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Tome 1, Chapitre 8 « Rédemption » Tome 1, Chapitre 8

11h50 - Salle blanche de l’un des blocs de l’UPJ.

Gurgan se tient debout, le bras gauche tendu en direction du mur de compte-rendu. Il a troqué sa combinaison blanche du matin, pour un pantalon sombre, une veste de costume foncée et une cravate bordeau.

Au milieu de son poing, une perceuse surmontée d’un foret, vrombit au sommet d’un épais gant de cuir brun. Pointe de sa vingtaine de centimètres de long, vers l’écran. Menace de représailles les grosses lettres écarlates qui y clignotent avec frénésie :

« Dangerosité du patient à l’indice UPJ BorgDetect ® : 10. Attention, ceci est la note maximale ! Danger ! DANGER ! »

Sur le mur, juste en dessous du logo UPJ, le portrait d’une femme blonde reste tétanisé de terreur.

Pour toute réaction, un numéro 101 écrevisse superposé à sa blouse, bat au rythme du texte d’avertissement. Il semble hésiter entre devenir le témoin incrédule des événements présents, ou ne jamais revenir.

La surprise passée, enfin capable de sortir de son mutisme, la femme s’efforce d’apaiser le colosse. Seul son visage tendu, trahit une certaine perplexité :

« Joey ! Je vous assure que dans votre état, il ne serait pas prudent de sortir… En tout cas pas pour le moment ! En attendant, veuillez plutôt rester assis et vous calmer, s’il vous plaît ! Je vous assure que cela ne sert à rien de vous énerver de la sorte ! Vous n’obtiendrez rien de plus de notre part de cette façon, croyez-moi !

Je vous réexplique : vous avez juste besoin de quelques soins appropriés et vous pourrez repartir aussi vite que vous êtes venu.. Faites-moi confiance ! Cela ne prendra pas longtemps… Une équipe UPJ est d’ailleurs déjà en route pour vous prendre en charge d’urgence. Elle sera sur place d’un moment à l’autre ! Alors pensez à votre femme et à vos enfants ! Qu’est-ce qu’ils diraient s’ils vous voyaient vous mettre dans tous vos états ? Huh ? »

Joey, le poing crispé, la pupille des yeux rouges, lui répond en deux courtes affirmations qui en disent long sur son état d’esprit.

Sa voix grave, froide, mécanique chuinte des grésillements de haut parleur fatigué. Un synthétique capable de parole, y mettrait plus d’effort et de coeur :

« Votre rédemption est proche ! Vous serez tous purifiés par les flammes !

- Tout à fait ! Quelle bonne idée vous avez là, Joey ! En attendant détendez-vous, expirez, si possible, et n’hésitez pas à vous installer confortablement sur le canapé blanc qui se trouve derrière vous. »

Gurgan ne semble pas vouloir se détendre, se calmer et encore moins s’asseoir. Ses yeux sont presque écarlates. Son bras gauche tournoi de façon menaçante. Le moteur de sa perceuse vrombit tandis qu’elle fait tourner à toute vitesse son long foret sur lui-même. Et au sol, une petite fumée blanche commence à s’échapper de ses grandes chaussures en cuir noir.

Soumises à l’effet d’une intense chaleur, accompagnée dans leur lente destruction par un petit sifflement d'ébullition, elles finissent par s’enflammer. Puis, à fondre sous les yeux médusés de la psychologue, décontenancée.

L’espace d’un court instant, le visage de la jeune femme se décompose.

Rompue aux situations les plus improbables, elle se reprend. Esquisse un sourire forcé. Tente une ultime diversion :

« Joey ? Vous avez apporté une valise avec vous, je crois ? Je me souviens qu’à votre arrivée, vous l’avez déposée à côté du porte manteau… Vous jouez au billard ? Ou d’un instrument de musique, peut-être ? Voulez-vous bien vous calmer un moment et me montrer ce qui se trouve caché dans cette valise, s’il vous plaît ? »

La psychologue semble avoir fait mouche : Joey abaisse son poing, l’outil de forage s’éteint, puis se rétracte à l’intérieur de son bras. En apparence plus calme, il recule. Vient s’asseoir sur le bord du canapé.

À peine s’y est-il installé que celui-ci ploie sous le poids de son nouveau fardeau.

Si l’homme a reculé sans difficulté, ce n’est pas le cas de ses chaussures. Le dessus et les lacets consumés, la semelle fondue, elles se sont détachées de ses pieds pour rester scotchées sur place.

