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Tome 1, Chapitre 18 « Sans choix » Tome 1, Chapitre 18

Dans le dernier chapitre, le petit groupe se trouve dans une impasse. Mis au pied du mur, Tokias devra prendre une décision... et réaliser qu'il pourrait être poussé à tuer....

Bonne lecture !


Comme paralysé, Tokias regardait Eikichi retirer son bandage sans réagir. Son ami le dénouait pourtant avec mille précautions de peur de malmener sa main déjà blessée. Malgré cela, il restait figé, incapable de tendre les doigts pour arrêter son geste.

Tokias leva le nez à la recherche d’un soutien quelconque. Sekka avait reculé avec prudence, une flèche pointée en direction d’Eikichi. Rokas était près de la rivière et discutait avec Chiaki sans leur prêter la moindre attention.

Quand ses yeux se portèrent de nouveau sur Eikichi, sa plaie était désormais à nu. Tokias eut tout le loisir de contempler la peau rougie et bouffie. Par endroit, la chair avait une teinte grisâtre et Tokias ignorait s’il s’agissait d’hématomes ou d’un problème plus préoccupant. Il n’avait pas conscience que la blessure était à ce stade. Il faudrait des mois avant qu’Eikichi retrouve un usage correct de sa main… si c’était possible.

— Tokias ? l’appela Eikichi.

— Quoi ? grogna Tokias.

— C’est bon pour toi ?

— Non !

Eikichi échangea un regard incertain avec Sekka. De toute évidence, l’arc bandé dans sa direction ne lui inspirait aucune animosité.

— Ça pourrait nous faire économiser plusieurs jours… insista Eikichi. Tu as toi-même dit que c’était une opportunité à ne pas rater.

Sans surprise, son ami retournait ses arguments contre lui. Si Tokias n’aimait pas négocier avec Eikichi, c’était parce qu’il savait son camarade bien plus doué en la matière. Bien sûr, il suffirait à Tokias d’user de sa force pour l’arrêter ; Eikichi ne se débattrait pas, mais il n’arrivait pas à s’y résoudre.

— Tokias, décide-toi, s’impatienta Sekka, je ne vais pas rester en position éternellement !

— On ne t’a pas demandé de participer ! répliqua Tokias avec humeur.

En réponse, sa sœur baissa son arme en poussant un profond soupir théâtrale. Tokias donna un coup de pied dans une motte de terre à proximité afin d’évacuer sa colère sans grand succès.

L’air préoccupé, Rokas vint à leur rencontre non sans jeter quelques regards autour de lui.

— Bunji, n’arrive pas à récupérer, annonça-t-il sur un ton grave. Il fixe le vide et le fait d’avoir été lavé cela ne change rien.

— Les visions mettent du temps à s’estomper, expliqua Sekka avec une grimace. Ça réveille les peurs profondes qu’on possède déjà et elles ne disparaissent pas comme ça. Il lui faudra plusieurs jours avant de surmonter l’évènement.

Curieux, Tokias observa sa sœur en se demandant ce qu’elle avait bien pu voir. Si elle avait su garder un pied dans la réalité, le gaz n’avait pas été sans effet pour autant.

— Nous en avons conscience, soupira Rokas, mais Bunji n’est pas en aussi bonne forme physique et mentale que Tokias ou toi. Tout laisse à penser qu’il n’a rien mangé ou bu depuis plusieurs jours et, pour le moment, il refuse d’avaler quoi que ce soit, alcool inclus.

La condition de l’homme ne parvenait pas à toucher Tokias. Il ne l’avait jamais connu dans un meilleur état et, bien que cela puisse paraître cruel, il s’étonnait même qu’il soit encore de ce monde. Combien de fois Chiaki avait dû se rendre chez Bunji en raison des frasques qu’il commettait sous l’effet de l’alcool.

Attentif à la discussion, Eikichi était désormais assis dans l’herbe, la tache de sang à porté de main, même s’il ne s’en approchait pas.

