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saison 2, Chapitre 5 « Chapitre 4 » saison 2, Chapitre 5

C'est vendredi et c'est le retour hebdomadaire d'Heikô !

Bonne lecture !

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La randonnée sur les cimes avait été une sinécure en comparaison de celle qu’ils avaient entamée dans le territoire du Clan. Cela faisait trois jours qu’ils avançaient sans vraiment savoir où ils allaient. Le temps paraissait s’être suspendu : ils avaient beau marcher, la forêt demeurait toujours aussi dense autour d’eux. Les troncs séculaires se succédaient sur un sol en pente qui mettait à mal leurs chevilles. Quand le feuillage se raréfiait au-dessus de leur tête, le soleil ne perçait pas pour autant : les pics rocheux qui les surplombaient ne permettaient qu’à de maigres rayons de passer.

Les moustiques s’en donnaient à cœur joie. Eikichi avait renoncé depuis longtemps à les chasser et un bourdonnement constant le suivait. De temps à autre, la main de Tokias claquait et Eikichi lui enviait son énergie. Tout comme lui, Sekka avait abandonné la lutte face aux insectes et un de ses yeux n’était plus qu’une fente : la piqûre de l’un d’eux avait fait gonfler la peau de sa paupière.

Leurs pas étaient lourds. Ils essayaient d’être discrets, mais la fatigue rendait leurs efforts caducs. Quand ce n’était pas une brindille ou un tapis de feuilles mortes qui craquaient sous leurs pieds, c’était leur ventre qui gargouillait. Malgré quelques racines et plantes avalées, leur estomac n’arrivait jamais à la satiété.

Tokias se figea soudain. Eikichi tendit l’oreille sans détecter quoi que ce soit. Son ami se déplaça dans un trou de lumière : son ombre se découpa à ses côtés, à cheval sur l’herbe et un tronc. Il y insuffla son onibi et quelques secondes plus tard, le feu follet fut en suspension sous les branches basses. La flamme était fragile, agitée par la moindre brise qui s’engouffrait sous la canopée. Le yôkai ne demeura qu’un instant.

Le grognement lâché par Tokias quand l’onibi se désagrégea prouva que ce n’était pas un acte volontaire. Lui aussi souffrait de la fatigue et de la faim, même s’il le laissait moins paraître.

— Alors ? demanda Sekka.

À quatre pattes, elle creusait le sol avec un bâton. Dès qu’ils faisaient une pause, même si elle ne durait que quelques minutes, Sekka fouillait les buissons et glissait dans son kimono quelques végétaux qu’ils mangeaient le soir venu. À Tamura, la jeune fille avait déjà prouvé qu’elle était dégourdie, mais à présent, elle démontrait une capacité d’adaptation qu’Eikichi admirait.

Sekka avançait à leur rythme sans faiblir ou se plaindre quand bien même son frère faisait des enjambées dignes d’un géant par rapport aux siennes. Ils lui faisaient complètement confiance quant à la recherche de nourriture. Si Eikichi l’aidait quand il le pouvait, il se sentait moins bien préparé qu’elle à survivre en milieu sauvage.

Malgré son apparente assurance, les évènements pesaient sur les épaules de Sekka : elle avait le teint pâle et, de temps à autre, elle portait la main à la tête.

— Je n’ai pas pu étudier les alentours en détail, marmonna Tokias en réponse. Il y a des sources de chaleur, mais je n’ai pas eu le temps de définir s’il s’agissait d’animaux, de yôkai ou d’humains.

Sa voix était voilée par la déshydratation. Comme si cela avait réveillé la sienne, Eikichi se lécha les lèvres sans que cela le soulage.

Ils repartirent à une allure bien plus tranquille. Tokias continuait de mener leur groupe : il progressait avec prudence, tandis que ses yeux fouillaient la végétation devant eux.

Eikichi peinait à se montrer autant aux aguets. Avancer accaparait une grande part de sa concentration. Peu à peu, la présence diffuse du baku s’intensifia. Il tenta de renvoyer l’essence du yôkai dans les méandres de son esprit grâce à des exercices de respiration. Malgré ses efforts, une sensation de peur et de danger qui ne lui appartenait pas, l’incitait à se mettre sur ses gardes sans savoir contre quoi.

