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Tome 1, Chapitre 5 « L'abîme » Tome 1, Chapitre 5

— 11 Décembre 2024, 11 h 03

Le sas de sécurité se referma sur la carapace métallique ; l’exosquelette des profondeurs était un pur produit de l’ingénierie Marakov et qui avait rendu les scaphandres complètement obsolètes.

« T’es sûr de descendre là-dessous ? s'enquit l'opérateur relayé dans son communicateur.

— Le chef en a marre de voir les gars de la maintenance se plaindre de l’état des évacs’ et il m’a demandé de faire un rapport.

— Ce que je veux dire, c’est que ce n'est pas un boulot pour un gradé. On a du monde pour ça.

— J’avais envie de sortir de toute façon.

— Ouais, ouais. Fais pas le malin, gringo. »

Jamie dissimulait pourtant sa véritable mission, conscient qu’il n’était pas autorisé à en révéler davantage à son interlocutrice ; les anomalies s’étaient succédé au cours des derniers jours et une brèche dans la vidéosurveillance extérieure avait dévoilé une désactivation manuelle des capteurs sous-marins. Si d’ordinaire les services de la maintenance assuraient les réparations du matériel défaillant, son origine accidentelle demeurait incertaine et nécessitait des précautions particulières. Sa seule présence attirait déjà suffisamment l’attention.

La porte étanche du sas se verrouilla derrière lui et l’eau emplit la pièce par le sol grillagé ; James n’avait pas enfilé sa combinaison depuis des mois et le temps lui avait manqué pour parfaire son entraînement. L’urgence de l’affaire avait exigé une vérification immédiate des installations bien avant que la maintenance ne retourne à l’extérieur.

« Comment ça se passe dehors ? reprit la voix quand il eut quitté la station.

— Comme un poisson dans l’eau Contrôle.

— Tu as deux heures d’autonomie, donc ne joues pas trop les touristes.

— Ne t’en fais pas. »

Le système de navigation de l’armure conçue par Marakov Global était d’une efficacité exemplaire. Un capteur neural permettait au passager de maitriser les faits et gestes avec une précision chirurgicale ; l’assistance technologique contribuait à rendre les déplacements sous-marins aussi aisés que sur la terre ferme.

Les propulseurs implantés dans les bras, les jambes et sous les pieds de l’armure s’allumèrent dans un vrombissement sourd et étouffé par la carapace de métal.

La perspective de plonger dans une telle armure, protégé de tout l’avait rassuré, mais il sentait à présent la solitude envahir le silence des profondeurs. James régula sa respiration, et entreprit de rejoindre l’embouchure des évacuations. Une quinzaine de minutes d’un voyage sans bruit à se laisser porter sans effort lui permirent de détailler l'environnement dans lequel il évoluait ; le fond du lac était accidenté et morcelé par endroit de quelques affaissements de terrain.

Çà et là des algues dansaient au rythme des courants invisibles.

Il lui sembla percevoir au loin le chant étouffé de la baleine se mouvant dans les eaux profondes du lac. Il se remémora ce qu’il avait été autorisé à connaître de l’historique concernant la créature : sitôt avait-elle été repérée, le vieux président de la compagnie avait fait installé une série de sondes particulièrement efficaces pour la repousser. Elles émettaient des impulsions sonores à très basse fréquence qui agissaient comme un répulsif sur elle, l’empêchant de s’approcher des tours de la station de recherche.

Lorsqu’il fut parvenu à destination, il observa les alentours rocheux du fond sous-marin et les relevés thermiques fournis par les capteurs de l’armure. Le plateau se terminait en une falaise abrupte sur laquelle reposait l’objet de sa mission. L’énorme tuyauterie descendait en pente douce vers la crevasse.

L’embouchure était parsemée d’algues aux formes et aux couleurs variées s’épanouissant en bouquets ondoyant au gré des remous de l’eau. La température dans la combinaison n’avait pas chuté d’un degré depuis son départ de la station ; à bien y réfléchir, Jamie s’étonna que l’armée ne se soit pas équipée de ces engins pour ses plongeurs.

