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Tome 1, Chapitre 19 « Milieu de la nuit » Tome 1, Chapitre 19

Avec du retard, voici le chapitre d'Heikô. La fin de cette partie n'est pas loin et quelques indices se glissent concernant la suite ;)

Ce chapitre a quelque chose de très rare : aucun dialogue ! Ça ne m'arrive vraiment pas souvent !

Bonne lecture !


Allongé sur son futon, Eikichi fixait le plafond d’un œil rougi par le manque de sommeil. Ses idées tournoyaient sans parvenir à se calmer. Un gémissement de Tokias, toujours en proie à ses cauchemars, l’avait réveillé et, depuis, Eikichi n’arrivait pas à se rendormir.

La quiétude de la nuit avait quelque chose d’oppressant.

Des pulsations lointaines formaient un écho dissonant avec celles de son cœur. Cette sensation rappelait tant l’Attirance à Eikichi qu’il n’osait plus refermer les yeux de peur de sombrer dans l’essence de son yôkai.

De temps à autre, Tokias se tournait dans son sommeil. Son ennemi chimérique, la Kitsune d’après les quelques murmures distincts qu’Eikichi avait perçus, le hantait encore bien que trois jours soient passés depuis qu’ils avaient été soumis au gaz du baku.

Les pensées d’Eikichi dérivèrent vers Bunji. Malgré les mille attentions prodiguées par Kotone et Atsuko, l’homme n’avait toujours pas mangé ou bu. Même l’alcool qu’on lui avait offert sans grand enthousiasme n’avait pas su le sortir de sa transe. Sa santé, rendue précaire par les excès, empirait la situation.

Depuis qu’Eikichi lui avait rendu visite en fin d’après-midi, le visage émacié à l’expression confuse de Bunji tournait en boucle dans son esprit. Le jeune homme avait affirmé un peu plus tôt qu’il ne supporterait pas que quelqu’un meure à cause de lui, mais il était peut-être déjà trop tard pour ça.

Ses bras lui paraissaient peser des tonnes. Il ignorait si cela était dû à la fatigue ou à la mixture qu’on lui avait fait avaler dans la soirée pour calmer la migraine peu intense, mais tenace qui l’avait saisi après le repas.

Cherchant à tester ses réflexes, Eikichi serra le poing ce qui raviva une douleur sourde dans sa main blessée, très vite accompagnée de frustration : ses doigts refusaient toujours obstinément d’obéir. Le sentiment se transforma peu à peu en colère et Eikichi décida de bouger afin de l’évacuer.

Sans bruit, son corps s’échappa de ses couvertures. Eikichi contourna avec précaution Tokias de crainte de le réveiller. Son pied buta sur un tas de vêtements qu’il n’avait pas remarqué la veille et Eikichi les ramassa afin de les replier dehors. Une fois devant la porte, il la coulissa aussi silencieusement que possible.

Le vent frais qui s’invita sous la coursive, puis dans son kimono mal ajusté provoqua un frisson. Après quelques profondes inspirations, ses pensées retrouvèrent leur clarté : il se sentait bien mieux.

Cela ne dura pas : les pulsations s’intensifièrent comme si elles étaient issues de sa poitrine. Désormais, les odeurs lui parvenaient décuplées. L’humidité qui s’échappait de la mousse et la fragrance des azalées du minuscule jardin lui montaient à la tête au point de les transformer en migraine.

La sensation passa d’obsédante à écrasante : un poids l’empêchait d’inspirer. Eikichi chercha son souffle comme s’il avait bu la tasse ; ses poumons refusaient de se remplir. Après quelques secondes de lutte durant lesquelles il crut mourir, il parvint enfin à briser le carcan qui le compressait.

La respiration saccadée, Eikichi reprit contact avec son corps non sans peine. Il était toujours seul sous la coursive, mais son front était désormais couvert de sueur et il était avachi sur lui-même. Les bruits de la nuit berçaient sa victoire silencieuse. Une chouette et un moustique non loin de son oreille s’en disputaient la dominance.

Près de lui, les vêtements qu’il avait trouvés à coté du futon de Tokias étaient éparpillés. D’une main tremblante, Eikichi les sépara pour les replier. Il y avait un kimono en toile épaisse, des bandes, un long tissu pour dissimuler le visage…

Au fur et à mesure où Eikichi les découvrait, ses gestes ralentirent. Son camarade avait anticipé une urgence qui le conduirait dans la forêt des jubokko.

