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Tome 1, Chapitre 8 « Lokas » Tome 1, Chapitre 8

Après quelques jours de vacances pas très reposants (euphémisme !), nous voici de retour à Tamura en compagnie de Tokias et Eikichi !

Bonne lecture !


Après un bain, une nuit de sommeil et un repas, Eikichi se sentait nettement plus en forme. À présent, il observait les lieux, l’air aussi poli que possible face au Daimyo qui les hébergeait.

Chiaki était assis devant l’âtre où une théière était suspendue au-dessus pour la maintenir chaude. Une tasse à la main, il avait le regard perdu sur les braises. Derrière lui, dans l’alcôve centrale de la demeure, Eikichi admira la carte du territoire dont Chiaki avait la charge, minutieusement tracée et ornementée. Une statue d’un kitsune était mise en valeur par un bouquet de fleurs fraîches et sèches délicatement installées.

Contrairement à ce à quoi il s’était attendu, peu de gens vivaient là. Juste Chiaki, Atsuko et Kotone. La veille, Tokias lui avait expliqué qu’ils n’avaient pas de descendance, mais qu’une dizaine d’enfants du village avait grandi dans la maison, dont lui et sa sœur.

Le Daimyo était très différent de ceux qu’Eikichi avait croisés jusque-là. En général, leur position leur permettait quelques largesses qui se retrouvaient un peu partout dans leur demeure : plats d’une remarquable finesse, domestiques, kimonos aux couleurs si chamarrées que cela en devenait tape à l’œil et aux moins cinq concubines à leur côté. Au contraire, la simplicité dominait chez cet homme à l’allure bourrue. Bien que de bonne facture, ses vêtements auraient pu être portés par un riche fermier.

— Bien dormi ? demanda Chiaki qui sortait de sa transe.

Eikichi et Tokias acquiescèrent.

Chacun avait une tasse, remplie par Atsuko quelques minutes plus tôt. Cette dernière avait quitté la maison, l’attitude guillerette et avec la promesse de préparer un festin pour le soir. Bien qu’ils soient réveillés depuis plus d’une heure, Eikichi n’avait pas encore vu Kotone.

— Votre présence va m’enlever un poids, expliqua Chiaki, je savais de moins en moins comment gérer la situation. Lokas fait son possible pour ne pas que cela s’envenime, mais malgré son talent, il ne peut être partout à la fois… sans compter que ce n’est théoriquement plus dans ses attributions et qu’il le fait surtout pour rendre service à un vieil ami !

— Tamura est à ce point en danger ? s’inquiéta Tokias.

— Pas directement, rectifia Chiaki. Il y a eu quelques jeunes jubokko qui se sont approchés de la ville. On s’en est aperçu quand les pécheurs ont commencé à trouver des rongeurs vidés de leur sang sur les berges. Pour le moment, la vie des habitants n’est pas en péril, mais la route qui longe la rivière pourrait devenir impraticable sous peu et cela nous isolerait encore plus que c’est déjà le cas.

Eikichi rassembla ses souvenirs, mais n’identifia pas le chemin auquel Chiaki faisait référence. Il observa la carte dans le dos du Daimyo sans y trouver plus de réponses.

— De quelle route parle-t-on ? finit-il par demander.

— D’un itinéraire officieux, concéda Chiaki. Certains marchands téméraires profitent de la rivière pour rejoindre plus vite les villes au nord-est de la côte… ou proposer les pierres précieuses des mines de Doi aux Clans nordiques. Cela leur permet de gagner beaucoup de temps. Et la rivière échappe à la suprématie de la société fluviale qui domine au sud et leur offre un bénéfice non négligeable.

Il continue, un ton plus bas :

— Ce n’est pas une voie très empruntée, certes, mais les quelques aventuriers qui se lancent dans le périple font une halte à Tamura. Cela est alors l’occasion pour nous de vendre notre surplus ou d’acheter ce qui nous manque sans avoir à redescendre dans la vallée. Pour ma ville, ce faible trafic est essentiel à sa survie.

Du haut de ses dix-neuf ans, Eikichi se sentait intimidé par tout ce qui se jouait soudain. Il avait toujours eu conscience qu’arrêter les jubokko était important afin de préserver les villages à proximité, mais le discours de Chiaki donnait une tournure plus concrète à cette possible invasion.

