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Tome 1, Chapitre 11 « Chapitre 11 » Tome 1, Chapitre 11

Monseigneur, en tant que Maire de Chandor, je me dois de vous prévenir. Imposer une nouvelle taxe dans le but de renforcer le nombre de soldats patrouillant dans Verteaux est une folie, un acte aussi insensé que vain.

Certains villages peinent à payer les impôts actuels… Qu’importera-t-il aux habitants d’être mieux protégés si la chose les empêche de manger à leur faim ? Verteaux est déjà l’État le plus pauvre d’Escarpe, celui dont on se moque. Aux yeux de nos voisins, nous ne sommes que de ridicules agriculteurs, des fermiers incultes. Désirez-vous vraiment aggraver cette image qu’ils ont de nous ? De vous ?

Car croyez-moi, cela ne manquera pas d’arriver si vous vous risquez à déposséder les citoyens de leurs dernières ressources…

Doléance adressée au Consul Moen.

Kaliska émergea du cabanon qu’elle partageait avec Deirdre et laissa son regard dériver sur le village aérien. Son deuxième réveil au campement se révélait beaucoup plus serein que le premier, loin de la peur d’être rejetée, de l’appréhension des rencontres ou de la stupeur quant à la découverte de son nouveau lieu de vie.

Un sourire ourla ses lèvres. La veille, constater que ses pairs avaient élu domicile dans les arbres et non sur la terre ferme l’avait abasourdie. La décision lui avait semblé incompréhensible – leur peuple descendait des loups géants, pas des faucons ! –, mais depuis son entrevue avec le chef Wynfor, elle s’expliquait davantage une telle étrangeté. Même si les Hommes n’osaient plus pénétrer dans la Forêt, même si elle s’y jugeait en sécurité, la discrétion était de mise, il ne fallait pas l’oublier. Et contrairement aux huttes traditionnelles, les habitations en hauteur ne se remarquaient qu’à condition de lever la tête. Prudente, la Grande Meute restait dans l’ombre ; chacun de ses membres avait conscience qu’un humain pouvait échapper à leur vigilance et s’aventurer sur leurs terres.

— La Grande Meute…

Kaliska souffla l’appellation avec lenteur, comme pour en goûter le moindre mot. Ce qu’ils impliquaient l’étourdissait encore et dépassait son imagination.

Avec le temps, elle avait perdu le nom de sa propre meute. En revanche, celle-ci ne se mêlait pas aux autres, pas plus qu’elle ne franchissait les limites de son territoire, elle s’en souvenait. Les différents clans évoluaient à l’époque sans se mélanger : ils se préoccupaient de leur famille et de leur survie, rien de plus. L’idée que tous les Lycanthus rescapés des purges se soient associés et se partagent l’entièreté de leur foyer tenait du miracle. Si elle avait été toujours en vie, Aanor aurait refusé de la croire ! Et pourtant…

Le cœur de Kaliska se gonfla d’un puissant sentiment de fierté. Appartenir à une telle union était un honneur. La perspective de protéger le lieu qui avait vu naître les siens la comblait de joie. Elle lui procurait l’impression d’être utile, de faire ce qui était juste.

Wynfor avait raison. Leurs envahisseurs n’avaient que trop mutilé la Forêt et l’âme de ses habitants. Il était essentiel de sauvegarder ce qui était en mesure de l’être, de les éloigner pour retrouver la paix.

Kaliska connaissait enfin la vérité sur les rumeurs qui circulaient à Embrun… Elle admirait l’ingéniosité de ses congénères. Que la Déesse en soit témoin, la ruse élaborée était parfaite ! Elle n’aurait jamais envisagé qu’un peu de mise en scène et de poudre de champignons hallucinogènes engendreraient autant de superstitions chez leurs bourreaux ! Un masque en bois en forme de museau de loup, de la peinture blanche sur le corps dénudé d’un volontaire, des hurlements très bien imités, et les intrus qui s’approchaient un peu trop de la Forêt filaient au pas de course, persuadés grâce à la précieuse drogue d’avoir été attaqués par un fantôme. Tellement de patience avait été déployée afin de répéter la manœuvre tout au long de la frontière, à chaque bordure d’État ! D’autant plus que les « équipes » étaient constituées de peu de personnes.

Emplie d’orgueil face à la détermination de la Grande Meute, Kaliska se promit de l’assister de son mieux. Elle se jura d’agir dans son intérêt et de vouer son existence à son foyer recouvré. Elle n’œuvrerait peut-être pas en tant que citoyenne, comme l’avait escompté Leif, néanmoins, il aurait approuvé son choix – après tout, lui aussi avait milité à l’abri des regards.

Le vent se leva et vint caresser sa peau. Son contact, surtout au niveau du ventre, lui arracha un frisson de bien-être. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait plus porté une tenue Lycanthus… Revêtir le pagne et la bande de tissu qui recouvrait ses seins était un délice. La matière végétale qui les composait lui remémorait sa petite enfance et les nombreuses heures passées à contempler sa mère filer devant leur hutte.

