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Tome 1, Chapitre 10 « Chapitre 10 » Tome 1, Chapitre 10

Bien sûr qu’il est onéreux d’engager des soldats formés à Gard’Or ! Bien sûr que chaque ville est autorisée à nommer à cette fonction tout individu jugé digne et que ceux-ci coûtent moins en gages ! Mais pour avoir moi-même été initié à Éclat, jamais il ne me viendrait à l’idée de ne pas m’y fournir en gardes maintenant que je suis Consul. On ne trouve pas d’hommes mieux préparés que ceux qui y sont passés.

Propos tenus par le Consul Iversen.

L’odeur des résineux, combinée à la fragrance de la terre, arracha un frisson de bien-être à Kaliska, qui admira avec des yeux presque enfantins la lisière bordant le dernier village que Sigrun et elle avaient traversé.

Être près de son véritable foyer lui déclenchait des palpitations – il y avait tant d’années qu’elle ne s’en était pas approchée… Une larme de joie s’écrasa à ses pieds. Elle peinait à y croire : tout ceci était-il réel ?

Sigrun posa une main sur son épaule.

— On a réussi, tu vois, chuchota-t-elle.

Kaliska pivota vers elle ; incapable de refréner sa pulsion, elle l’enlaça.

— Merci. Merci beaucoup. Sans toi, m’échapper aurait été impossible.

— J’espère que tu trouveras la paix.

Kaliska se recula et hocha la tête.

— Je n’oublierai pas ta bonté. Si je rencontre les miens, je leur relaterai ton courage ainsi que l’assistance que tu m’as apportée. Lorsque j’étais petite, ma grand-mère me racontait l’histoire de notre meute, celle de la Déesse et celle de la Forêt. À partir d’aujourd’hui, tu feras partie de mes légendes.

— J’en suis très honorée.

Étranglée par l’émotion, la voix de Sigrun se révélait saccadée et lui tira un sourire, mais elle le dissimula de crainte qu’il passe pour une moquerie. De mémoire, aucun Homme n’était jamais apparu dans les récits de son peuple sous un rôle différent de celui de l’envahisseur.

Kaliska jeta un coup d’œil aux troncs qui s’étendaient en face d’elle. L’impatience la gagna aussitôt : tous paraissaient l’inviter à s’avancer. Oh, elle était si proche de son but !

— Fonce, lui conseilla Sigrun.

Kaliska inspira, puis amena ses doigts à hauteur de la fibule en bronze fermant la cape à capuche prêtée avant leur départ de la grange, quand Sigrun l’arrêta.

— Garde-la.

— Non, je… Je ne peux pas, elle t’appartient.

— Je dénicherai de quoi m’en coudre une nouvelle. Conserve-la, au cas où tu en aurais besoin à l’avenir. D’accord ?

Kaliska doutait qu’un vêtement humain lui soit d’une quelconque utilité dans la Forêt, néanmoins, elle accepta le présent avec gratitude. Elle observa ensuite une nouvelle fois son échappatoire. Elle avait traversé le pire… Une douce chaleur l’enveloppa, puis la peur se délogea de son cœur : l’heure était venue de rentrer chez elle.

Elle attrapa la main de Sigrun et murmura :

— Puisse Seva me permettre de recroiser ta route en des temps meilleurs et te récompenser de ta gentillesse envers moi.

— Et que le Père veille sur toi. Je prierai pour que ton existence d’être libre soit paisible. File maintenant.

Kaliska opina. Émue, elle s’éloigna vers le couvert des arbres. Son ouïe lui indiqua que Sigrun rebroussait chemin, mais elle refusa de regarder dans sa direction – les adieux s’étaient assez éternisés, il lui fallait progresser, abandonner cette horrible journée derrière elle.

Aussi émerveillée d’être proche du territoire des siens qu’engourdie par les récents événements, elle s’arrêta devant l’un des conifères de la lisière et l’effleura du bout des doigts. Dire qu’elle avait grandi entourée de végétaux majestueux comme celui-ci durant quatorze années… Presque la moitié de sa vie ! Sa vue se brouilla tandis que son cœur se gonflait de souvenirs. Elle aurait tant aimé qu’Aanor soit à ses côtés afin de vivre cet instant.

Kaliska tamponna ses joues à l’aide de la manche de sa robe. Son aïeule aurait été fière de la façon dont elle avait enduré les épreuves et recouvré sa liberté, fière qu’elle soit en mesure de poursuivre le récit de la meute en relatant leur captivité et ses conséquences. Si elle localisait des Lycanthus sur place, leurs contes ne mourraient pas.

