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Tome 1, Chapitre 12 « Chapitre 12 » Tome 1, Chapitre 12

Les Lycanthus vivaient en famille, dans des huttes construites par leurs soins. Néanmoins, il est intéressant de remarquer qu’ils ne considéraient pas ces huttes comme nous-mêmes considérons nos maisons, fussent-elles humbles ou fastueuses. Le peuple de la Forêt n’y voyait en effet qu’un toit, un endroit où s’abriter et où se regrouper en cercles intimes. Leur foyer, leur véritable foyer, a toujours été la Forêt.

Note du chercheur Harald Lunde, spécialiste de la culture des Lycanthus et actif militant contre l’esclavage.

Un serviteur referma la haute porte d’entrée, puis tendit le bras pour réceptionner le manteau d’Ariel. En sifflotant une mélodie connue de lui seul, celui-ci se dirigea ensuite vers les cuisines de la propriété familiale afin d’y chaparder de quoi se caler l’estomac.

Son père détestait le voir s’y rendre, et pas qu’un peu. Mais depuis qu’il avait élu domicile dans sa précieuse bibliothèque, il n’était plus en mesure de le réprimander… Une aubaine. Quant à Paskel, si Ariel n’entravait pas son rôle de nouveau « maître des lieux », il se moquait éperdument de ses agissements. Être sous sa garde n’était pas aussi pénible qu’il l’avait de prime abord cru.

Ariel pénétra dans la pièce des fourneaux avec entrain et salua la vieille cuisinière qui y officiait, assistée de deux filles de cuisine – leurs uniques domestiques à ne pas être des Crock’vies.

— Bonjour, Mme Hauge.

— Ah ! Mon petit, enfin. Je suis bien soulagée de vous savoir de retour.

Le regard d’Ariel s’attarda sur le caractère vivant de l’endroit.

— Auriez-vous un en-cas pour moi ?

— Vous n’êtes qu’un gourmand ! le réprimanda-t-elle. Déjà enfant, vous ne pouviez pas vous empêcher de traîner dans mes pattes.

— La rançon d’être la meilleure cuisinière de Vent-Nouveau, que voulez-vous ?

— Et en plus, vous êtes un vil flatteur…

Habitué à leurs échanges mordants, Ariel la gratifia d’un clin d’œil.

— Vous avez pensé à moi, j’en suis sûr.

— J’ai une part de gâteau qui vous attend, comme souvent, et vous ne l’ignorez pas, déclara-t-elle, poings sur les hanches. Je vous la sers tout de suite. La mangerez-vous ici ?

Il secoua la tête

— Je vais monter dans mes quartiers. J’ai besoin de me changer.

— Vous n’êtes pas revenu, hier soir.

Tandis que Mme Hauge s’activait et passait d’un coin à l’autre, Ariel haussa les épaules.

— Non, en effet. Un problème ?

— Oh, je ne vous adresse pas de reproches. Vous êtes un grand garçon et je ne suis que la cuisinière.

— Allons, s’amusa-t-il, je ne vous ai jamais considérée ainsi. À mes yeux, vous avez plus le droit de me sermonner que mon propre père.

— À ce propos, mon petit…

Un mauvais pressentiment le gagna devant le ton nerveux de Mme Hauge.

— Oui ?

— Monseigneur Iversen est rentré ce matin. Il a demandé après vous. Paskel lui a avoué que vous étiez sorti la veille… et il n’avait pas l’air enchanté. Si j’étais vous, j’éviterais d’être surpris avec un goûter. Montrez-vous vigilant.

Ariel grimaça.

— J’essaierai, merci. Connaissez-vous la raison de son arrivée ?

— Non, mais il ne demeurera pas longtemps parmi nous selon ses dires.

— Voilà une bonne nouvelle !

— Ariel…, gronda Mme Hauge.

Peu désireux de lui causer de la peine, il s’excusa.

— Navré, j’oublie mes manières. Soyez sans crainte, je ne manquerai pas de lui présenter mes respects une fois changé.

