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Tome 1, Chapitre 3 « Kitsune et Jubokko » Tome 1, Chapitre 3

Dans le précédent chapitre, Eikichi et Tokias apprenaient où ils étaient envoyés en mission : au nord du territoire de la kitsune ! Lieu de souvenirs pour Tokias... mais pour Eikichi ?

Bonne lecture !


— La kitsune se meurt…

Il fallut plusieurs minutes à Eikichi pour intégrer la nouvelle. Ils avaient eu l’occasion de mener des dizaines de courtes missions sur le terrain, dont certaines les avaient conduits à proximité du territoire de la kitsune, mais jamais une rencontre n’avait été à envisager.

Un frisson d’angoisse dressa les poils sur son avant-bras et il eut du mal à retrouver son souffle. Pour se rassurer, il jeta un coup d’œil discret à Tokias. Son ami avait pâli et rien dans son expression ne laissait transparaître la joie qu’il s’était attendu à y trouver.

Haneki poursuivit d’une voix calme :

— Le temps n’a pas la même valeur pour elle et pour nous. Bien qu’elle montre des signes de fatigue, cela pourrait prendre des années avant qu’elle ne s’éteigne.

Eikichi tentait de reprendre pied : il était impossible qu’Haneki lui demande de tuer la kitsune ! Pas sans kage ! Même si Tokias était un apprenti excellent en combat, il était inenvisageable qu’ils s’attaquent à un tel yôkai seuls.

— Nous laisserons la nature suivre son cours en espérant que cela aura lieu le plus tard possible. Elle est un élément d’équilibre essentiel : sa présence éloigne les animaux les plus belliqueux ce qui offre une certaine tranquillité pour les villages qui jouxtent son territoire. Je prierai pour qu’un descendant se manifeste et prenne sa place : nous savons qu’elle a eu plusieurs petits et il n’est pas exclu qu’un renard mute en yôkai dans les prochains mois. Ce serait la meilleure chose qui pourrait se produire.

Rassuré de ne pas avoir à précipiter la fin de la kitsune d’une façon ou d’une autre, Eikichi tendit l’oreille pour comprendre ce qu’on attendait d’eux.

— Nous avons eu les premiers signes de sa faiblesse : il y a une lune de cela, des cadavres de rongeurs vidés de leur sang ont été trouvés à proximité de la rivière. La sécheresse de l’été dernier a été intense dans cette partie de l’île et la rivière était à sec par endroit : Lokas-dono suppose que des jubokko ont pu traverser à cette occasion.

Les arbres suceurs de sang étaient doués d’un mimétisme qui les rendait dangereux. Si leur corps était végétal et prenait l’apparence de plantes communes, leur sève était remplacée par le sang de leur victime. Eikichi retint avec peine une grimace. Jusque-là, ces yôkai étaient cantonnés à la forêt maudite et l’idée qu’ils se répandent sur le reste de Saneyama était préoccupante. Si les arbrisseaux se contentaient de rats, les jubokko matures pouvaient s’attaquer à des proies bien plus grosses et l’humain en faisait partie.

L’air grave, Haneki continua ses explications :

— Lokas-dono a effectué un premier contrôle. Quelques spécimens, plutôt petits, ont été identifiés et éliminés. Nous devons nous assurer que cela n’était qu’un accident et que ça ne se reproduira pas. Votre connaissance du terrain Tokias et votre sens de l’observation Eikichi seront des éléments essentiels à la réussite de votre mission.

Le doute s’immisça de nouveau chez Eikichi. Son profil semblait le moins judicieux du quatuor : Riani aurait pu faire des repérages par le ciel et grâce à son kage, Ôdan n’aurait eu aucun mal à venir à bout de jubokko même âgés.

— Le secteur étant éloigné, expliqua Haneki, vous serez autonome. Malgré cela, vous bénéficierez de l’expertise de Lokas-dono afin de vous guider. S’il est proscrit de l’envoyer sur le terrain, il saura vous aider à assurer la sécurité de Tamura. Les esprits sont de votre côté : le temps sera clément dans les prochains jours et votre voyage s’annonce sous les meilleurs auspices. Je vous laisse un libre accès aux archives d’ici à votre départ : rassemblez les informations et l’équipement dont vous auriez besoin. Lokas-dono aura des cartes récentes à vous confier. Il y a également un peu de matériel de combat à Tamura, néanmoins je ne puis vous donner de précision quant à leur état.

Le silence accueillit ces derniers éléments. Tokias avait l’air ailleurs et les pensées d’Eikichi se bousculaient dans son esprit au point qu’il avait du mal à y voir clair.

— Avez-vous des questions ?

Mille, songea Eikichi, mais aucune qu’il se sentait capable de formuler à voix haute. Pourquoi l’y envoyer ? Qu’attendait le Maître ? Espérait-il que cette zone sauvage favorise la rencontre avec son yôkai ? L’idée qu’il puisse se rendre dans le territoire de la kitsune ou des jubokko était, au mieux préoccupant, au pire terrifiant. Tokias fit preuve du même mutisme.

Haneki conclut l’entretien d’un hochement de tête :

— Nous nous reverrons avant votre départ. Dans l’immédiat, vous pouvez disposer.

Tous deux se levèrent et s’inclinèrent avant de sortir. Eikichi s’engagea dans l’escalier, l’esprit toujours embourbé dans ses pensées parasites.

En bas, il rejoignit Ôdan et Riani qui avaient des expressions pleines de curiosité. Fujita coupa néanmoins court aux retrouvailles :

— Vous êtes attendus !