Sous l’effet de la chaleur, le bas du pantalon de Gurgan ressemble à un ourlet mal agencé. Ses mollets de métal chauffés à blanc sont désormais apparents.

À leur contact, le canapé blanc commence à se flétrir.

Assis près du sol, Joey se penche vers la valise. L’attrape de la main droite. La tire vers ses orteils métalliques incandescents. La fait glisser, puis pivoter sur le carrelage. Oriente les gonds face au mur. Appuie sur un petit mécanisme. La déverrouille.

Clic !

Motivé par une impatience bouillonnante, Gurgan bascule le couvercle vers l’avant. Ouvre la malle. Dévoile un contenu que la doctoresse n’espérait pas.

À l’intérieur de la valise de Pandore, rangé dans son compartiment capitonné protecteur, pas de queue de billard, pas d’instrument de musique apaisant.

À la place, un bras. Un bras cybernétique entier de métal. Et sur le devant de ce membre artificiel, juste avant le coude, se trouve vissé, riveté et soudé, un gros boîtier rectangulaire duquel sortent plusieurs tubes creux. Certains sont assez longs pour atteindre les dernières phalanges d’une grosse main chromée.

D’après la configuration de ces cylindres, n’importe quel néophyte peu vigilant y reconnaîtrait ceux fins, longs et disposés en cercle d’une mitrailleuse lourde.

Et celui gros et court d’un lance-grenades.

Prise de panique à l’ouverture de la mallette, la psychologue s’est volatilisée. Dans sa précipitation à se relever, elle a bousculé sa caméra.

Sur l’image désormais fixe, une chaise grise à roulette couchée sur le flanc s’affiche en contrebas d’un coin de table laissé désert.

Lentement, Joey ôte son veston, dénoue sa cravate, puis déboutonne sa chemise ; la retire. Révèle un torse anthracite et des avant-bras chromés jusqu’aux épaules.

De son bras gauche, il se saisit de l’autre. Lui applique un mouvement de gauche à droite, le pousse vers l’épaule. Le tourne en sens inverse. Dans un bruit d’air comprimé, le membre se détache.

Il le pose sur le canapé. Prend celui de la valise. Le place à la verticale paume vers le bas. Et à l’aide de quelques gestes techniques, le fixe à son épaule droite.

L’opération terminée, il ferme et ouvre plusieurs fois le poing. Fait pivoter son avant-bras pour en vérifier le bon fonctionnement.

Sur l’écran, la femme réapparait. Devant sa caméra réajustée à la hâte, elle parle et s’agite. Fait des signes entre panique et apaisement. Essaye d’attirer l’attention de son patient. De le ramener à la réalité. À sa raison perdue.

Au centre du mur-écran, le message agressif rouge cède la place à un diaporama de photos de famille.

On y voit défiler Joey entouré d’une femme, d’un garçon et d’une fille.

Même d’incontournables et attendrissants petits chatons font leur apparition, intrus improbables de la dernière chance.

Cependant, rien n’y fait : il est trop tard. Joey ne voit plus. Joey n’entend plus. Joey ne ressent plus. Joey Gurgan n’existe plus.

Il ne possède plus qu’un objectif : purifier un monde de souffrances par un feu salvateur. Son nom : Rédemption.

La machine se redresse, déploie son foret, rejoint la sortie. Déterminée à quitter la salle coûte que coûte, elle commence à en percer le mur.

Il ne lui faut pas longtemps avant qu’un court-circuit ne déverrouille le sas du bloc 101.

Mu par un dessein implacable, elle s’engouffre dans le couloir désert. Prend la direction de l’ascenseur.

À son approche, l’hologramme d’appel ne se manifeste pas. L’accès aux autres étages semble déjà condamné.

Elle sait donc à quoi s’en tenir : les services de sécurité déjà en alerte veulent l'empêcher d’atteindre la partie la plus fréquentée du centre commercial.

Peu importe : elle va trouver un autre passage.

Son regard vide scrute les escaliers.

Un élévateur hors-service, signifie qu’on veut la piéger, la retenir jusqu’à l’arrivée des forces d’intervention. Si elles sont déjà présentes, il devient probable qu'elles l’attendent sur les marches. Savent qu'elle y sera plus lente ; vulnérable.

Cependant, aucun guet-apens ne pourra la stopper. Grâce aux plans qu’elle conserve en mémoire, elle va se montrer imprévisible !