Mme Hauge opina, puis lui fourra l’assiette qu’elle avait préparée entre les mains.

— Attention, insista-t-elle, jouez de prudence lorsque vous rejoindrez vos appartements. Je ne tiens pas à vous attirer des ennuis !

Ariel promit d’être attentif avant de quitter l’endroit sous son regard maternel. Il franchit les nombreux couloirs qui menaient aux escaliers, commença sa lente ascension vers les étages. Ne voyant nulle trace de son père ou de l’esclave personnel de ce dernier, il s’autorisa à se détendre.

Peu à peu, en grande partie grâce au délice concocté à son intention, sa joie initiale lui revint. Il n’avait aucune raison de s’inquiéter. Son père avait décidé de lui rendre visite ou de contrôler la fiabilité de Paskel ? Eh bien soit ! Il n’avait pas à s’en préoccuper. Non, pas du tout. Il agirait de la même manière qu’il l’avait toujours fait et attendrait son départ, ni plus ni moins – on ne le critiquerait de toute façon pas plus qu’en d’autres occasions.

Rasséréné, Ariel atteignit le deuxième étage et pivota à droite, impatient de se rafraîchir. Sa tenue n’était pas sale, pas vraiment, mais il avait la désagréable sensation que sa sueur l’avait imprégnée et qu’elle lui collait à la peau. La créature qui l’avait accueilli dans sa chambre était délicieuse, mais beaucoup trop frileuse à son goût. Par le Père ! Le nombre de couvertures qu’elle lui avait imposé de partager avec elle pour terminer la nuit dans son lit lui donnait encore la nausée…

Ariel déboutonna le col de sa tunique et l’écarta de son épiderme. Pourvu qu’une captive ait songé à changer l’eau de son pichet et qu’elle soit la plus pure possible ! Un doux frisson le saisit à cette perspective ; revenir chez soi avait parfois du bon.

Il passa devant le corridor menant à la chambre de son père sans y accorder un regard et s’apprêtait à rejoindre le couloir qui conduisait à la sienne, quand un grincement suivi de bruits de pas freina son élan… Son parent l’avait-il entendu ?

Résigné, Ariel abandonna son assiette sur le meuble le plus proche, puis recula afin d’aller à sa rencontre. Prendre les devants était préférable : il serait talonné jusque dans son intimité s’il s’y refusait – à l’instar de tous les nobliaux qui lui tournaient autour, le dirigeant de Roche-Haute attendait de son fils un certain respect, et qu’importe s’il n’accomplissait rien pour le mériter.

Toutefois, dès qu’il aperçut l’individu dans le couloir, Ariel réalisa son erreur. Il ne s’agissait pas du propriétaire des lieux, mais d’un inconnu plus jeune que son père. Son visage lui évoqua immédiatement quelqu’un. Hélas, il ne parvint pas à deviner qui.

Ariel le détailla. Malgré son excellente facture, son habit ne possédait pas le faste d’un haut placé. Il ne provenait pas non plus de l’un des tailleurs de la ville… Un étranger ? Un émissaire ? L’hypothèse était probable. Néanmoins, sa présence sous leur toit – en particulier à un étage privé – était incongrue, voire outrageante. Ariel aurait juré qu’il n’avait pas été annoncé : Mme Hauge n’aurait pas manqué de l’informer de l’arrivée d’un visiteur.

D’abord décontenancé, il s’approcha d’un pas sûr.

— Excusez-moi. Ariel Iversen, fils du Consul Iversen. Puis-je vous aider ?

Poli, son ton n’en était pas moins ferme et contrarié. L’interpellé se crispa, mais conserva sa posture droite et ne baissa pas les yeux.

— Je vous remercie, ce ne sera pas nécessaire.

— En êtes-vous certain ?

— Oui. J’avais rendez-vous avec votre père. Je m’apprêtais à partir.

— Son cabinet est pourtant au rez-de-chaussée, Monsieur… ?

L’homme ignora la question sur son identité.