Contrarié à cette idée, Eikichi se hissa sur ses pieds. Ses jambes le soutinrent mieux que ce à quoi il s’était attendu. Le trajet jusqu’à la fontaine dans le jardin lui sembla long et pourtant revigorant. Une fois le visage rincé, il se mouilla la nuque ainsi que le col de son kimono léger.

Eikichi revint sur ses pas, jusque dans l’embrasure de la chambre où Tokias dormait calmement. Ses cauchemars s’étaient apaisés. Est-ce que Tokias courrait le risque de ne jamais se débarrasser de ses visions s’il croisait plusieurs fois la route du baku ? L’imaginer en plein délire serra l’estomac d’Eikichi au point de le rendre nauséeux.

La mort n’était peut-être pas la pire chose à craindre.

Sans un bruit, Eikichi récupéra le couteau que Sekka lui avait confié la veille et qu’il avait rangé non loin de son futon. Une fois dehors, il glissa les vêtements pris à Tokias dans son kimono.

Sans perdre du temps à se couvrir les pieds, Eikichi se pressa de descendre de la coursive. Il privilégia les endroits du jardin où la mousse dominait afin que son pas vif n’alerte pas la maisonnée. Eikichi contourna ensuite la fontaine pour sortir par l’arrière. Une fois les vêtements jetés de l’autre côté, il sauta à son tour la barrière.

Quand Eikichi atterrit, il se sentit plus léger, comme si passer enfin à l’action avait été depuis toujours la chose à faire. Une petite voix fluette lui soufflait que cela ne lui ressemblait pas, mais il la balaya d’un revers de pensée : il ne tolérerait pas que quiconque meure ou sombre dans la folie par sa faute. Sa vie ne valait pas plus que celle d’un autre et il refusait que Tokias, Sekka ou Rokas prennent des risques en son nom.

Eikichi s’éloigna encore de quelques mètres, puis entreprit de s’habiller de façon plus adaptée. Pour se protéger des jubokko, il devait ajuster autant que possible la veste et le pantalon de son kimono contre sa peau. Ses doigts raidis par sa blessure ne lui permettaient pas de le faire autant qu’il l’aurait souhaité. Il noua enfin des bandes sur ses mollets et ses avant-bras afin que les jubokko ne puissent y faufiler aucune branche ou racine. Si Eikichi pouvait s’estimer satisfait pour sa main gauche, la manche bâillait par endroit à son poignet droit. Seul, il ne pourrait pourtant faire mieux. Quand il eut fini, même son visage était dissimulé sous différentes couches de tissus sombre.

Après un dernier regard jeté en direction de la demeure de Rokas, Eikichi trottina jusqu’à la bicoque en ruine.

La veille, c’était lui qui avait mis en place les tours de ronde, si bien qu’il n’eut aucun mal à contourner les guetteurs. Malgré le peu de luminosité, il retrouva la tache de sang et récupéra quelques brins d’herbe encore imprégnés. Il n’en restait presque plus rien et Eikichi craignait que cela ne suffise pas. Il n’était pas question de faire marche arrière néanmoins.

De nouveau, Eikichi pressa le pas, cette fois-ci du côté de la rivière. Une fois au bord de l’eau, là où il s’était arrêté quelques heures plus tôt, il marqua une courte hésitation : et s’il ne parvenait pas à rester humain ?

Alors… il en serait ainsi, conclut-il finalement.

Eikichi préférait cette perspective à la mort ou la folie d’un de ses compagnons. Après quelques contorsions du poignet, l’herbe humide de rosée glissa sans mal dans le pli de sa main jusque sur sa plaie.

La symbiose fut presque immédiate : les odeurs devinrent omniprésentes. Les émanations terreuses se mélangeaient à celle, trop fraîche, de la rivière nourrie par les neiges fondues des sommets. Au-delà, un goût d’humus, de mousse, de champignons et de sang caractérisait la forêt de jubokko. Les poils d’Eikichi se dressèrent sur sa nuque tandis que son instinct lui susurrait de reculer.

Plusieurs minutes lui furent nécessaires afin de dénicher l’étrange odeur douceâtre mêlée de sang qu’Eikichi avait associée au baku. Elle avait quelque chose d’entêtant qui lui rappelait les effluves d’opium qui demeuraient dans le sillage de certains marchands, trop friands des quartiers rouges.

