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Tome 1, Chapitre 9 « Chapitre 9 » Tome 1, Chapitre 9

S’interposer entre un esclave et son maître ou les autorités, quelle qu’en soit la raison, sera à compter de ce jour sévèrement puni. S’allier aux Lycanthus est un crime. Quiconque le commettra sera jugé coupable de haute trahison envers Escarpe.

Décret du Général Gonnor.

Le vent malmena une branche du résineux sur lequel Deirdre épiait les environs de la frontière séparant Verteaux de la Forêt. Gênée par les épines qui chatouillaient l’épiderme de son bras, elle se décala pour les éviter, puis étouffa un bâillement.

La nuit tombait et l’agitation qui animait les villages visibles depuis sa position s’était tarie. Les siens devenus esclaves n’étaient plus autorisés à mettre le nez dehors ; quant aux Hommes, ils ne s’approcheraient pas des arbres sans la présence réconfortante du soleil.

Elle se frotta les paupières dans l’espoir d’atténuer les picotements de ses yeux fatigués et haussa les épaules afin de les dégourdir. Son rôle de veilleuse n’était pas toujours palpitant, cependant, elle n’allait pas s’en plaindre. Le but de la Grande Meute était après tout d’éloigner les humains de leur territoire. Plus ils craindraient le berceau de la Déesse, plus les Lycanthus qui y résidaient seraient en sécurité. Peut-être même qu’un jour, elle et les autres sentinelles disséminées à la lisière de chaque État n’auraient plus besoin de surveiller le reste d’Escarpe.

Le sourire aux lèvres, Deirdre s’accrocha à cette perspective pour demeurer alerte jusqu’à la prochaine relève, ce qui ne tarderait pas : Adgad ne traînait jamais pour la remplacer. Un guetteur épuisé était un guetteur inattentif, tous deux en avaient conscience.

Tel un écho à ses pensées, un craquement l’avertit qu’on escaladait le conifère. Elle pivota et aperçut une chevelure brune émerger du branchage.

— Ton tour est terminé, lui annonça Adgad en prenant place à ses côtés. Un élément à signaler ?

Elle secoua la tête.

— Non. Hormis les mouvements inhabituels que tu as notés en fin de matinée dans un hameau près des chutes, tout a été calme.

— Parfait. On est presque à court de champignons. Wynfor a monté une petite équipe de cueilleurs, mais tant qu’ils ne seront pas revenus…

— On ne pourra pas se permettre de gâcher nos réserves, compléta Deirdre.

Adgad opina. Puis, face à sa mine inquiète, il enchaîna :

— Le problème sera vite réglé. Surtout que mis à part la fille aux offrandes, rares sont les individus qui s’aventurent près de la Forêt, dans le coin. Nous avons de la chance d’être affectés ici : il paraît que nos frères et sœurs du côté de Valgris ont dû empêcher un groupe entier de pénétrer dans nos terres.

— Les intrus se sont enfuis ? le questionna-t-elle tout en devinant la réponse.

— Au pas de course !

Ils échangèrent une œillade complice avant qu’Adgad ne reprenne la parole.

— Va te coucher maintenant. Tu te lèves tôt demain, mieux vaut que tu sois fraîche et alerte.

— Je le serai, le rassura-t-elle.

Il la gratifia d’une mine amusée.

— J’espère simplement que tu auras assez dormi et ne seras pas d’humeur boudeuse. Jac, le dernier Lycanthus à qui tu as montré les crocs, ne s’en est pas encore remis.

Rouge de honte, Deirdre baissa le regard.

— J’étais énervée, d’accord ? Et il m’avait cherchée.

Une paume large et chaude se posa sur son avant-bras.

— Je sais. Ne sois pas gênée d’être celle que tu es. Ta particularité est rare, mais elle te rapproche de notre Déesse ainsi que de ses fils.

— Merci…, souffla-t-elle, touchée.

Peu désireuse de s’épancher sur le sujet, elle ajouta ensuite :

— Je vais me coucher. Bonne veille.

Compréhensif, Adgad la salua d’un geste.

Deirdre retint un second bâillement et s’éloigna de leur perchoir arbre après arbre avant de redescendre au sol. Elle étira ses muscles endoloris, s’enfonça au milieu des sapins, et se gorgea de la sensation que lui procurait la terre humide sous ses pieds. Fin et drapé autour de sa taille, son pagne végétal battait ses cuisses au rythme de ses pas. La sérénité l’envahit ; elle ne connaissait rien de plus apaisant qu’une marche lente pour éliminer les courbatures de ses heures de garde. Le vent, plus faible en bas qu’en hauteur, caressait les zones nues de sa peau. Deirdre en frissonna de plaisir.

Elle songea aux esclaves qu’elle observait tous les jours depuis la cime et se remémora l’immonde robe grise qui les recouvrait, infligée par les Hommes. Une telle chose était si contre nature… Comment arrivaient-ils à supporter qu’elle les emprisonne, qu’elle les éloigne de leurs ressentis et entrave leurs gestes ?