— En effet, mais Monseigneur est souffrant et a demandé à ce que j’aille à son chevet. Il n’a pas souhaité annuler notre entrevue à cause de la route que j’ai parcourue pour venir.

Ariel hésita à le croire ; sa méfiance le titillait. Cependant, l’explication se tenait. Ce ne serait pas la première fois que son père recevait un invité dans ses quartiers afin de discuter d’une affaire urgente. Mme Hauge avait-elle omis de le prévenir qu’il était malade ? Plausible… Surtout que le personnage était parfaitement capable de le cacher au petit personnel par pur orgueil.

— Ravi que vous ne vous soyez pas déplacé en vain, se força-t-il à répondre. Désirez-vous que je vous raccompagne ?

— Ne vous donnez pas cette peine, je connais le chemin.

Bon gré mal gré, Ariel hocha la tête. Insister le tentait, car la situation était anormale, son instinct le lui assurait. Pour autant, il ne voulait pas créer un incident. Si son interlocuteur ne mentait pas, le provoquer risquait de lui attirer des ennuis – et les ennuis, il préférait les tenir à distance.

— Bonne journée, dans ce cas.

— À vous aussi, Monseigneur.

Songeur, Ariel l’observa s’éloigner d’une démarche vive, puis reprit sa progression.

L’interlude oublié, vêtu d’une tenue plus légère que la précédente, Ariel quitta sa suite et, d’un pas calme, se rendit devant les appartements de son père dans le but de le saluer – plus vite la corvée serait effectuée, mieux il s’en porterait.

Face à la porte, il frappa trois coups d’une seule phalange, pour éviter un son trop fort si son parent était victime de maux de crâne, et attendit.

Aucune voix ne le pria d’entrer. Il frappa de nouveau, mais n’obtint pas plus de succès.

Inquiet malgré lui, Ariel entrebâilla l’huis.

— Père ? souffla-t-il.

Là encore, pas la moindre réponse. Il pénétra dans la pièce ; son père n’était pas dans son lit. Pire, nul drap ne recouvrait le matelas, comme si personne ne s’y était reposé depuis un moment.

Dépité, Ariel s’empressa de sortir – il ne manquerait plus qu’on le taxe d’être un fouineur ! –, puis gagna le rez-de-chaussée. Les appréhensions qu’il avait éprouvées à la vue de l’inconnu lui revinrent en force. Son père trop mal pour recevoir quelqu’un dans son bureau, mais s’extirpant de sa couche en emportant ses couvertures sitôt son entretien terminé ? Totalement absurde.

La peur lui serra les entrailles. S’il avait laissé filer un voleur et que l’information s’ébruitait, il n’avait pas fini d’en entendre parler. Paskel avait beau avoir hérité de l’intendance de la demeure, ce serait lui qui serait accusé de négligence...

Nerveux, Ariel dirigea ses pas vers le fameux cabinet. Il fallait qu’il en ait le cœur net. Il s’approcha du battant et les palpitations dans sa poitrine s’intensifièrent. Un peu de courage ! Il levait le poing lorsque ledit battant pivota sur ses gonds, dévoilant la silhouette élancée du Consul.

— Ah, fils ! Tu es donc rentré.

Abasourdi par sa mine réjouie et par le ton léger qu’il avait employé, Ariel mit plusieurs secondes à réagir. Dans une petite santé ? L’homme qui se tenait là ? Il paraissait au contraire très en forme, voire rajeuni. De mémoire, il ne l’avait aperçu de si charmante humeur qu’en de très rares occasions.

— J’ignorais que vous étiez de retour, balbutia-t-il. Je veux dire… on m’en a informé il y a quelques minutes.

Un peu plus, en vérité. Toutefois, il ne vit pas l’intérêt de se corriger.

— Tu l’aurais su si tu n’avais pas découché. La compagnie que tu t’es octroyée était-elle agréable, au moins ?

— Je n’ai pas…

Ariel nota le sourcil haussé de son père et capitula. Il acquiesça en signe d’aveu, puis attendit un reproche.

Seul un rire lui répondit. Un rire franc auquel il n’était pas habitué.