— Que pensez-vous faire ? demanda-t-il à Rokas

— Chiaki et moi sommes choqués de l’état dans lequel se trouve la maison : nous n’avions pas conscience qu’elle s’était délabrée à ce point. À plusieurs reprises, en tant que Daimyo, Chiaki lui a proposé d’y faire des réparations, mais Bunji a toujours refusé et il se montrait agressif dès qu’on essayait d’y pénétrer. Nous pensions qu’il était mieux de ne pas le bousculer, mais nous ne pouvons pas laisser les choses ainsi. En attendant que sa santé évolue, Bunji sera hébergé chez Chiaki. Entre Kotone et Atsuko, nous pourrons nous assurer qu’il ne reste jamais seul. Pendant ce temps, nous verrons si nous réparons sa maison ou s’il convient de la détruire.

Tokias observait cette partie de Tamura, bien plus animée que de coutume. La zone était très proche du torii, si bien que la plupart des villageois évitaient de s’y rendre en dehors des périodes de brûlis qui permettait d’accentuer le marquage du territoire de la Kitsune. Les champs et jardins s’étalaient plutôt à l’ouest et au sud de la ville.

— Chiaki va repousser la cérémonie en l’honneur de la Kistune, ajouta Rokas. Tant qu’on ignore où est le baku, rassembler la population, d’autant plus lors d’un évènement où les gens ont tendance à boire plus que de coutume, lui apparaît comme déraisonnable et je partage son avis.

— Nous n’avons aucune piste à suivre pour le moment, expliqua Eikichi. Les seules marques que nous avons trouvées sont celles-ci...

Il pointa du doigt l’empreinte et les gouttes de sang entre ses jambes.

— … et elles ne nous permettent pas d’en déduire grand-chose.

— Cela confirme mes craintes, approuva Rokas. Des volontaires ont longé les abords de la forêt et ils n’ont rien vu hormis les quelques passages tracés par le petit gibier. Rien ne laisse présumer qu’un animal blessé ou inhabituel aurait pu les emprunter.

— Donc, pour le moment, conclut Eikichi, on sait que le baku est venu ici, mais ignore par quel côté il est reparti...

— Si le baku déambulait dans la forêt et dégageait du gaz à tout va, avança Sekka, je doute que la kitsune reste sans rien faire.

— Effectivement, c’est difficile à imaginer, convint Rokas, mais la Kitsune vieillit et elle n’a plus ses réflexes d’antan.

Tokias soupira, puis prit la parole, la voix grave :

— Si on conçoit que le baku s’est aventuré jusqu’ici, il pourrait désormais s’être réfugié partout y compris à l’est ou à l’ouest de Tamura.

Après un instant de silence, Tokias se força à former quelques mots dans un murmure :

— Fais-le, Eikichi.

— Fais quoi ? demanda Rokas avec suspicion.

— Tester le sang du baku, répondit Tokias. Enfin, si c’est bien le sang du baku, chose qui n’est pas garantie.

Rokas les observait tour à tour, puis son regard s’arrêta sur Sekka, l’air contrarié.

— Cette idée vient de toi, n’est-ce pas ?

— C’est possible, minauda-t-elle, mais je n’ai forcé personne.

— Bien sûr que non, tu es trop maline pour ça.

Et cela ne sonnait pas comme un compliment. Dans une autre situation, Tokias s’en serait félicité, mais à cet instant, cela paraissait être la meilleure solution qu’ils aient.

— Je suppose que vous y avez bien réfléchi à la question, soupira Rokas.

— On ne peut pas attendre que le baku agisse de nouveau, avança Eikichi. Nous avons déjà été témoins de la dangerosité de son gaz pour ceux qui l’aspirent. En testant le sang, je suis le seul à véritablement courir un risque et avec vous trois à proximité, je pense que vous pourrez m’arrêter si je perdais pied.

Rokas grimaça :

— Tokias, tu as conscience que si Eikichi bascule en akuma, nous devrons le tuer.

Ce fut une douche froide, glaciale.

Non, Tokias n’avait pas réfléchi jusque-là. Il s’était préparé à le blesser, mais...

— J’en prends la responsabilité, affirma Eikichi, je préfère cette perspective à celle où d’autres soient mis en danger au nom de mon kage.

Cela n’effacerait pas la culpabilité de Tokias pour autant.

— On pourrait lui tendre un piège, tenta-t-il de nouveau.

Eikichi secouait la tête.