Une fraction de seconde lui suffit pour localiser la faille de l’étage : de l’autre côté, au bout du couloir sur la droite, la structure s’avère moins épaisse. Là, canalisations et câbles bifurquent avant de longer, invisibles, un grand puits de lumière ouvert jusqu’au ciel.

Sans hésitation, il pivote les talons. D’un pas vif et sonore, se dirige vers le lieu identifié.

Alors qu’il longe les portes de certains blocs, des cris d’humains, éternels assistés, accompagnent sa marche cadencée.

Verrouillées au moment de la détection du borg, les petites cellules protectrices demeurent désormais privées de leur insonorisation artificielle.

Au travers des cloisons, les patients hurlent ou tambourinent leurs désarrois aux autres. Quémandent une aide égoïste.

Inconscients des raisons de leur confinement, leurs voix affolées, érigées en écho collectif les plongent dans une panique hystérique.

Bien qu’à sa mercie, le géant d’acier les ignore. Ne prête aucune attention à leurs cris de détresse. Ne s’accorde aucun temps mort.

Des desseins plus grands attendent.

Lorsqu’il parvient en début de couloir, une alarme retentit. Un haut parleur annonce la présence d’un individu armé et dangereux.

S’il rencontre cet humain, il tirera le premier : rien ne pourra se mettre en travers de sa route !

De ses capacités cérébrales boostées, il procède à des simulations. Évalue le meilleur scénario possible. Conclut que la puissance d’une seule grenade ne suffirait pas à creuser un passage.

Alors, enfin satisfait par le résultat obtenu, il soulève sa main. La tend droit devant lui.

Sponk ! Sponk !

De son avant-bras, deux sphères grosses comme des balles de ping-pong, s'éjectent. Produisent un bruit d’air comprimé. S’élancent l’une après l’autre. Sifflent. S’éloignent. Prennent de la vitesse. Foncent vers le fond de la coursive.

Son tir terminé, la machine n’attend pas d’en observer les effets dévastateurs. Elle se réfugie dans un couloir perpendiculaire au sien.

Les grenades parcourent plusieurs mètres, puis perdent de l’altitude. Ralentissent. Tombent.

Proches de l'impact, elles freinent leurs courses. Restent suspendues dans les airs. Frôlent la surface d’un parterre de dalles blanches. S’y reflètent en deux taches sombres difformes.

Sans bruit, elles se hérissent de quatre ailerons symétriques.

Tout à coup, elles émettent un bourdonnement intense. S’élancent, accélèrent, rasent les carrelages. Poursuivent leurs courses vers le fonds du passage.

Elles y foncent si vite, qu’on ne distingue plus d’elles qu’une ligne grise diffuse.

La fin du couloir atteinte, les deux boules s’immobilisent en vol stationnaire. S’écartent de quelques centimètres l’une de l’autre. Vrombissent une poignée de secondes.

Soudain, elles explosent en simultané. Dans un flash de lumière aveuglante, se disloquent jusqu’à disparaître, atomisées.

La puissance combinée de leur déflagration ébranle cloisons et armatures. Projette sur toute la longueur du corridor une poussière grise chargée de débris.

Certains glissent ou roulent jusqu’au mur opposé. S’y écrasent. S’y disloquent.

Aussitôt, le système anti-incendie de l’étage se déclenche. Fait pleuvoir un liquide mousseux. Il s'amoncelle, puis rampe sur les dalles encombrées.

Derrière l’épais rideau de particules d’une structure qui s'effrite et s’abat telle une pluie de mousson, un trou d’un mètre cinquante de circonférence transperce le plancher. Laisse filtrer l’éclat d’une lumière blafarde.

En contrebas, tapis dans leur nid, des humanoïdes font échos de leurs voix paniquées, à la détonation de l’explosion. Poussent des cris. Implorent pour leur rédemption.

En réponse à leurs appels irrésistibles, le cyborg s’élance dans le couloir. Y marche de plus en plus vite. Écrase sous ses pas lourds, les débris de béton. Les réduits en poussière.

La machine se met à courir, à sprinter, les bras le long du corps. Prend la direction de la brèche fumante. Y saute, les pieds en avant, prête à y accomplir sa mission libératrice. Y disparaît. Pousse, dans sa chute d’archange maudit, un grognement de bête furieuse.

Grrrrrooaaaarrrrr !!!!


Texte publié par Erval, 31 janvier 2022 à 23h34
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