Le tunnel qui se révéla à lui était obscur et provoqua une réticence particulière ; sur les parois internes, les lumières brisées ou recouvertes de végétaux éclairaient modestement la bouche béante, grignotée par le sable et les rochers.

« Contrôle, l’évacuation sept est bien suspendue ?

— Affirmatif, rétorqua la voix dans son écouteur. Mais il peut y avoir quelques courants résiduels dus aux variations de température entre l’intérieur et l’extérieur.

— Rien de dangereux ?

— Non, mais laisse la navigation gérer tes mouvements. Bon dieu, qu’est-ce que tu vas foutre là-dedans ?

— Inspection régulière. »

Il entendit l’homme jurer des mots à moitié-couvert quand un nouveau courant le fit chanceler ; il commanda l’allumage des microprojecteurs équipés sur son casque et plongea son regard dans la noirceur de la caverne devant lui. Pas un bruit ne sifflait à ses oreilles, pas un mouvement d’ombre suspect dans le faisceau de ses lampes ; rien que le silence et le désert.

Il commençait à se sentir un peu à l’étroit dans cette boite de métal qu’on eut dit taillée sur mesure tant elle était parfaitement ajustée ; il observa une seconde fois la sortie et entreprit de faire quelques pas en direction de la place supposée de la caméra, à une dizaine de mètres à l’intérieur du boyau étriqué.

À chaque enjambée, ses bottes en alliage renforcé s’enfonçaient dans le sable accumulé sur le sol.

Après quelques minutes, il eut la sensation que quelque chose se déplaçait devant lui, une forme mouvante et insaisissable. Parcourue d’arcs électriques, une murène au regard aveugle et à la mâchoire proéminente lui fit face de toute sa longueur. Sa taille était raisonnable, mais l’aspect luisant du poisson et sa simple présence le perturbaient.

« Contrôle ? reprit-il.

— J’te reçois gamin.

— Est-ce que nos détecteurs avaient recensé l'existence de murènes dans ce foutu lac ?

— Pas à ma connaissance, mais ces saloperies sont résistantes alors… Ça va ?

— Ouais, c’est juste… surprenant.

— Elles pourraient être à l’origine des erreurs techniques que l'on enregistre depuis quelque temps.

— Quel dysfonctionnement ? »

Jamie attendait la réponse de son interlocuteur qui jura à nouveau en s’éloignant du micro ; l’officier de la sécurité fit quelques pas en arrière et la bête étreignit derechef la position qu’elle devait tenir dans l’obscurité depuis des heures.

« Ne m’oblige pas à répéter la question, Thomas…

— Variations de pression dans les turbines, on a cru que les satanées blouses blanches avaient encore bazardé une carcasse crevée. »

Une carcasse crevée ? La nature même de la révélation innocente de l’ouvrier tenait d’un malheureux concours de circonstances, mais que pouvait bien faire l’équipe scientifique pour qu’une telle découverte ne le surprît pas ?

« Il y a du mouvement derrière toi petit ! »

James eut à peine le temps de faire demi-tour que le sol se dérobait déjà sous ses pieds. Il distingua clairement la peau nacrée du ventre de la créature ; elle remonta dans un mouvement fluide et il aperçut un œil d’un bleu intense qui le fixait étrangement tandis qu’il tombait. Les propulseurs noyés par le sable soulevé par les gesticulations de la bête ne s’enclenchèrent pas malgré son ordre.

Son esprit s’arrêta sur la simple idée qu’il ne contrôlait plus son destin, que sa vie allait s’éteindre.

La pression se fit plus forte, et le chant de la créature s’intensifia.

Lorsque James reprit connaissance, l’ordinateur de bord se lança à nouveau et un bip le prévint qu’une communication extérieure était en attente.

« Ça va petit ? grésilla la voix dans son oreille.

— Je crois, ouais.

— Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

L’inquiétude transparaissait dans le ton de son supérieur ; il avait probablement été averti de l’incident, mais James avait du mal à rassembler ses idées en une pensée cohérente.

Sa situation était incertaine et au souvenir de sa chute s’étaient mêlées des extrapolations de son subconscient. Une fois les programmes relancés, la combinaison le propulsa verticalement avec une force tout juste compensée par les systèmes antichocs intégrés. Pourtant, après quelques mètres, les réacteurs cédèrent et il retomba lourdement sur le sol sablonneux.