— Il a l’odorat très sensible. Je ne pense pas qu’il s’attaquera à quelqu’un qui ne soit pas isolé.

— Dans ce cas, insista Rokas, il suffit de dire à Chiaki de mettre en garde les gens pour qu’ils ne se retrouvent jamais seuls.

— Papa, rappela Sekka, avec la saison des pluies qui arrivent, il y a beaucoup à faire que ce soit pour consolider les habitations ou dans les champs. Les villageois ne vont pas pouvoir à s’y tenir.

— Et puis, s’il y avait un incident, ajouta Eikichi, on le découvrirait trop tard, comme avec Bunji.

Tous fixaient désormais Tokias.

Tuer Eikichi. Il devait avouer que ça ne lui avait jamais traversé l’esprit, même lorsqu’il craignait qu’il se perde dans son kage au point de sombrer. Il avait envisagé de le blesser, pas plus. Physiquement, il savait qu’il lui serait facile d’avoir le dessus sur lui.

À présent, il commençait à en douter. Sa force suffirait-elle ? Si Eikichi obtenait les capacités hypnotiques du baku, il deviendrait aussi dangereux que l’animal.

Et malgré ses appréhensions, avaient-ils le choix ? Retarder l’expérience mettrait les villageois en danger et la protection des humains était une des missions majeures de la Guilde.

— Fais-le, répéta-t-il.

— N’hésitez pas à agir, rappela Eikichi, si je montre le moindre signe de perte de contrôle.

— On n’hésitera pas, répondit Sekka, l’arc de nouveau tendu.

Tokias et Rokas s’écartèrent dans des directions opposées l’un de l’autre. L’onibi de Tokias s’éleva et ce dernier resserra sa prise sur la hallebarde. L’ombre de Rokas prit également forme. Son kasha avait le poil enflammé au niveau des pattes, sa queue et sa nuque. Son faciès félin se rétracta tandis qu’il feula en direction de Eikichi. Le chat était presque aussi grand que Rokas et malgré sa silhouette malingre, il dégageait une puissance déstabilisante.

Bien que Tokias se tienne à bonne distance de lui, il percevait la chaleur provoquée par le kage de son père et cela compliquait sa manipulation de l’onibi. Son yôkai était attiré par le kasha comme un papillon à une chandelle. C’en était au point qu’il ne parvenait pas à utiliser son onibi pour sonder les alentours. Il aurait voulu reculer, mais dans ce cas, il n’aurait plus Eikichi à portée de hallebarde.

Une fois que chacun fut en place, Eikichi frotta sa paume sur l’herbe humide. Le front plissé, il ferma les paupières, mais Rokas le rappela à l’ordre :

— Ouvre les yeux qu’on puisse voir l’évolution de ton état.

Il fallut quelques secondes à Eikichi pour obéir, assez pour que Tokias se sente forcé à resserrer la prise sur la hampe. Ses pupilles étaient rectangulaires et ses iris jaune doré. Le regard perdu dans le vague, il tournait la tête comme s’il reniflait quelque chose.

— Eikichi, tu es encore avec nous ? s’inquiéta Tokias. Tu as les yeux yôkai.

— Oui, je le cherche. Je suis connecté à son essence, mais… il y a tellement d’odeurs…

— Quel genre ? demanda Sekka.

— Du sang, un sous-bois… rien de spécifique.

— Le sang, c’est plutôt spécifique, non ? insista la jeune femme

Eikichi fixa quelques secondes Sekka avec son regard qui avait perdu de son humanité. Cette dernière y fit face sans frémir. Il pencha soudain la tête d’un côté, puis de l’autre, puis avança de quelques pas en direction de la rivière.

— Par-là, je crois.

Les quelques villageois qu’ils croisèrent s’écartaient de leur chemin si vite que certains trébuchaient. Bientôt le vide se fit autour d’eux.

Eikichi traçait une ligne droite comme s’il savait parfaitement où il allait. Sa démarche accélérait peu à peu au point qu’il trottinait désormais.

La rivière se rapprochait de plus en plus au point que l’humidité qu’elle dégageait fragilisait un peu plus l’onibi. Après quelques secondes, Tokias décida de le laisser disparaître.