Elle franchit les derniers mètres de terrain qui appartenaient à Verteaux et se laissa tomber à genoux. Là, une main sur ses lèvres, elle hoqueta, sanglota de joie et de soulagement. Grande Déesse, il lui semblait qu’un poids immense s’était envolé de ses épaules. Enfin, elle n’était plus soumise à la loi d’Escarpe ! Enfin, elle n’était plus esclave !

— Seva, Déesse louve, Fille de la Forêt et Mère de Vie, ton enfant est rentrée et ne se cachera plus pour communiquer avec toi. Je respecterai ton sanctuaire, y protégerai ses occupants. Je suivrai la voie de mes ancêtres.

Kaliska enfonça ses doigts dans la terre et en amena une poignée à son visage, qu’elle huma.

Chez elle, elle était chez elle…

Un rire lui échappa. Elle avait l’impression de renaître, de redécouvrir des émotions enfuies. Elle n’aurait pas dû être enlevée de son foyer ; la Forêt l’appelait et avait conservé une part de son essence, un petit bout d’âme qui lui était soudain rendu.

Euphorique, Kaliska manqua oublier la raison de son retour ainsi que la proximité des villages. Mais sitôt qu’elle eut suffisamment retrouvé ses esprits pour réaliser que sa silhouette était toujours visible depuis l’espace herbeux qui séparait les dernières propriétés des Hommes de la frontière, elle se morigéna. Sa bêtise aurait pu lui coûter cher !

Kaliska se releva, s’empressa de s’enfoncer parmi les sapins – plus elle mettrait de distance entre ses bourreaux et elle, mieux cela vaudrait. Cependant, subjuguée par la beauté nocturne de la nature et par les sons qu’elle émettait, ébahie même par la réussite de sa fugue désespérée, elle ne progressa pas à la vitesse qu’elle désirait. Du craquement des brindilles qu’elle écrasait aux parfums ambiants, des hululements d’une chouette à la brise qui agitait les branchages, chaque détail la fascina.

Kaliska se concentra tant sur le charme des lieux qu’elle assoupit ses sens. Peu à peu, sa méfiance s’endormit, si bien que lorsqu’elle perçut la présence dans son dos, il était trop tard.

Un violent coup s’abattit sur elle, et l’inconscience la faucha.

Un bruit de planche qui grince. Le murmure d’un appel féminin. Une caresse sur son front.

Les paupières de Kaliska papillonnèrent, une grimace étira sa bouche sous l’effet du mal de tête qui la tenaillait. Elle porta une main à son occiput et y rencontra une bosse douloureuse.

— Oulah, doucement, la réprimanda la voix qui l’avait en partie tirée des ténèbres.

Avec difficulté, elle observa son environnement et distingua son interlocutrice, une Lycanthus à peine plus âgée qu’elle au physique svelte et à la mine inquiète. Où était-elle ? Qui se tenait là, à son chevet ? Groggy comme elle l’était, les réponses lui échappaient.

Elle se redressa du hamac où on l’avait allongée, tenta de parler afin de découvrir ce qui lui était arrivé. Les mots moururent hélas sur sa langue, qui lui parut pâteuse.

Un bol d’eau lui fut tendu.

— Bois, ça chassera la sensation. J’ai préféré t’administrer un remède plutôt que t’offrir mon énergie – sans rancune, rassure-toi. Grâce à lui, ta douleur ne sera que passagère. Le goût n’est pas très agréable en bouche, toutefois son efficacité a souvent été prouvée.

Kaliska acquiesça, puis avala trois gorgées du précieux liquide.

— Où suis-je ? demanda-t-elle ensuite.

L’inconnue attendit qu’elle ait terminé de détailler la pièce pour lui répondre.

— Chez moi, dans mon campement. Je m’appelle Deirdre. Tu as été signalée : on t’a aperçue en train de pénétrer dans la Forêt. Quelqu’un était censé venir à ta rencontre, mais il n’en a pas eu le temps… L’un des nôtres t’a confondue avec une humaine à cause de tes habits. Il ne t’aurait jamais agressée sinon.

La mémoire lui revint. Malgré la souffrance, un large sourire orna ses lèvres : Sigrun avait vu juste, la Forêt était habitée.

— Vous êtes plusieurs ? s’enthousiasma-t-elle.