Sa bonne humeur s’envola. Peu à peu, un poids lui tombait dans l’estomac, la culpabilité la gagnait. Il était si injuste que ses compagnons et elle aient échappé aux purges quand tant d’autres souffraient de leurs conséquences ! Une fois de plus, sa place de privilégiée lui sautait au visage. Certes, sa vie n’était pas facile ; elle évoluait dans la crainte de voir les Hommes revenir et dans l’angoisse de manquer de vigilance, de condamner les membres de la Grande Meute. Néanmoins, elle ne subissait pas les humiliations et les sévices infligés aux captifs.

Comme souvent lorsqu’elle y réfléchissait, l’envie de les aider la tenailla. Hélas, elle n’était pas en mesure d’agir : nul ne devait découvrir que la Forêt était habitée. Tout ce qui pouvait le laisser soupçonner était prohibé.

Deirdre serra les poings face au constat, puis s’exhorta au calme. Autoriser la peine et la colère à la ronger était aussi vain que futile. Oui, la situation l’attristait. Oui, elle lui donnait l’impression d’être inutile. Pourtant, ce n’était pas le cas. Son rôle était important, il permettait de garder des Lycanthus en sécurité, de conserver leur culture, leurs racines, contribuait à repousser l’Homme dans sa quête de pouvoir et de terrains à exploiter.

Elle n’était pas inutile, non. Elle n’était juste pas capable de sauver tous les siens. Il était temps qu’elle accepte l’évidence.

Les conifères qui abritaient son village aérien se révélèrent à sa vue aiguisée. Deirdre inspira profondément afin de recouvrer ses esprits et pénétra dans leur enceinte. Les bruits se faisaient rares ; les quelques enfants qui résidaient-là étaient déjà couchés, et les adultes profitaient de la paix qu’apportait la lune pour se prélasser avant de rejoindre leur hamac, heureux d’avoir vécu un jour de plus en toute liberté – une liberté qu’ils savaient incertaine et compromise par les caprices des humains.

Deirdre secoua la tête. Se noyer dans des idées noires ne lui ressemblait pas. Pas du tout. Or, elle n’avait pas arrêté après avoir quitté son poste… Pourvu qu’une nuit de sommeil y remédie. Son optimisme habituel lui manquait. Après tout, le monde ne deviendrait meilleur qu’à condition d’y croire. Sans foi, un rêve n’était rien qu’un mirage, une belle image inatteignable.

Elle trébucha dans une couverture tombée, perdit l’équilibre. Un rire nerveux faillit lui échapper. Quelle empotée ! Elle ramassa le rectangle de tissu, prête à le restituer au premier qui le chercherait – bien que sale et effiloché, il demeurait précieux, car démarrer un feu qui ne soit pas funéraire en ces lieux était interdit : le risque d’être repéré à cause de la fumée devait être pris le moins possible.

Deirdre coinça l’étoffe sous son bras et gagna le tronc d’arbre qui menait à son cabanon perché ; son escalade était presque entamée lorsque l’écho d’une conversation lui parvint aux oreilles. Deux voix masculines se répondaient non loin de là où elle se situait ; deux voix qui chuchotaient. Intriguée, elle progressa dans leur direction.

— Ils n’agiront pas. Ils sont trop aveuglés par le sentiment de barrière infranchissable que leur procure la Forêt.

— Comment en être sûr ? Peut-être qu’avec les mois ou les années, ils comprendront enfin. Nous ne sommes plus les mêmes que nos ancêtres, les abominations perpétrées dans notre foyer nous ont changés.

— Foutaises. Il suffit de s’attarder sur les consignes… On est obligés de se cacher. Se cacher, Jac ! Alors que nous nous trouvons sur notre territoire, qu’Escarpe nous appartenait autrefois en entier, recouvert de sapins ! Nos frères et sœurs sont maltraités pendant que nous, nous nous tapissons ici comme des lâches et refusons de les épauler. Nous devrions agir pour eux, prouver à nos ennemis que nous ne sommes pas des proies, des biens vendables ou exploitables. Oh, nous aurions été plus avisés de maîtriser ces envahisseurs lorsqu’ils sont arrivés ! Ils ont proliféré partout.

Deirdre n’eut pas besoin d’en entendre davantage pour reconnaître le Lycanthus qui se montrait si radical dans ses paroles. Furieuse, elle bondit devant lui et, tout en adressant un regard noir à Jac, pointa son index sur son torse.

— N’as-tu donc honte de rien, Laegh ? Le don que nous a offert Seva n’est pas une arme, et la guerre pas une de nos coutumes !

S’il fut étonné par son apparition, l’interpellé camoufla ses émotions et se gaussa d’elle d’un ton fraternel.

— Deirdre, en voilà une surprise. N’es-tu pas censée surveiller les Hommes en cachette, et non les tiens ? Me serais-je fourvoyé ?

Une pointe de gêne l’envahit. Toutefois, Deirdre refusa de le laisser s’en tirer à si bon compte. Il ne l’aurait pas comme ça ! Elle non plus ne portait pas leurs bourreaux dans son cœur, pas plus qu’elle n’appréciait la situation actuelle. En revanche, jamais elle ne qualifierait les membres de la Grande Meute de pleutres ou ne renoncerait aux principes des siens. Elle n’était pas une meurtrière, ne céderait pas à la violence. La Forêt serait sauvée grâce à la protection qu’ils lui apportaient. Sa terre ne se gorgerait pas davantage de sang.