Le cours d’eau n’était plus qu’à quelques mètres quand Tokias lâcha sa hallebarde pour attraper Eikichi par le col : son ami ne comptait pas s’arrêter sur la rive. Ce dernier tomba en arrière et grogna. La surprise passée, lorsqu’il rouvrit les yeux, ses pupilles avaient retrouvé leur rondeur.

— Ouch, qu’est-ce…

Ses pieds baignaient dans la rivière ce qui répondait à sa question.

— Merci, marmonna-t-il.

Eikichi s’assit plus confortablement, l’expression lointaine.

— Il est dans la forêt de juboko ? demanda Rokas malgré l’évidence.

— Pas en bordure, précisa Eikichi.

— Un animal qui de toute évidence saigne s’est réfugié dans une forêt avec des arbres assoiffés de sang ? s’étonna Tokias. C’est du suicide !

— Ce serait une bonne nouvelle ! s’amusa Sekka.

— Sauf si ça dure et que c’est à nous de nous y rendre, murmura Eikichi.

— D’autant plus dans cette partie de la forêt qui est ancienne, s’inquiéta Rokas.

Tokias fixait la forêt d’un œil incertain. De là où il se tenait, il était incapable d’identifier d’éventuels juboko.

— Emikoooooo ! cria Bunji. Où est-elle ? Elle était rentrée ! Elle a retrouvé son chemin ! Où la cachez-vous ?

Son appel se transforma peu à peu en hurlements inintelligibles. Un silence anormal accueillit le chagrin de l’homme : même les oiseaux s’étaient tus.

Au côté de Bunji, Chiaki était agenouillé ; il ne disait rien. Il avait la main sur l’épaule de Bunji, incapable de lui offrir autre chose en réconfort.


Qui sera celui qui postera le 100ième commentaire ?

Un très grand merci à vous d'être si fidèles à cette histoire, ça me pousse à m'y remettre chaque semaine et j'ai ai bien besoin en ce moment :)

À la semaine prochaine et bon après-midi !

Glossaire :

(n'hésitez pas à me signaler les termes qui vous ont posé problème !)

Atsuko : concubine de Chiaki

Chiaki : Daimyo de Tamura

Daimyo : Chef territorial, il a un pouvoir de justice, de politique et de représentation.

Haneki-dono : Grand Maître du Sanctuaire Nord d'Heikô

Hanko : (terme non inventé) ce sont des tampeau, des sceaux qui permettent d'identifier la personne qui a écrit un document. Cela remplace notre signature. Ils sont encore utilisés de façon courante aujourd'hui et nombreuses sont les familles qui en possèdent deux : un pour les documents très officiels (achats de maison, mariage) et un deuxième pour le quotidien ( signer un reçu pour le facteur...)

Hiragana : (terme non inventé) c'est un syllabaire japonais

Jubokko : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai, arbre vampire, il a l'apparence végétale, mais se nourrit du sang de ses proies.

Kage : c'est le don que possède Eikichi et Tokias. Il leur permet d'insuffler un esprit yôkai dans leur ombre pour en faire usage comme d'une marionnette. Le terme est tiré du mot ombre en japonais.

Kageka : c'est un utilisateur du kage

Kasha : Yôkai qui a l'apparence d'un chat géant et dont plusieurs parties de son corps sont enflammées

kitsune : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai, renard à la forme et la taille mouvante

Konazawa : ville où se trouve le Sanctuaire où ont été formé Eikichi et Tokias

Kotone : concubine de Chiaki

Nikô : ville portuaire à l'ouest de l'île où sont envoyés Riani et Ôdan

Ôdan : camarade de promotion de Tokias et Eikichi

Onibi : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai ressemblant à un feu follet géant et kage de Tokias

Onigiri : boule de riz fourrée !

Saneyama : île sur laquelle se déroule l'histoire.

Sekka : petite soeur de Tokias

Tamura : ville où se déroule la mission d'Eikichi et Tokias

Tomoe : (prénom japonais) nouvel aspirant kageka

Yukata : (terme non inventé) kimono en coton très léger qui, à l'origine, ne se portait que dans les bains publiques


Texte publié par Sizel, 25 mars 2022 à 14h40
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