Le baku était toujours de l’autre côté de la rivière, dans la forêt des jubokko, mais il s’était déplacé vers le nord-ouest. Eikichi hésita à rompre la symbiose qui le liait désormais à son yôkai.

Sa présence dans son esprit était comme recouverte d’un voile : elle ne le dominait plus. L’animal faiblissait-il ? Non sans inquiétude, Eikichi réalisa que depuis qu’il s’était de nouveau connecté à lui, il se sentait mieux : la migraine avait disparu, son corps ne tremblait plus.

Un claquement raisonna dans l’air : les villageois les plus matinaux commençaient à émerger.

Pris par un sentiment d’urgence, Eikichi suivit la rivière jusqu’au lieu où elle formait une fourche. Une fois en bas des monts Enrei, l’eau se divisait en deux, le défluent le plus calme longeait Tamura tandis que l’autre remontait vers le nord, sinuant dans un gouffre qui séparait la chaîne de montagnes de la forêt.

Le baku était si près et si loin à la fois. Eikichi devait traverser la rivière s’il voulait le retrouver. À cet endroit, il n’y avait aucun pont pour le permettre. Aucun homme sain d’esprit n’irait dans les Enrei dominées par le Clan Ryû ou dans la forêt de jubokko.

Eikichi ne se sentait pas fou et pourtant, il fit un premier pas. L’eau trop fraîche le fit frissonner. Ses yeux fouillaient la rivière afin de trouver un passage moins profond. La pénombre de la nuit n’aidait pas, mais le soleil n’était plus si loin de se lever.

Déjà, le ciel se teintait de rose à l’horizon.


Le prochain chapitre sera posté... je ne sais pas quand ! Peut-être vendredi ou lundi prochain, mais bientôt, c'est certain !

Bonne journée (soirée !)

Glossaire :

(n'hésitez pas à me signaler les termes qui vous ont posé problème !)

Akuma : un akuma (dans mon univers !) est un kageka qui se laisse dévorer par son yôkai. Il perd son humanité et se transforme parfois physiquement. Guidé par l'instinct animal , il ne fait alors plus la différence entre le bien et le mal.

Atsuko : concubine de Chiaki

Chiaki : Daimyo de Tamura

Daimyo : Chef territorial, il a un pouvoir de justice, de politique et de représentation.

Haneki-dono : Grand Maître du Sanctuaire Nord d'Heikô

Hanko : (terme non inventé) ce sont des tampeau, des sceaux qui permettent d'identifier la personne qui a écrit un document. Cela remplace notre signature. Ils sont encore utilisés de façon courante aujourd'hui et nombreuses sont les familles qui en possèdent deux : un pour les documents très officiels (achats de maison, mariage) et un deuxième pour le quotidien ( signer un reçu pour le facteur...)

Hiragana : (terme non inventé) c'est un syllabaire japonais

Jubokko : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai, arbre vampire, il a l'apparence végétale, mais se nourrit du sang de ses proies.

Kage : c'est le don que possède Eikichi et Tokias. Il leur permet d'insuffler un esprit yôkai dans leur ombre pour en faire usage comme d'une marionnette. Le terme est tiré du mot ombre en japonais.

Kageka : c'est un utilisateur du kage

Kasha : Yôkai qui a l'apparence d'un chat géant et dont plusieurs parties de son corps sont enflammées

kitsune : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai, renard à la forme et la taille mouvante

Konazawa : ville où se trouve le Sanctuaire où ont été formé Eikichi et Tokias

Kotone : concubine de Chiaki

Nikô : ville portuaire à l'ouest de l'île où sont envoyés Riani et Ôdan

Ôdan : camarade de promotion de Tokias et Eikichi

Onibi : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai ressemblant à un feu follet géant et kage de Tokias

Onigiri : boule de riz fourrée !

Saneyama : île sur laquelle se déroule l'histoire.

Sekka : petite soeur de Tokias

Tamura : ville où se déroule la mission d'Eikichi et Tokias

Tomoe : (prénom japonais) nouvel aspirant kageka

Yukata : (terme non inventé) kimono en coton très léger qui, à l'origine, ne se portait que dans les bains publiques


Texte publié par Sizel, 4 avril 2022 à 21h54
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