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Tome 1, Chapitre 4 « Préparation et séparation » Tome 1, Chapitre 4

Nous voici déjà au chapitre 4 !

Pour rappel, dans le chapitre précédent, Eikichi et Tokias avait découvert la mission qui les attendaient et ils devaient s'y préparer du mieux possible.

Petite nouveauté, un glossaire vous attend en fin de chapitre qui s'étoffera au fur et à mesure ! Un terme vous a posé problème ? Signalez le dans le commentaire et je le rajouterai !

Bonne lecture !


Tokias posa contre le mur la lance qu’affectionnait Eikichi. La lame avait été affûtée et, la hampe, renforcée par endroits. Grâce aux années d’entraînement, son ami avait désormais un niveau très honorable : il avait maintes fois prouvé sa valeur en les défendant lorsqu’on les avait envoyés sur le terrain. Tokias se souvenait de l’Ōgama, un crapaud de la taille d’un homme, qui avait tenté de se jeter sur lui. Eikichi avait embroché le yôkai avant qu’il ne l’atteigne.

Son arc demanderait la même attention. Dans le carquois posé à côté se trouvait une poignée de flèches, pas toutes en bon état. Il n’y en avait pas assez à son goût. Tokias prévoyait d’en confectionner de nouvelles dans la soirée et il devait également compléter le nécessaire qu’il emporterait afin d’en fabriquer en chemin.

Tandis qu’il y retournait, il réfléchissait à ce qu’il devait encore préparer. Les armures étaient pesantes et les traîner jusque là-bas n’aurait rien de simple : devaient-ils s’en encombrer ? Valait-il mieux privilégier la nourriture ?

Le bruit feutré de pieds recouverts de chaussettes troubla ses pensées. Dans son dos, Ôdan arrivait, le pas lourd. Il le bouscula dans l’étroit escalier et ouvrit la porte du dortoir d’un geste sec. Riani ne le disputa pas comme elle en avait pourtant l’habitude.

Ses amis avaient l’expression sombre des mauvais jours : quoi qu’Haneki leur ait annoncé, cela ne satisfaisait ni l’un ni l’autre. Avec quelques secondes de retard, Tokias remarqua le minuscule tube ornementé qui pendait à leur cou, leur hanko. Ce tampon leur permettait d’authentifier leurs missives et rapports. Tokias ouvrit de grands yeux stupéfaits :

— Vous avez déjà votre sceau !

Son enthousiasme se heurta à l’air morose de Riani. Quelle mission avait-on pu leur donner ?

— C’est… dangereux ?

— Nous partons avant midi, murmura Riani. Dès que le bateau sera prêt à rejoindre Nikô.

— Pourquoi Il n’a pas encore croisé la route de son yôkai ? s’emporta Ôdan.

Tokias fronça les sourcils pour dévisager son camarade, bien plus agressif que de coutume.

— Tu sais aussi bien que moi que si c’était vraiment dépendant de sa volonté, Eikichi l’aurait depuis longtemps !

Les lèvres d’Ôdan se pincèrent avec colère. Il donna un coup de pied dans un futon rangé dans un coin de la pièce, puis fit volte-face.

— Je vais préparer les armes.

Son pas furieux bâtait le parquet qui n’y était pourtant pour rien. Tokias se tourna vers Riani avec l’air stupéfait.

— Qu’est-ce qui lui prend ?

— Eikichi aurait été bien plus à l’aise que lui sur la mission, expliqua Riani. J’irai même jusqu’à dire qu’Haneki-dono a retardé autant que possible notre départ dans l’espoir de changer nos affectations à la dernière minute.

— À ce point ?

— Enquête sur les marchés noirs du port de Nikô. Eikichi est plutôt doué pour repérer les contrefaçons. Et sa stature passerait bien plus inaperçue que celle d’Ôdan. J’ignore comment on va s’en sortir une fois sur le terrain, conclue-t-elle dans un soupire.

— Mais y envoyer Eikichi…

— Je sais, le coupa Riani, c’est inenvisageable. Si son yôkai s’introduit dans la ville, il risque au mieux de semer la zizanie au pire de provoquer un carnage. Lui-même se doutait qu’il serait affecté dans un coin sauvage de toute façon.

— Je me demande vraiment quel sera son kage ?

— Ôdan est persuadé que ce sera une kirin.

Le yôkai avait une silhouette proche du cerf, des écailles blanches pour protéger les zones les plus sensibles et un unique bois sur le front. Elle était l’incarnation de la délicatesse dans plusieurs légendes.

— J’en doute !

— Moi aussi, approuva Riani avec un petit sourire. Je ne pense pas que ce sera un prédateur, mais hormis ça, je dois avouer que je n’ai aucune théorie !

Riani plongea les mains dans un baquet et se lava consciencieusement le visage.