Avec lenteur, comme si elle hésitait, Deirdre confirma.

— Je ne suis pas autorisée à t’en dire davantage, je suis désolée.

N’en était son envie de l’interroger, Kaliska ne protesta pas. La prudence de Deirdre se comprenait. Elles étaient peut-être de la même origine, mais elle n’en demeurait pas moins une intruse. Elle pouvait jouer l’espionne.

— Pas trop mal ?

Perdue dans ses cogitations intérieures, Kaliska ne réagit pas.

— Ton crâne, insista Deirdre. Pas trop mal ?

Ses pupilles inquisitrices ne la quittaient pas… Avait-elle peur qu’elle se sauve ?

— Un peu. Je m’en remettrai.

— Quel est ton nom ?

— Kaliska.

Satisfaite, Deirdre la gratifia d’un signe de tête amical. Sa réponse, qui ne comportait pas de patronyme – une spécificité propre à leurs envahisseurs –, la soulageait.

— Tu es esclave ?

— Étais. Je me suis échappée de mon hameau avec l’aide de… d’une amie.

— Pourquoi ?

Kaliska écarquilla les yeux. Le mot « esclave » n’était-il pas à une explication suffisante ?

Peu désireuse de relater la mort de Leif ainsi que ses conséquences, elle se mordit la langue. La croirait-on seulement ? Personne ici ne connaissait son histoire. Or, elle refusait qu’on la pense coupable.

— Pourquoi ? répéta Deirdre. Je n’ignore pas la situation des nôtres dans la partie « civilisée » d’Escarpe. Déserter n’est pas sans danger, la peine capitale attend celles et ceux qui se font attraper. Qu’est-ce qui t’a poussée à prendre un tel risque ?

Kaliska soupira, mais choisit malgré tout de révéler la vérité.

— J’étais déjà condamnée. Rester aurait signifié ma perte.

— Ah.

Elle baissa le regard et remisa l’image du corps inerte de Leif au fond de son esprit. Le moment n’était pas aux larmes.

— J’ai besoin que tu m’en apprennes plus.

— Mon maître, souffla-t-elle. Il est mort devant moi.

Kaliska serra les poings. Son décès était encore si proche… Il lui semblait que la journée n’aurait pas de fin, qu’elle vivait un cauchemar éternel.

— Eh… ça ne va pas ? s’enquit Deirdre avec douceur.

— Il était un homme bon, un père. Sans lui, j’aurais été vendue à n’importe qui – je n’avais que quatorze ans quand il m’a achetée. Il m’a élevée, m’a offert un quotidien décent, bien meilleur que celui de mes congénères.

La stupeur se peignit sur les traits de Deirdre. Néanmoins, elle n’émit pas la moindre remarque.

— Il m’avait retiré mes entraves, ajouta Kaliska.

— Il en avait le droit ?

Elle secoua la tête.

— Il m’en a fabriqué des fausses, pour les apparences. Je ne les enfilais qu’en dehors de notre chaumière.

— Votre ?

La gorge nouée, elle acquiesça.

— Leif affirmait que je m’y trouvais chez moi. Je m’y sentais un peu enfermée – j’ai passé mon enfance dans la Forêt –, mais… j’y étais en sécurité.

Deirdre opina.

— Quelle meute ?

— Pardon ?

— Tu prétends avoir grandi ici. Dans quelle meute ?

Kaliska réfléchit. Son clan portait un nom, elle se le rappelait… Mais il lui échappait. La dernière fois qu’elle l’avait entendu, elle était âgée de cinq ans – après leur fuite de la clairière, Aanor n’avait plus évoqué leur famille que comme étant « la meute », un sujet délicat uniquement abordé pour lui transmettre leurs légendes.

— Je n’ai pas la réponse, dit-elle avant d’en expliquer la raison.

Deirdre arbora une expression peinée, puis confia :

— J’ai été séparée des miens également. J’ai erré plusieurs années afin d’éviter les humains. Je suis navrée que ta grand-mère et toi ayez été capturées.

— Merci.

— Excuse-moi d’avoir amené notre conversation là-dessus. J’ai conscience d’être quelque peu intrusive dans mon interrogatoire. Pourrait-on en revenir à la mort de ce… de Leif ?

Une bouffée de reconnaissance saisit Kaliska face au respect de son amitié envers lui. D’un geste rapide, elle accepta la requête.