Elle s’appuya contre le bois du cabanon et laissa un soupir se faufiler hors de ses lèvres. Malgré le chagrin d’avoir perdu Leif, une part d’elle ne regrettait pas sa fuite d’Embrun. Elle appartenait à la Forêt. Au fond, elle l’avait toujours su.

— Kaliska ?

Surprise, elle sursauta, puis posa ses yeux sur un Lycanthus aux longs cheveux gris-argenté. Musclé, dans la trentaine, il avait une mine sombre. Les sourcils de Kaliska se froncèrent. Elle ne se rappelait pas l’avoir déjà aperçu depuis son arrivée.

— Pardon, dit-il d’une voix grave, je ne souhaitais pas t’effrayer. Tu es notre nouvelle recrue, j’imagine.

Elle confirma d’un bref mouvement.

— Je m’appelle Laegh. C’est moi qui t’ai assommée.

— Curieuse façon d’ouvrir un dialogue. Tu comptes recommencer ?

Le corps droit, il hésita avant de comprendre qu’elle se moquait de lui.

— Je ne suis pas très doué avec les présentations. Pas très subtil non plus, apparemment. Je voulais m’excuser. Je n’y ai pas été de main morte.

— Deirdre m’a expliqué que tu m’avais confondue avec une humaine.

Il opina.

— À cause de tes vêtements. Tu étais dos à moi, alors je distinguais juste ta cape. Ce n’est pas une raison, en réalité. La colère me dominait. La pensée qu’un Homme ait pénétré notre domaine a guidé mon geste. Je n’ai pas songé à user de mes sens pour constater l’évidence : tu es des nôtres. Je suis désolé. Il me paraissait correct de te l’exprimer.

— J’apprécie, affirma-t-elle avec un sourire. Tu es pardonné, sois rassuré. Me prendre un coup sur la tête n’était pas la pire chose que je risquais cette nuit-là.

Les traits de Laegh se détendirent et sa posture se relâcha.

— Tu n’as pas eu d’ennuis, au moins ? s’enquit Kaliska.

Il haussa les épaules avec désinvolture.

— Wynfor m’a tapé les doigts au sujet de mon impulsivité. Presque une routine, ne t’inquiète pas.

La remarque l’amusa. Laegh avait l’air de posséder du caractère, et ce n’était pas pour lui déplaire. Depuis des années, elle côtoyait surtout des Lycanthus dont la personnalité avait hélas été ensevelie par le tempérament de leurs maîtres.

— Bienvenue parmi nous, quoi qu’il en soit, ajouta-t-il. La vie ici est loin de ressembler à celle menée par nos ancêtres, cependant, elle reste plus supportable que ce tu as vécu, j’imagine.

— J’ai eu de la chance, en vérité. Mon séjour à Verteaux s’est mieux déroulé que la moyenne. Je n’étais pas libre, mais pas maltraitée non plus.

— Difficile à admettre. De nos ennemis, je n’ai découvert que leur monstruosité.

— Quelques-uns sont des monstres, oui. D’autres se révèlent au contraire de précieux alliés lorsqu’on les fréquente. Une jeune femme m’a conduite à la lisière. Sans son aide, je serais sans doute décédée à l’heure qu’il est.

Incrédule, Laegh arqua un sourcil. Son ton se durcit :

— Le mal est une gangrène qui ronge l’âme de ce peuple. Certains ne semblent pas particulièrement atteints, mais ne t’y trompe pas. Tous finissent par y succomber un jour. C’est en eux.

Tant d’intransigeance surprit Kaliska. Néanmoins, elle se garda d’émettre le moindre commentaire. Elle ignorait le vécu de Laegh, les raisons qui le poussaient à se montrer aussi vindicatif. Elle ne le connaissait pas, du moins pas assez afin de se permettre de le juger sur ses propos.

— Je… Merci pour l’accueil, balbutia-t-elle. J’espère vous être utile.

Un rire lui répondit.

— Un conseil : n’y compte pas trop.

— Pourquoi ?

Elle était capable de les épauler !

— Tu réaliseras vite que la captivité possède différentes facettes.

Kaliska recula de plusieurs pas, soudain nerveuse.

— Qu’essaies-tu de me dire ?

— Rien de plus. Je désire simplement t’éviter une déconvenue trop grande. Quoi qu’il en soit, profite de ton temps libre, ils ne tarderont pas à t’assigner un rôle.

Sans lui laisser l’occasion de répliquer, Laegh se retourna, puis s’éloigna sur les fins chemins qui reliaient les arbres du campement entre eux.

***

J'espère que ce chapitre vous a plu :)

La semaine prochaine, nous retrouverons Ariel !


Texte publié par Rose P. Katell, 23 décembre 2021 à 10h50
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