Cela présageait également que tôt ou tard, il faudrait s’aventurer dans le territoire de la kitsune malgré l’interdiction d’Haneki à ce sujet… Cela n’était néanmoins pas à l’ordre du jour dans l’immédiat.

— Prêts à commencer ?

— On est là pour ça, s’exclama Tokias avec emphase.

Un sourire se dessina sur ses lèvres tandis que Chiaki commenta :

— Toujours aussi volontaire à ce que je vois !

Il se leva et étira sa silhouette à grand renfort de craquements.

— On y va alors ? ajouta-t-il.

— Si on doit affronter des jubokko, lui rappela Tokias, perplexe, nous devons nous équiper avant.

— Ce que tu peux être pressé ! s’amusa Chiaki. Je pense qu’avant toute chose, il faut que vous vous entreteniez avec Lokas. Jusque-là, c’est lui qui a supervisé la traque au jubokko et une discussion avec lui est nécessaire avant que vous ne vous rendiez sur les lieux.

Chiaki les conduisit à l’extérieur d’un pas tranquille. Dans le vestibule, Eikichi découvrit que ses sandales boueuses avaient été remplacées par des nouvelles de bien meilleure qualité. Sous l’effet de la luminosité, ses yeux se plissèrent lorsqu’il s’aventura dehors. Le soleil donnait un tout autre aspect à ce village perdu dans la verdure.

L’allée centrale, pavée, traversait Tamura presque en ligne droite. Sur leur chemin, les plus jeunes s’inclinaient devant le Daimyo tandis que les anciens le saluaient avec la déférence que leur dos voûté leur permettait. Chiaki avait un bon mot pour chacun et semblait tous les connaître personnellement.

Quelques exclamations excitées agitaient les promeneurs lorsqu’il reconnaissait Tokias : si certains n’osaient rien dire, d’autres le félicitaient à grands coups dans l’épaule sous la supervision bienveillante de Chiaki. La violence de certaines claques amicales permit à Eikichi de mieux comprendre le plaisir que Tokias avait pu éprouver à s’entraîner avec Ôdan : ça devait lui rappeler son enfance. Si lui-même s’attirait des regards curieux, personne ne posa de question ce qui l’arrangeait.

Ils remontèrent Tamura jusqu’à son extrémité est. Bien qu’il y ait encore quelques demeures qui s’égrainaient plus loin, la maison de Lokas était aux portes de la ville.

D’ici, le torii rouge écrasait de toute sa hauteur. La poutre au-dessus devait être à quatre mètres au moins. Si cela n’était pas visible lorsqu’on se tenait à distance, de près, Eikichi distinguait de nombreux renforts hétéroclites qui étaient plantés dans la terre ou fixées à même les colonnes de soutien et peintes de façon grossière pour se faire discrètes. Même avec Tokias, il n’était pas certain de pouvoir faire le tour des colonnes à l’aide de leurs bras.

Soudain, Chiaki lui attrapa le dos de son kimono pour le faire ralentir. Quand Eikichi lui adressa une œillade surprise, il pointa Tokias du menton.

Son ami faisait face à la porte d’une maison où rien ne laissait penser qu’un Guildien y habitait. Sur le parvis, des fleurs, pour certaines pharmaceutiques, agrémentaient la devanture. Tokias hésitait à en franchir le pas et, d’un accord silencieux, Chiaki et Eikichi décidèrent de lui offrir la possibilité d’avancer à son rythme.

Cependant, quelqu’un d’autre ne partagea pas leur délicatesse.

— Papa ! Le fils prodige nous rend visite.

Les poings de Tokias se serrèrent. Eikichi chercha d’où venait la voix et finit par dénicher une silhouette aux contours indistincts perchée sur le toit pentu qui disparut bien vite.

Chiaki secoua la tête et leva les yeux au ciel.

— Évidemment, marmonna-t-il.

— Sekka, je présume ? s’assura Eikichi.

— Oui, soupira Chiaki.

La porte s’ouvrit, puis une immense ombre se dessina dans l’embrasure, si grande que l’individu devait tordre son cou pour voir ce qui était à l’extérieur. La ressemblance avec Tokias était indéniable : la même mâchoire carrée, les joues tout aussi creusées et des yeux bien plus plissés que la moyenne.

Malgré son imposante stature, l’expression qui leur adressa était douce. Lokas posa un regard sur son fils et un discret sourire approfondit encore un peu plus ses fossettes.

— Bienvenue ! les accueillit-il d’une voix grave. Je remercierai les esprits de vous avoir mené jusqu’à moi.