Comme si elle avait hurlé, leurs amis se pressèrent dans les marches. Tokias et Eikichi s’entre-regardèrent. Fujita était revenue à ses parchemins et ne leur prêtait plus la moindre attention. Ils sortirent d’abord à pas prudents, puis avec plus d’assurance.

Une fois dehors, l’air frais réveilla Eikichi. Il prit quelques minutes pour se ressaisir, l’odeur de l’encens l’enveloppa, puis l’apaisa. Rien n’exprimait la tempête émotionnelle qui venait de le saisir. Le ciel était clair, le vent se réchauffait peu à peu. Tout était calme et s’il tendait l’oreille, Eikichi percevait le bruit de l’eau s’écoulant dans les rigoles qui traversaient le Sanctuaire.

La mission consistait à repérer et détruire de très jeunes jubokko : avec une torche et une hache, Eikichi n’aurait aucun mal à s’en débarrasser. Même s’il doutait toujours des raisons qui avaient poussé Haneki à le nommer, il aurait son rôle à jouer.

Tokias était déjà loin devant quand Eikichi revint à lui. Il le rattrapa en quelques foulées pressées. Le regard de son ami était vissé sur le sol, ses sourcils, froncés.

— Qu’est-ce qui se passe ? Je pensais que tu sauterais de joie à l’idée de retourner là où tu as grandi.

— Je… commença-t-il avec hésitation.

La nervosité tendit de nouveau Eikichi. Cette attitude ne ressemblait pas à Tokias. Si la mission lui avait paru acceptable, il revoyait son jugement : est-ce que quelque chose lui échappait ?

— Je ne savais pas que mon père avait été réformé, finit par dire Tokias. Je ne pensais pas que ça viendrait si vite, il n’a même pas quarante-cinq ans… Quand j’ai rejoint Heikô, il avait de plus en plus de mal à lire, mais cela ne l’empêchait pas de se battre…

— Il n’en reste pas moins un grand Guildien ! lui rappela Eikichi. Malgré ça, Haneki-dono lui fait confiance pour nous accompagner dans notre mission, c’est bien qu’il reconnaît sa valeur !

Tokias ne répondit pas immédiatement et quand il le fit, ce fut pour changer de sujet :

— Tu t’occupes de fouiller les archives et je prépare le matériel ?

Le ton sur lequel il prononça la phrase ressemblait plus à un ordre qu’à une question. Eikichi hocha néanmoins la tête : ce partage des rôles tenait de l’évidence. Tokias s’éloigna avant même qu’il n’ait fini de donner son aval et Eikichi s’inquiéta un instant des oublis que causerait sa distraction. D’un haussement d’épaules, il mit ce souci de côté pour se concentrer sur sa propre tâche.

Quand il passa la porte des archives, un petit sourire se dessina sur ses lèvres. Si Tokias et Ôdan avaient occupé trop souvent le terrain d’entraînement, lui avait tant fouillé dans les étagères de cette salle qu’il était capable de s’y diriger sans demander l’aide du vieux Guildien qui veillait sur les lieux.

Sa joie se ternit à la vue de Tomoe. L’adolescent était penché sur une feuille où il enchaînait le tracé des hiragana. Il avait la langue tirée sous l’effet de la concentration. Sa présence lui était d’autant plus difficile qu’il se revoyait en lui.

Leur enfance était similaire : des fils de famille trop nombreuse où les repas étaient frugaux. Tomoe avait comme seul avenir de trouver un travail harassant ou de devenir un marchand, caste mal vue par la société. Eikichi, en tant que fils de mineur, avait déjà intégré qu’il rejoindrait son père et ses frères aînés le printemps suivant. Pour tous deux, Heikô représentait la perspective d’une vie meilleure.

Il s’approcha sans un bruit, s’amusa des taches d’encre et des hiragana raturés sur la feuille.

— Tu t’en sors bien !

Tomoe sursauta et son pinceau dérapa sur une bonne partie du parchemin.

— Vous êtes de retour !

— Je dois malheureusement m’arrêter là pour aujourd’hui : nous avons été nommés sur une mission et j’ai des choses à préparer avant notre départ. Continue à t’entraîner : je suis certain que cela portera ses fruits.

Le regard de Tomoe devant suppliant, mais Eikichi l’ignora. L’adolescent était déjà promis à un brillant avenir avec un yôkai acquis si tôt ; les enseignements qu’il lui donnait n’étaient pas grand-chose en comparaison. De toute façon, de nouveaux kageka en devenir le rejoindraient bientôt et il commencerait alors sa formation de Guildien.

Les doigts d’Eikichi glissèrent le long des étagères où étaient stockés les parchemins : de quoi auraient-ils besoin pour cette mission ? Tokias avait une bonne connaissance du secteur, si bien que les routes et endroits à éviter en chemin ou à Tamura ne seraient pas un mystère. Il s’immobilisa quelques secondes, puis tira un rouleau sur les jubokko. Il avait déjà étudié le yôkai en cours, cependant, un rappel à leur sujet ne serait pas de trop.

Après une brève hésitation, il se dirigea vers les parchemins les plus anciens. Trouver le découpage du territoire avant l’éveil de la kitsune et la progression de la forêt maudite à travers les siècles, lui donneraient peut-être des indices sur la façon dont la situation pourrait évoluer.

Cet exercice, familier après trois ans d’enseignements intensifs, finit de tranquilliser Eikichi. Si face à Haneki, il avait perdu pied, désormais, il retrouvait ses repères.


Nos deux compères savent ce qui les attendent... dans les grandes lignes et si le destin est de leur côté !

Dans le prochain chapitre, ce sera le temps des adieux...


Texte publié par Sizel, 12 novembre 2021 à 08h47
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