Il déglutit et chassa la pointe d’espoir qui l’envahissait. Son père n’avait pas décidé de se monter plus tendre envers lui, il était inutile de se forger des illusions. Dès que son moral redescendrait, il retrouverait sa dureté coutumière.

— Bon retour chez nous, déclara Ariel d’une voix neutre.

— Je ne m’éterniserai pas. J’avais un rendez-vous important que je n’étais pas en mesure de reporter.

L’image de l’étranger se matérialisa derechef dans son esprit et un soupir soulagé lui échappa. Il ne s’agissait pas d’un voleur ; il ne lui avait pas menti sur la raison de sa présence. Rien n’expliquait pourquoi celui-ci avait qualifié son père de souffrant, néanmoins, cela lui suffisait.

— Vous n’avez pas songé à le recevoir à la bibliothèque ? demanda-t-il par curiosité.

Et soudain, Ariel comprit…

Par le Père ! Comment avait-il pu être aussi aveugle ? La jovialité de son père, l’ébauche de sourire qu’il peinait à masquer, le lieu de l’entrevue, les draps disparus, la gêne du visiteur, son refus de s’identifier… Il s’était montré tellement naïf ! Il y avait pourtant des années qu’il connaissait les goûts paternels.

Il dissimula un rire.

— Ne serais-je pas le seul à avoir pris du bon temps ? se moqua-t-il.

Il fut aussitôt gratifié d’une expression renfrognée.

— Silence. Tu n’as pas la moindre idée de ce dont tu parles.

— Plutôt, si.

— Tu…

Ariel leva les paumes à hauteur de son torse en signe de paix.

— N’ayez crainte. Malgré votre peu de considération envers moi, je n’ai jamais divulgué vos écarts. Alors pourquoi m’y emploierais-je maintenant ?

— Ton insolence n’a pas de limite !

Le dégoût qu’il perçut au travers de ces mots lui arracha un rictus.

— N’en discutons plus, puisque le sujet semble vous contrarier. Désirez-vous m’entretenir de quoi que ce soit ou nos salutations mutuelles vous suffisent-elles ?

— Es-tu à ce point pressé de me quitter ?

Ariel ne réagit pas à la gravité du ton, qu’il savait factice. Son père se moquait de l’état de leur relation, surtout quand il n’y avait personne pour jouer le jeu des apparences.

— N’est-ce pas plutôt l’inverse ? J’aurais cru que vous vous seriez empressé de rejoindre votre splendide bibliothèque dès votre entrevue achevée…

Les traits du Consul Iversen se contractèrent.

— J’aurais dû, en effet. La bonne nouvelle que j’ai reçue m’a ôté tout bon sens. Durant un instant, la partager avec mon héritier m’a paru être une option envisageable. Il s’agit d’une erreur et je ne la reproduirai pas.

— Une bonne nouvelle ? demanda-t-il sans réussir à s’en empêcher.

Ariel maudit sa curiosité et regretta d’être tombé dans le piège avec tant de facilité. Par chance, son père ne l’enfonça pas davantage. Mieux encore, il accepta de le satisfaire.

— Roche-Haute est sur le point de s’agrandir. Notre État ne restera pas le plus petit et le plus faible d’Escarpe.

— Vraiment ?

— Oui. Mais peu importe, siffla l’homme comme s’il avait soudain décrété qu’il méritait bel et bien d’être puni pour sa désinvolture. Les faits ne te concernent pas, en réalité.

— Ah non ?

— Tu l’as toi-même suggéré : Paskel n’est pas un si mauvais nom à donner au Ministre lorsque le jour de ma succession viendra. Tâche de te montrer plus digne, à l’avenir.

Les dents d’Ariel grincèrent, mais il ne répliqua pas.

***

Merci d'accorder votre temps à cette histoire !

La semaine prochaine, nous retrouverons Kaliska et découvrirons le rôle qu'elle a à jouer pour la Grande Meute.


Texte publié par Rose P. Katell, 30 décembre 2021 à 11h09
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