— Wynfor t’a déjà à l’œil. Tes petits discours ne lui plaisent pas.

— Deirdre…, souffla Laegh tandis que Jac s’esquivait. Pourquoi une telle agressivité ? Je n’ai pas envie de me disputer avec toi.

Si la douceur de son ton l’apaisa, Deirdre n’en croisa pas moins les bras sous sa poitrine.

— N’encourage pas les nôtres à la haine. Elle consume suffisamment de cœurs, nos craintes personnelles l’alimentent assez. Nous ne sommes pas les monstres que les « civilisés » décrivent.

Laegh darda ses pupilles sur elle mais, contrairement à ce qu’elle appréhendait, Deirdre n’y décela aucune trace de colère. Non, il n’y avait en lui qu’une froide détermination. Il se contrôlait… Laegh maîtrisait ses émotions et les lui masquait. Grande Déesse ! Il ne parlait pas pour évacuer un ressentiment certes présent, bien par conviction.

Elle déglutit. Ces éléments le rendaient dangereux, capable de ruiner les projets des leurs. Laegh n’était pas mauvais, mais il était prisonnier de sa rancœur, aveuglé par ses certitudes.

— Vouloir se défendre fait-il de nous des monstres ? l’interrogea-t-il d’un ton posé. Mon but n’est pas différent du tien. J’aspire à un monde sain pour nous, un monde où la peur ne serait pas notre compagne la plus fidèle. Les humains sont un fléau, tu ne l’ignores pas. Ils aiment la souffrance. La paix n’est pas envisageable.

Essayer de le faire changer d’avis était vain. Deirdre se mordit la langue. Il ne lui restait qu’à l’apaiser et à l’encourager à revenir dans de meilleures dispositions afin qu’il cesse son prêche nocturne. Elle desserra les mâchoires.

— Je comprends ton point de vue, mais s’il te plaît, honore les ordres de Wynfor. Il ne songe qu’à notre protection, à nous offrir une vie décente.

Laegh parut hésiter. Néanmoins, il déclara :

— Pourquoi me plierais-je à ses commandements ? La nouvelle meute n’a pas de chef, pourtant il s’est autoproclamé dirigeant de notre village. Quand sa force a-t-elle été prouvée ? Quand sa sagesse a-t-elle été légitimée ? Où est l’Œil-de-la-Déesse censée le conseiller ? Navré, je ne reconnais pas son autorité. Lui et la Grande Meute prétendent souhaiter réinstaurer nos coutumes et nos habitudes. Cependant, observe autour de toi : les véritables meutes ont été décimées ou séparées lors des purges. Autrefois, l’idée d’une alliance entre elles était inacceptable, chacune avait son territoire. Aujourd’hui, nous sommes tous ralliés dans un but de survie. Nous vivions dans des huttes au sol, nous ne construisions pas de nids dans les arbres pour échapper aux regards. Les temps évoluent, Deirdre. C’est ainsi et nous n’y pouvons rien.

Elle posa une main sur son avant-bras.

— S’il te plaît. Je te le demande en tant que sœur de meute et de cœur. Tu as le droit de ne pas aimer la situation, mais ne sème pas la révolte. N’oblige pas Wynfor à te déclarer paria. L’époque est étrange pour nous tous. Le moment est mal choisi d’instaurer la discorde, tu ne crois pas ?

Deirdre pria en silence la Déesse qu’il décide de l’écouter. Elle avait beau exécrer sa façon de penser, Laegh était un Lycanthus brave et ingénieux. Mieux : son intelligence était un atout considérable, et lorsqu’il contenait ses réflexions acerbes, il se révélait agréable. Elle ne désirait pas son exil.

— Tu t’inquiètes à mon sujet ? la taquina-t-il.

— Laegh… Je ne plaisante pas.

Il soupira.

— D’accord, d’accord. Je me rends, tu as gagné. Même si notre inaction te pèse également, tu es trop têtue pour admettre que j’ai raison.

Le rouge colora derechef ses oreilles.

— Je…

Laegh l’interrompit d’un geste et lui sourit, amical malgré sa pique.

— Je me tais, c’est promis. Tu as poussé Jac à fuir, de toute façon… Je n’ai plus qu’à aller dormir. Satisfaite ?

Deirdre détourna les yeux de sa moue contrariée, voire déçue, et opina. Elle n’en attendait pas plus.

— Quel dommage, murmura Laegh. Ta particularité te transformerait en une combattante hors pair si tu te décidais à agir, toi aussi. Tu serais la plus apte à défendre la cause de notre peuple, sa représentante la plus digne. Toutefois, je respecte ta volonté.

Peu envieuse de poursuivre sur cette voie, Deirdre s’enfuit dans la nuit.

***

Merci de continuer l'aventure !

La semaine prochaine, nous retrouverons Kaliska et Sigrun


Texte publié par Rose P. Katell, 9 décembre 2021 à 10h55
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