— Et toi ? s’inquiéta Tokias. Comment l’envisages-tu ?

Sa grimace fit office de réponse.

— Je suppose que je dois en passer par là avant d’obtenir une affectation qui me convienne réellement ! Je vais… faire au mieux.

Malgré l’assurance que Riani affichait, Tokias se doutait qu’il n’en était rien. Incapable de trouver les mots pour la réconforter, il lui pressa l’épaule.

— Je vais prévenir Eikichi : il s’en voudrait de ne pas vous dire au revoir avant votre départ.

D’un hochement de tête, Riani le libéra. Du coin de l’œil, Tokias la vit vider ses tiroirs et trier ce qu’elle abandonnerait ou laisserait dans un coffre ici. Ces derniers étant minuscules, il fallait limiter les effets personnels qu’on souhaitait conserver.

Les questions liées à l’intendance oubliées, Tokias se pressa dans le dédale de bâtiments en direction des archives. Peu à peu, la réalité s’imposait : dans quelques heures, il devrait dire adieu à Riani et Ôdan. Les souvenirs des bons moments passés ensemble lui pesaient déjà et l’idée de retrouver son père l’adoucissait à peine.

En entrant dans la salle d’études, Tokias adressa un petit signe à Tomoe, puis s’enfonça entre les étagères où l’odeur d’encre imprégnait chaque centimètre carré. Le chemin de tatamis élimés par les pieds des apprentis le conduisit jusqu’à Eikichi. Assis à une table basse, un pinceau et une pierre noir devant lui, il avait un monticule de parchemin à côté de lui.

— Eikichi ?

Son ami sursauta et le dévisagea avec insistance. Il plissa les yeux comme s’il ne parvenait pas à bien le voir.

— Il est si tard que ça pour que tu viennes me chercher ?

— Non, le rassura Tokias, je n’ai même pas fini les sacs en vérité.

Contrarié d’avoir été dérangé, Eikichi l’invita à poursuivre d’un signe de main agacé.

— Ôdan et Riani vont bientôt partir !

— Bah, nous aussi !

— Leur départ est prévu dans l’heure.

Eikichi resta un long moment silencieux avant qu’un juron ne franchisse ses lèvres.

— J’espérai qu’on dînerait ensemble, qu’on pourrait encore discuter…

— Ouais, murmura en réponse Tokias, un peu découragé.

Son imposante silhouette se contorsionna pour trouver une place dans l’espace restreint. Tout allait soudain si vite après tant de journées au rythme lent que Tokias avait du mal à intégrer les changements.

— Je vais les laisser tranquilles pendant qu’ils finissent de préparer leurs affaires, dit-il. On pourrait en profiter pour faire un point sur ce que tu as rassemblé ?

Eikichi ouvrit la bouche, puis la referma. Après une brève hésitation, il tira un parchemin. Tokias fut surpris d’y découvrir des détails à propos du Clan des Neuf.

— Pourquoi t’intéresses-tu à eux ? Leur Clan s’est éteint avant l’apparition d’Heikô ?

— Puisque tu connais bien les environs, je me suis dit qu’il serait plus judicieux de se pencher sur l’évolution du territoire à travers le temps !

Tokias maugréa. Il n’était pas certain que ses informations soient à jour : la situation avait forcément changé en trois ans, c’était d’ailleurs pour cela qu’on les y envoyait !

— Et tu étais obligés de remonter à ce point dans l’histoire ? s’agaça-t-il. Le Clan des Neuf s’est éteint il y a près de deux cents ans !

— La forêt était très restreinte à cette époque. Grâce à la carte, on a une idée de la capacité d’expansion des jubokko sur cette période.

Tokias cligna les yeux durant un instant, surpris que la réflexion d’Eikichi l’ait déjà mené si loin. Cela lui donna l’impression de s’être tourné les pouces depuis l’annonce de leur mission. Peut-être qu’Ôdan et Riani se trompaient et qu’Haneki n’avait pas nommé Eikichi par dépit.

Éclairé par les propos de son ami, Tokias jeta un nouveau coup d’œil à la carte. Même si l’évolution de la limite nord de la forêt maudite demeurait incertaine, car en dehors du territoire protégé par Heikô, la zone avait quadruplé.

— J’ignorai que ce yôkai était à ce point invasif !

Eikichi hocha la tête, puis ajouta :

— Je comprends mieux l’inquiétude d’Haneki-dono. Si les jubokko traversent la rivière, les villages à proximité pourraient devenir invivables en quelques années à peine.

Un des rouleaux empilés par Eikichi tomba par terre.

— Tu as conscience qu’on ne pourra pas emporter tout ça ? lui rappela Tokias. Même si tu es rapide, je doute que tu aies le temps de tout lire d’ici demain... Sauf si tu fais une nuit blanche, mais tu le regretteras une fois sur la route !