Un juron de Tokias brisa le combat silencieux qu’Eikichi menait contre le baku. Une fois au côté de son ami, il découvrit le paysage en contrebas et son inquiétude grandit.

À quelques mètres d’eux, la forêt s’arrêtait d’un coup. Les arbres étaient remplacés par des dizaines de champs de riz qui se succédaient sur la montagne creusée en terrasse. Dans la vallée se trouvait un village où des individus allaient et venaient, tantôt en groupe, tantôt le dos plié sous un chargement trop lourd. Quelques rares bœufs déambulaient, guidés par un fermier.

Eikichi tendit l’oreille pour comprendre ce que les hommes se hélaient d’une plantation à l’autre. Les sonorités étaient à la fois proches et différentes de ce qu’il connaissait.

De nombreux chiens couraient ou jappaient au côté de leur maître... Cela devait être des gardiens, devina Eikichi. Les habitations étaient à proximité d’une zone sauvage et les animaux devaient avoir été dressés afin de donner l’alerte en cas de danger.

— Je pensais essayer de me faire embaucher, avança Tokias. Ça nous permettrait d’acheter des vivres…

— Regarde comment ils sont habillés ! le contredit Sekka.

La plupart des villageois portaient des vestes sur des pantalons qui leur arrivaient aux mollets. La couleur dominante était le bleu foncé et les motifs formés par des points blancs qui les agrémentaient, n’étaient pas courants dans le territoire d’Heikô. Bien qu’il soit abîmé et couvert de terre, leurs vêtements sombres et près du corps ne manqueraient pas d’attirer l’attention.

— Je pourrais prétexter un éboulement de terrain qui aurait englouti ma famille pour les justifier, insista Tokias. Ça doit être assez commun près de la montagne.

— Je n’arrive pas à savoir s’ils ont juste un accent ou s’ils parlent un dialecte, argua Eikichi.

Tokias s’impatienta d’être à nouveau contredit :

— Et donc quoi ? On attend là le premier typhon de l’année ?

— Sans attendre le premier typhon, répliqua Eikichi, on pourrait profiter de la nuit pour traverser le village discrètement et continuer notre route. C’est notre seule chance d’avancer sans se faire repérer.

— Il nous faut à manger ! s’emporta Sekka. Ce serait trop bête de passer à côté d’une zone habitée sans essayer de récupérer de la nourriture.

— Et tu penses t’y prendre comment ? se moqua Tokias. Leur demander gentiment ?

— Bah, non, s’exclama-t-elle comme si la réponse tenait de l’évidence. On va la voler !

Eikichi et Tokias échangèrent un regard choqué. Peu à peu, la réalité les rattrapa. Leur sens moral ne résista pas longtemps à leur estomac crispé par la faim. Sekka pointa une maison en retrait :

— Il va falloir qu’on s’occupe des chiens d’une manière ou d’une autre, mais ça semble être la cible la moins risquée.

— S’ils sont à ce point à l’écart, avança Eikichi, ils ne doivent pas être particulièrement riches. Le garde-manger sera petit.

— Ce serait toujours mieux que rien, insista Sekka.

Avec attention, Eikichi observa la maison étroite. Une femme enceinte, un enfant sur le dos, était affairée devant le parvis. Des plantes en pots, pour certaines grimpantes, s’agglutinaient de chaque côté de la porte et recouvraient une bonne partie de la façade. Il devait s’agir d’un petit jardin d’appoint.

Eikichi s’en voulait déjà de voler les réserves de cette famille dans le besoin. Néanmoins, s’il y avait d’autres maisons un peu excentrées, elles étaient beaucoup plus proches de la rivière où s’entassait la majorité du village. Ce serait trop dangereux de s’y risquer.