En relevant la tête, il aperçut la falaise morcelée et le boyau de métal et de béton suspendu dans le vide laissé par l’effondrement ; à plusieurs centaines de mètres de profondeur, la lumière devenait une denrée rare et seuls les capteurs infrarouges de l’armure lui permettaient de mesurer correctement les distances dans l’obscurité grandissante.

« Pourquoi la créature n’a-t-elle pas été repoussée par ces foutues balises ? s’emporta-t-il en scrutant la paroi.

— J’ai fait un diagnostic quelques minutes après ta chute, ça n’a rien donné. Mais on a un autre problème.

— C’est grave ?

— Tes réserves d’air s’épuisent rapidement, il doit y avoir une avarie dans ta combinaison. »

Le brutal réveil de sa conscience lui coupa le souffle, son cœur manqua un battement et reparti presque aussitôt dans un bon tonitruant ; il déglutit avec difficulté.

« On va trouver une solution Tuckson, fit la voix de son supérieur dans la radio.

— Monsieur, désolé de…

— Arrête de gaspiller ton oxygène, régule ta respiration et patiente, on va venir te chercher. »

À l’inquiétude partiellement dissimulée dans les paroles qui se voulaient réconfortantes, Jamie comprit que sa situation était plus grave encore.

« Monsieur, vous ne pouvez pas envoyer de renforts. Je suis son territoire et si les balises ne sont plus efficaces alors… »

Le brouhaha des discussions reprit de l’autre côté du micro puis la voix caverneuse de Tinbaker trancha à nouveau le silence balbutiant de sa combinaison.

« Une équipe est en train de s’équiper et sera sur place dans moins de dix minutes.

— Vous ne comprenez pas.

— C’est un danger que nous allons courir, ne gaspille pas ton air. »

Jamie sentait peser sur sa conscience le poids d’une responsabilité supplémentaire, il observa les alentours : la bête s’était évanouie aussi silencieusement qu’elle était apparue.

« Peut-on parler seul à seul, Monsieur ? »

Après quelques ordres dispensés à son entourage Joshua reprit la parole :

« Ces foutues sangsues sont sorties, permission de parler librement.

— Les évacuations sont colonisées : des algues, des poissons… Je ne sais pas ce que les gars de la maintenance ont fait, mais il y a plus de vie ici que ce que disaient les rapports. Thomas a évoqué plusieurs fois ces choses qui se sont échappées.

— De la chair morte et des os, c’est tout ce que les grosses têtes sont autorisées à évacuer.

— Non, c’est autre chose. »

Le vieil homme ne répondit pas immédiatement. Si l’information l’avait intrigué, il n'en laissa rien paraître, trop attaché à se concentrer sur son objectif de ne perdre aucun membre de son équipe tant qu’il serait le responsable de la sécurité d’Atlantis.

« D’abord on te tire de là et on avisera Marakov pour le reste.

— À vos ordres. »

James relâcha les muscles de ses jambes et se laissa retomber sur le sable formant un tapis moelleux qui amortit le choc.

« Énergie restante : dix-huit pour cent » annonça la voix métallique de l’intelligence artificielle. D’ordinaire, ce genre de combinaison avait une autonomie bien supérieure au temps nécessaire à son occupant pour accomplir sa mission. Or, la compensation que l’ordinateur avait dû effectuer pour amortir sa chute tant au niveau des calculs de trajectoire que de la puissance délivrée par les propulseurs avait épuisé ses réserves en quelques minutes.

D’une simple pensée il coupa son micro et commanda l’ouverture d’une autre ligne de communication secondaire et privée. Les sonneries retentirent et il bascula finalement sur le répondeur de son correspondant ; une alarme sonore l’avertit et il entreprit de laisser un message.

« C’est moi, je ne sais pas si je pourrais te retrouver ce soir… On a du boulot par-dessus la tête ici. On remet ça, d’accord ? »

James entendait Joshua marmonner quelques ordres indistincts à des subalternes qu’il jugeait sans nul doute trop lents.

