une efficacité redoutable. Elle n’avait été capturée qu’une dizaine d’années plus tôt, alors que les purges approchaient de leur fin et, à l’époque, pas la moindre rumeur ne courait sur le caractère maudit de la Forêt. Pourtant, peu de personnes le remettaient à ce jour en cause tant il était gravé dans l’imaginaire des Hommes.

— Besoin de plus de précisions ? l’interrogea Deirdre.

Elle secoua la tête et se concentra. La vue que lui procurait sa position était spectaculaire. Il lui semblait qu’elle était en mesure de dominer le continent tout entier ; personne n’avait la possibilité de se cacher d’elle. La sensation était grisante. Enivrante.

Kaliska porta son attention sur Les Pleurs Mortels et sur Embrun. Malgré elle, ses yeux se plissèrent, sa gorge se noua. L’y recherchait-on toujours ? Sigrun allait-elle bien ? Leif avait-il reçu l’enterrement décent qu’il souhaitait ? Et leur chaumière ? Avait-elle déjà été vendue à un nouveau propriétaire ? Tant de questions, si peu de réponses…

Elle s’obligea à fixer d’autres éléments ; se perdre en conjecture ne servait à rien. Il lui fallait rester alerte si elle désirait devenir une guetteuse aguerrie.

Les minutes s’écoulèrent sans qu’elle ne remue d’un pouce. Ses pupilles balayèrent l’horizon à de nombreuses reprises, mais elle n’aperçut rien de perturbant. La journée était calme, presque trop silencieuse pour elle qui avait l’habitude d’entendre Embrun s’éveiller au rythme de ses occupants.

Elle inspira avec lenteur. Dire que tout au long du territoire qui s’étendait devant elle, des Lycanthus évoluaient dans la crainte de froisser leurs maîtres, ignorant la vie qui luttait entre ces arbres… L’injustice de la situation ne lui échappa pas, néanmoins, elle s’interdit de céder à la tristesse. La Grande Meute avait forcément des projets pour ses pairs esclaves, et tous les Hommes n’étaient pas mauvais : certains étaient prêts à les aider ou à améliorer leur quotidien. Succomber à la mélancolie était vain.

— Kaliska ?

La voix de Deirdre la ramena à l’instant présent. Surprise, elle tourna la tête vers elle.

— Ça va ?

— Oui, répondit-elle. Pourquoi ?

— Tu avais l’air perdue.

Kaliska se mordilla la lèvre.

— Désolée. Contempler Escarpe d’ici est étrange, je n’en ai pas l’habitude.

— Je comprends.

Elle s’excusa, se promit de ne plus se laisser distraire par ses pensées, puis se recentra sur sa mission.

— Tu as le droit de bouger un minimum, au fait.

— Que… quoi ? balbutia-t-elle.

Deirdre lui adressa une moue mi-moqueuse, mi-complice.

— Ne le prends pas mal, mais tu es aussi raide qu’un piquet. S’il nous faut être discrètes et éviter les grands mouvements, personne ne nous oblige à être statiques. Ne change jamais de position ou ne délie pas tes muscles, et tu auras une très mauvaise fin de journée.

Kaliska sentit le rouge lui monter aux joues. Son corps était en effet tendu, elle ne pouvait pas le nier.

— Pardon, je suis un peu nerveuse.

Deirdre apposa une main souple sur son avant-bras.

— Il n’y a pas de raison. Tu t’en sors bien.

— Je ne m’attendais pas à être choisie comme sentinelle, avoua-t-elle de but en blanc.

— Ah ?

— Il s’agit d’une assignation importante. La plus importante, à mon sens. Les sentinelles assurent la protection du campement, préviennent les autres lorsqu’un intrus approche. Sans elles, rien ne marcherait. Mon arrivée au village est récente et…

Honteuse devant ses propres insinuations, Kaliska s’interrompit.

— Tu es étonnée qu’on ait confié cette tâche à une étrangère, termina Deirdre.

Elle opina.

— Je me suis posé la question, oui.

— La réponse est simple : c’est ici que tu es la plus utile.

— Vraiment ?

— Tu as vécu parmi les humains, tu es la mieux placée pour constater un changement dans leur fonctionnement ou saisir leur logique.

— Et vous vous fiez à moi ?

Kaliska n’était pas naïve. Malgré le récit de ses mésaventures, Wynfor avait ordonné qu’on surveille ses faits et gestes – quand on protégeait tout un peuple, aucun risque n’était permis.

Deirdre soupira.

— Tu ne seras pas autorisée à veiller seule tant que je ne t’aurai pas jugée prête. L’aval de Wynfor sera également nécessaire. Et… depuis ce poste, nous sommes en mesure de garder un œil sur toi.

Kaliska hocha la tête.

— Ce qui aurait été moins aisé si vous m’aviez envoyée en pleine nature cueillir des champignons.

— Tu aurais pu t’échapper et avertir Escarpe de notre existence, il est vrai.

— Je vois…

— Je n’y crois pas, ajouta Deirdre, et Wynfor non plus. Nous aurions d’ailleurs procédé de la même façon avec n’importe qui.

Kaliska la rassura :

— Je l’avais déjà plus ou moins deviné, je souhaitais juste avoir une confirmation. J’ai tendance à préférer que les choses soient claires.

Deirdre parut soulagée.

— Tu n’es donc pas vexée.

— La prudence est un sentiment que je connais.

— Voilà qui ne me surprend pas. Détends-toi. Tout se passera au mieux, il te suffit d’ouvrir l’œil.