— Je fais juste une synthèse, je ne relis pas tout.

Tokias jeta un regard sceptique à l’amas de rouleaux. Il devrait venir le déloger au moment du dîner, s’il voulait ne pas traîner un camarade endormi lors de leur premier jour de randonnée.

Bien que Tokias ait désormais accepté le départ de ses amis, il restait incertain de la conduite à tenir à cet instant. À ses côtés, Eikichi avait les yeux brillants, même si les larmes ne coulaient pas. Ôdan était bien moins excité que de coutume : sa mâchoire était si serrée que ses lèvres en étaient pincées. Riani, tournée vers la rivière, évitait de croiser leur regard.

Ils ignoraient s’il s’agissait d’un adieu ou d’un au revoir. Les kageka étaient peu nombreux et les missions pourraient les tenir à distance les uns des autres durant des années voire même toute une vie. La mort pourrait aussi les cueillir plus tôt qu’attendu et annihilerait toute chance de se retrouver.

Des hommes au dos courbé chargeaient les caisses sous le contrôle pointilleux du batelier. Ce dernier jeta un coup d’œil satisfait à leur groupe : la barque bénéficierait d’une protection renforcée en contrepartie du trajet offert à Ôdan et Riani. Il les héla avec autorité : l’heure était venue.

Les mots demeuraient coincés dans la gorge de Tokias.

— Que les esprits veillent sur vous, leur souhaita Eikichi.

Malgré la tristesse qui ternissait son expression, il arrivait à sourire. Ôdan tapa son épaule en réponse.

— Ouais, vous aussi.

Il frappa avec plus de force encore le dos de Tokias et celui-ci grommela :

— Je ne savais pas que c’était un rituel pour s’attirer les bons esprits !

Ôdan lui adressa un rictus goguenard avant de monter sur la longue barque sans fond. Riani pressa ses mains dans celles de Tokias comme elle venait de le faire avec Eikichi.

— Puissent les esprits prévoir une nouvelle rencontre.

— Oui, j’adorerai aussi, approuva-t-il avec franchise.

Riani rejoignit son camarade au pas de course. Les minutes qui s’étirèrent avant leur départ furent particulièrement désagréables : ils n’osaient se regarder dans les yeux dans l’attente d’une séparation qui était de toute façon inéluctable. Tokias aurait volontiers repris sa route pour retourner au Sanctuaire, mais Eikichi ne bougeait pas. L’air vague, il observait la chaîne de montagnes, les Enkei, qui bouchait la vue au nord.

Enfin, le batelier éloigna la barque de la berge. Le courant lui donna de la vitesse si bien qu’il n’avait qu’à les diriger. Ôdan et Riani leur adressèrent un dernier signe, puis ce fut le silence.

Le soleil était encore haut, mais il leur restait des choses à préparer en prévision de leur voyage : il n’était pas temps de lambiner. Malgré cela, Eikichi demeurait figé. Il fixait l’endroit où le bateau avait disparu.

— Tu regrettes de m’avoir pour partenaire ? s’exclama Tokias sur le ton de la plaisanterie.

Si cela sortit Eikichi de sa rêverie, l’expression vide qui lui adressa en retour le troubla. Un sourire finit pourtant par étirer ses lèvres, mais tarda à atteindre ses yeux.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Quand il s’agit de s’aventurer dans une zone sauvage, je ne peux espérer mieux que toi à mes côtés.


Dans le prochain chapitre, ce sera au tour d'Eikichi et Tokias de quitter le Sanctuaire, sauf qu'eux n'auront pas la chance de bénéficier d'une jolie promenade fluviale !

Glossaire :

Haneki-dono : Grand Maître du Sanctuaire Nord d'Heikô

Hanko : (terme non-inventé) ce sont des tampeau, des sceaux qui permettent d'identifier la personne qui a écrit un document. Cela remplace notre signature. Ils sont encore utilisés de façon courante aujourd'hui et nombreuses sont les familles qui en possèdent deux : un pour les documents très officiels (achats de maison, mariage) et un deuxième pour le quotidien ( signer un reçu pour le facteur...)

Hiragana : (terme non-inventé) c'est un syllabaire japonais

Kage : c'est le don que possède Eikichi et Tokias. Il leur permet d'insuffler un esprit yôkai dans leur ombre pour en faire usage comme d'une marionnette. Le terme est tiré du mot ombre en japonais.

Kageka : c'est un utilisateur du kage

Nikô : ville portuaire à l'ouest de l'île où sont envoyés Riani et Ôdan

Tamura : ville où se déroule la mission d'Eikichi et Tokias


Texte publié par Sizel, 19 novembre 2021 à 10h31
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