Lokas s’écarta et Tokias baissa la nuque pour entrer. Son père lui pressa l’épaule d’un geste affectueux. Quand Eikichi passa à son tour devant lui, il lui adressa une salutation d’un signe de tête. Il s’inclina bien bas en retour, mais Chiaki le poussa à l’intérieur d’une main dans le dos.

— Pas besoin de ça ici, commenta-t-il.

Eikichi déboucha sur une pièce plutôt sombre malgré les panneaux ouverts sur le jardin à l’arrière. À cheval entre les tatamis et le parquet de la coursive extérieure, des cartes et des rouleaux étaient juxtaposés dans un pêle-mêle peu lisible.

Un bruit mat attira l’attention de tous. Une adolescente à l’air mutin se tenait dans l’arrière-cour. Petite, elle partageait avec son père et son frère les yeux étirés.

— Quel honneur d’accueillir des représentants d’Heikô dans notre humble demeure !

Si les paroles étaient de circonstance, rien dans l’attitude de Sekka ne traduisait l’honneur auquel elle faisait référence.

Son kimono était mal ajusté, ses pieds nus avaient une couleur douteuse et ses cheveux étaient très courts, presque trop pour être attachés.

— On ne saute pas du toit pour saluer, jeune fille, la rabroua Chiaki.

— J’étais pressée de revoir mon grand frère.

Chiaki roula des yeux en réponse. Si Tokias ne commenta pas, Eikichi remarqua ses poings serrés et la tension inhabituelle de ses épaules.

— Sekka, l’appela Lokas, nous devons nous entretenir à propos de leur mission. Je tiens à ce que ça se passe bien.

Ils se fixèrent un instant. Il n’y avait pas d’agressivité, même pas d’opposition entre eux, c’était comme si, durant une seconde, ils eurent une conversation qu’eux seuls pouvaient entendre. Sekka baissa la tête, puis repart sans un mot.

— C’est bien une fille à son papa, celle-ci ! grommela Chiaki. Hormis toi, elle n’écoute personne.

Un rire agita Lokas soudain guilleret.

— C’est parce qu’elle est dans de bonnes dispositions aujourd’hui ! Quand elle n’a pas envie d’obéir, elle disparaît jusqu’au soir !


Dans le prochain chapitre, notre duo en découvrira un peu plus sur la mission qui les attend. Ce sera l'occasion de faire plus ample connaissance avec Lokas, Chiaki... et Sekka de façon indirecte !

Bonne journée !

Glossaire :

(n'hésitez pas à me signaler les termes qui vous ont posé problème !)

Atsuko : concubine de Chiaki

Chiaki : Daimyo de Tamura

Daimyo : Chef territorial, il a un pouvoir de justice, de politique et de représentation.

Haneki-dono : Grand Maître du Sanctuaire Nord d'Heikô

Hanko : (terme non inventé) ce sont des tampeau, des sceaux qui permettent d'identifier la personne qui a écrit un document. Cela remplace notre signature. Ils sont encore utilisés de façon courante aujourd'hui et nombreuses sont les familles qui en possèdent deux : un pour les documents très officiels (achats de maison, mariage) et un deuxième pour le quotidien ( signer un reçu pour le facteur...)

Hiragana : (terme non inventé) c'est un syllabaire japonais

Jubokko : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai, arbre vampire, il a l'apparence végétale, mais se nourrit du sang de ses proies.

Kage : c'est le don que possède Eikichi et Tokias. Il leur permet d'insuffler un esprit yôkai dans leur ombre pour en faire usage comme d'une marionnette. Le terme est tiré du mot ombre en japonais.

Kageka : c'est un utilisateur du kage

kitsune : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai, renard à la forme et la taille mouvante

Konazawa : ville où se trouve le Sanctuaire où ont été formé Eikichi et Tokias

Kotone : concubine de Chiaki

Nikô : ville portuaire à l'ouest de l'île où sont envoyés Riani et Ôdan

Onibi : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai ressemblant à un feu follet géant et kage de Tokias

Tamura : ville où se déroule la mission d'Eikichi et Tokias

Tomoe : (prénom japonais) nouvel aspirant kageka

Yukata : (terme non inventé) kimono en coton très léger qui, à l'origine, ne se portait que dans les bains publiques


Texte publié par Sizel, 7 janvier 2022 à 14h32
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