— Il est décédé alors que nous discutions. Son cœur s’est arrêté. Je n’ai pas eu le temps de l’aider, je… J’ai fini par coucher sa dépouille sur son lit et l’ai pleuré. Ensuite, notre voisine est entrée.

Sa mâchoire se contracta au souvenir des accusations de Mme Sandvik. Maudite soit cette vipère ! Le cauchemar dans lequel le trépas de Leif l’avait plongée avait commencé avec elle.

Témoin de son émotion, Deirdre lui proposa derechef le bol d’eau, qu’elle reçut avec gratitude.

— J’étais près de mon maître, les mains libres, tandis qu’il ne respirait plus. Elle n’a même pas songé à me questionner. Je suis devenue une meurtrière aux yeux de mon village.

Kaliska enfonça ses ongles dans ses paumes pour refouler un sanglot.

— Je n’ai éliminé personne, jura-t-elle. Et surtout pas Leif. Jamais je ne violerais la loi de Seva, je ne suis pas une tueuse…

La peur de ne pas être prise au sérieux lui retourna les entrailles. Et si elle était jugée paria ? Et si on lui refusait le droit de fréquenter ses pairs présents ?

— Non, la rassura Deirdre.

Le ton calme et convaincu la réconforta et ses angoisses s’amoindrirent.

— Je me tiens près de toi depuis le début de notre conversation. Un être qui a déjà tué n’aurait pas rechigné à utiliser son don jusqu’à m’affaiblir dans l’optique de fuir mes questions. Je ne suis pas aveugle, je vois qu’elles te sont pénibles.

Bon gré mal gré, Kaliska confirma.

— Entre nous, tu m’as l’air chamboulée, trop pour réussir à inventer l’histoire que tu m’as servie. Je suis assez douée quand il s’agit de cerner les gens, et je te sens sincère.

— Je le suis, promit-elle. Je me suis sauvée pour échapper à mon sort. La Forêt était mon unique chance. À Embrun ou ailleurs, des rumeurs courent : on la dit hantée. Sigrun n’y prêtait pas foi. Moi, je visais simplement à m’éloigner des Hommes. Un lieu qui les effraie et dont ils n’osent s’approcher est une cachette idéale. Et… il s’agit de ma terre natale.

— Sigrun ? intervint Deirdre.

— La jeune femme qui m’a accompagnée jusqu’à l’orée. Si vous m’avez repérée, elle aussi, je suppose. Elle vous apporte parfois des vivres.

— Ainsi voilà le nom de la fille aux offrandes. Elle possède une petite notoriété dans notre campement.

— L’esclavage la rebute.

— Comme nous tous.

Kaliska hocha la tête. Deirdre la fixa avec attention, puis l’interrogea :

— Tu as bravé ces dangers dans l’espoir de trouver un refuge ?

Elle déglutit.

— J’escomptais au départ m’enfoncer suffisamment parmi les sapins pour ne plus être capturée, mais…

Elle s’interrompit. Comment Deirdre réagirait-elle ?

Par chance, celle-ci reprit la parole.

— Mais apprendre que ton peuple survit encore ne te donne plus envie de t’exiler seule, n’est-ce pas ?

— Oui… Leif m’a enseigné à vivre au milieu des humains, à m’accommoder à eux. Toutefois, j’aspire à retrouver ma culture et mes croyances. Je ne veux plus être mêlée au reste d’Escarpe, je lui ai déjà trop cédé ! Ma place n’est pas là-bas. La moindre gentillesse, le moindre vœu, tout se brise en une fraction de seconde quand on est une Lycanthus. Je vous en demande beaucoup, je le sais. Je ne suis plus qu’une louve solitaire, une sans-meute et j’accepterai de m’en aller dès que vous m’en donnerez l’ordre si tel est votre souhait. Néanmoins… si vous m’accueillez, je promets de me montrer utile.

Deirdre lui caressa soudain les cheveux, à la manière d’une sœur aimante.

— Nous serions idiots de te chasser maintenant que tu connais notre existence, surtout si tu es en mesure de nous épauler. Il faudra te présenter à Wynfor, notre chef, et attendre sa bénédiction, mais ça ne devrait pas poser de réel problème.

Les yeux de Kaliska s’embuèrent de larmes.

— Bienvenue chez toi, Kaliska.

***

J'espère que ce chapitre vous a plu :)

La semaine prochaine, nous découvrirons comment se passe la vie dans la Forêt.


Texte publié par Rose P. Katell, 16 décembre 2021 à 11h23
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