Soudain, plusieurs fermiers pointèrent le ciel du doigt. Le trio dut se déplacer afin d’observer ce qui les avait alertés. Un lourd silence s’installa. Au-dessus des arbres, une forme sinueuse qui devait être longue comme trois ou quatre hommes, slalomait. Ses écailles étaient un mélange de gris et de bleu sombre. Trop loin, Eikichi ne pouvait distinguer les bois sur le dessus de son crâne ou les barbiches autour de son énorme gueule, mais son esprit, alimenté par des heures passées à la bibliothèque du Sanctuaire, n’eut aucun mal à reconstituer les détails du dragon.

Le ryû imprima un mouvement souple et se dirigea vers l’ouest, là, où ils s’étaient trouvés quelques jours plus tôt.

— Ils nous ont repérés ? s’inquiéta Eikichi.

— Je ne vois pas comment ce serait possible, répondit Tokias.

Malgré ses mots réconfortants, son expression effrayée tandis qu’il fixait les arbres derrière lesquels le dragon avait disparu n’avait rien de rassurant.

*****

La semaine prochaine, ce sera le retour de Yumi ! Elle sera plus présente sur le début du récit et j'espère que son point de vue sur le Clan Ryûka vous plaira !

Bonne journée et à vendredi prochain !

Glossaire :

(n'hésitez pas à me signaler les termes qui vous ont posé problème !)

Akuma : un akuma (dans mon univers !) est un kageka qui se laisse dévorer par son yôkai. Il perd son humanité et se transforme parfois physiquement. Guidé par l'instinct animal , il ne fait alors plus la différence entre le bien et le mal.

Atsuko : concubine de Chiaki

bun : Le man bun vient de l'anglais et se traduit littéralement en « chignon homme ». Il est utilisé afin de décrire un homme aux cheveux longs avec un chignon sur l'arrière de la tête qui remonte vers le haut.

Chiaki : Daimyo de Tamura

Daimyo : Chef territorial, il a un pouvoir de justice, de politique et de représentation.

Haneki-dono : Grand Maître du Sanctuaire Nord d'Heikô

Hanko : (terme non inventé) ce sont des tampeau, des sceaux qui permettent d'identifier la personne qui a écrit un document. Cela remplace notre signature. Ils sont encore utilisés de façon courante aujourd'hui et nombreuses sont les familles qui en possèdent deux : un pour les documents très officiels (achats de maison, mariage) et un deuxième pour le quotidien ( signer un reçu pour le facteur...)

Hiragana : (terme non inventé) c'est un syllabaire japonais

Jubokko : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai, arbre vampire, il a l'apparence végétale, mais se nourrit du sang de ses proies.

Kage : c'est le don que possède Eikichi et Tokias. Il leur permet d'insuffler un esprit yôkai dans leur ombre pour en faire usage comme d'une marionnette. Le terme est tiré du mot ombre en japonais.

Kageka : c'est un utilisateur du kage

Kasha : Yôkai qui a l'apparence d'un chat géant et dont plusieurs parties de son corps sont enflammées

kitsune : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai, renard à la forme et la taille mouvante

kôjô : c'est le nom du ryû possédé par Yumi

Konazawa : ville où se trouve le Sanctuaire où ont été formé Eikichi et Tokias

Kotone : concubine de Chiaki

Nikô : ville portuaire à l'ouest de l'île où sont envoyés Riani et Ôdan

Ôdan : camarade de promotion de Tokias et Eikichi

Onibi : (terme non inventé, mais légende réinterprétée) yôkai ressemblant à un feu follet géant et kage de Tokias

Onigiri : boule de riz fourrée !

ryû : dragon (asiatique bien sûr !). Les individus sont très différents les uns des autres et ils possèdent des capacités différentes. Ils sont considérés comme éteints en Saneyama

ryûka : individus capables d'insuffler l'essence d'un dragon dans son ombre. Ce sont des kageka très rares et ils appartiennent tous au Clan Ryûka dont ils sont les membres les plus puissants.

Saneyama : île sur laquelle se déroule l'histoire.

Sekka : petite soeur de Tokias

Tamura : ville où se déroule la mission d'Eikichi et Tokias

Tomoe : (prénom japonais) nouvel aspirant kageka

Yukata : (terme non inventé) kimono en coton très léger qui, à l'origine, ne se portait que dans les bains publiques


Texte publié par Sizel, 17 février 2023 à 11h10
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