Kaliska acquiesça, puis décontracta ses muscles. Il fallait qu’elle respire et s’apaise. Sa joie d’être utile ne devait pas se transformer en un perfectionnisme aussi malsain qu’improductif. Hors de question !

Elle scruta de nouveau l’horizon et s’étonna de découvrir à quel point tout semblait calme de son observatoire. Tellement calme… Il lui était impossible d’apercevoir les petites maltraitances que subissaient les captifs au quotidien. Les séances de flagellations publiques des hameaux les plus proches se remarquaient sans doute, mais les regards haineux, les phrases assassines, les gestes mesquins, les coups discrets, les conséquences des camps de dressage… Tout cela demeurait invisible, comme irréel.

Kaliska grimaça. Sans parvenir à s’en empêcher, elle baissa les yeux. Le massacre des siens s’était déroulé entre ses arbres, le résineux qui l’accueillait avait été témoin de l’extermination de plusieurs clans. Cependant, les terres des Hommes lui provoquaient un malaise bien plus grand. Elles ne s’apparentaient peut-être pas à un cimetière de Lycanthus, mais leurs malheurs s’y étaient prolongés et y perduraient encore, tel un fléau que nul n’était apte à enrayer.

Elle pivota vers l’intérieur de la Forêt, songea à l’agitation qui y régnait naguère lorsque les purges n’existaient pas et qu’aucun Lycanthus n’était contraint de se cacher afin de survivre. Combien il avait été plaisant pour ses ancêtres d’évoluer dans l’ignorance de l’avenir, d’être libre d’exercer leurs rites et leurs coutumes ! La plupart des esclaves de son âge n’avaient pas été autorisés à pratiquer la cérémonie du premier don de vie ; y repenser la rendait morose, presque larmoyante.

Kaliska tamponna le coin de ses paupières à l’aide de son majeur. Ce n’était ni l’endroit ni le moment de se laisser aller, elle avait des obligations à accomplir. Elle s’apprêtait à contempler derechef les abords de Verteaux quand un mouvement dans les branches d’un arbre voisin attira son attention… Il n’y eut pas un bruit, pas le plus petit craquement ou crissement d’aiguilles.

Intriguée, elle se pencha. Elle ne distingua rien au départ et se convainquit d’avoir rêvé. Puis la lente progression de trois membres du campement parmi les houppiers lui sauta aux yeux.

Kaliska contint un hoquet en reconnaissant Laegh en tête de file. Que manigançait-il ? Vu la distance instaurée entre les cabanons et sa position, ses compères et lui ne désiraient être ni aperçus ni entendus…

Elle pivota vers Deirdre mais, concentrée sur sa tâche, celle-ci n’avait pas noté la présence de leurs frères de meute.

Kaliska hésita à l’interpeller. Elle était censée garder un œil sur la frontière, pas sur ce qui se déroulait sur leur territoire. Qui plus est, les habitants de la Forêt étaient en droit d’user de leur temps libre de la façon qui leur plaisait. Toutefois, depuis qu’il lui avait parlé le lendemain de son arrivée, le comportement de Laegh la titillait. Le cerner s’avérait délicat : charmant et sociable envers les leurs, il devenait irascible, voire vindicatif, dès que le sujet de leurs envahisseurs était évoqué, ce qui lui valait l’inimitié de Wynfor ainsi que les soupçons d’une partie de leurs camarades – certains le qualifiaient même de radical.

Kaliska savait désormais qu’il avait appartenu à l’une des dernières meutes en place, comme elle. Sauf que lui n’avait jamais été arrêté… Il avait survécu dans la Forêt avec une amie – décédée – et n’avait donc pas plus de raisons qu’un autre d’en vouloir aux humains. Pourtant, sa haine à leur égard dépassait de très loin celle de ses compagnons. Kaliska la pressentait plus intense que la sienne, alors qu’elle avait contemplé des injustices dont il n’avait pas idée. Pire, Laegh semblait parfois en colère contre les siens. Leur reprochait-il la dure réalité de leur monde ?

Elle déglutit. Son mode de pensée lui échappait vraiment. Tout en étant curieuse de mieux le comprendre, elle entretenait une certaine méfiance envers lui. Sans aller jusqu’à parler de peur, il n’était pas entièrement lucide, son instinct le lui affirmait ; il s’était perdu sur un sentier tortueux de son esprit et peinait à retrouver sa route, entravé par l’aveuglement.

Les regards défiants dont le gratifiait Wynfor se rappelèrent à sa mémoire. Kaliska n’ignorait pas les craintes qui le taraudaient. Pour lui, Laegh était dangereux, un individu à surveiller : il cherchait à imposer sa doctrine et à rallier les membres de la Grande Meute à sa cause, préparait quelque chose…

À l’observer se faufiler dans la nature, Kaliska était tentée de croire que le chef de leur village ne se trompait pas. Pour autant, comment être sûre des intentions de Laegh ? Il avait après tout peut-être besoin de décharger sa haine en l’extériorisant auprès d’amis, ou de s’éloigner de son quotidien afin de respirer.

Hésitante, elle battit des cils, puis se focalisa de nouveau sur son rôle de guetteuse.

***

Merci de votre fidélité !

La semaine prochaine, Kaliska en apprendra plus sur Laegh ;)


Texte publié par Rose P. Katell, 6 janvier 2022 à 10h47
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 13 « Chapitre 13 » Tome 1, Chapitre 13
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
2089 histoires publiées
924 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Oria S. Desreaux
LeConteur.fr 2013-2022 © Tous droits réservés