« Monsieur, est-on sur un canal sécurisé ?

— Oui, répondit-il sobrement.

— Je ne pense pas que quelqu’un ait endommagé intentionnellement le réseau.

— Le système de Marakov est pratiquement infaillible, pas les hommes.

— C’est la créature, Monsieur. »

Cela ne se pouvait pas en réalité ; les ondes sonores répulsives étaient une garantie suffisante et permanente qui, même en cas de dysfonctionnement étaient relayées par leurs émetteurs jumeaux trop peu espacés pour permettre une faille majeure.

Les minutes s’égrenèrent et, à mesure que le niveau d’oxygène baissait, les sens de James s’engourdissaient un peu plus.

Énergie restante dix pour cent… Extinction des programmes annexes, recommandation de verrouillage, annonça la voix synthétique dans son casque.

« Accepté. »

Verrouillage en cours, confirma-t-elle.

Les communications avec la base étaient maintenant déconnectées, mais il éprouvait une sensation d'apaisement. Un frisson lui parcourut l’échine quand il réalisa l’extrême solitude dans laquelle il se retrouvait et l’improbable idée de ne pas avoir eu le courage de parler sincèrement à Helena.

L’ordinateur déverrouilla la visière du casque de la combinaison et James scruta les falaises de ses propres yeux, totalement incapable du moindre mouvement, pris au piège de son armure de métal.

Un vrombissement sourd fit trembler le sol meuble sur lequel il était posté et il pensa un instant pouvoir être sauvé ; rien au-dessus de lui n’avait bougé. L’origine des vibrations se fit plus claire quand le sable remonta devant lui, emporté par un mouvement puissant. Le regard bleuté et éclatant de la bête était posé sur lui, si près qu’il aurait juré pouvoir la toucher en tendant le bras.

Son cœur s’emballa et le manque d’oxygène abreuvait son esprit de scénarios improbables ; pouvait-il seulement avoir survécu à une guerre infâme pour finir par crever sous les eaux calmes d’un lac nord-américain ? Non c’était impossible ! James poussa de toutes ses forces sur ses bras pour se relever et comprit à quel point la technologie lui avait été utile lors de ses déplacements dans la carcasse de métal qui constituait maintenant sa geôle.

« Qu’est-ce que tu veux, saloperie ? Hein ? »

La créature réagit à sa provocation en redressant ce qui semblait être sa tête au-dessus de son corps ; la vingtaine de mètres qui les séparait lui parut brusquement bien moins sécurisante qu’il ne l’avait pensé.

Après quelques secondes, la bête virevolta gracieusement devant James et frappa aussi fort qu’elle le put la falaise de roches brunes. Le sol se déroba sous l’ancien soldat ; il était parfaitement incapable de nager suffisamment vitre pour compenser le poids de l’armure

James eut une dernière pensée pour ses proches et pour elle tandis qu’il s’enfonçait dans la noirceur…

La salle de contrôle des plongeurs était exiguë et le bureau supportant le matériel de communication et les écrans était encombré par les affaires personnelles de l'agent de surveillance Thomas Fernandez.

Lorsque la connexion avec James fut rompue, Joshua fit voler d’un revers de la main tout ce qui se trouvait sur la table ; le geste trahissait sa colère grandissante en une conclusion logique à l'appel reçu un quart d'heure plus tôt.

« Monsieur, s’annonça un jeune homme en bleu de travail. Les plongeurs sont toujours en chemin… Que leur dit-on ?

— Rien n’a changé qu’ils y passent les prochaines heures s’il le faut.

— Mais…

— Je ne t’ai pas demandé ton avis ! » gronda-t-il en serrant les mâchoires.

Boris qui avait précédé le jeune homme en ouvrant la porte lui fit signe de disposer.

« Je sais que l'idée d’un mécano de la technique vous importe peu…

— En effet, approuva le responsable.

— Mais je vais tout de même le donner, surenchérit l'ouvrier en salopette orangée.

— Ce n’est pas nécessaire.

— Je peux comprendre votre colère, concevoir que vous ne supportiez pas tout ça, mais le p’tit avait découvert un truc pas normal et…

— Quel est votre boulot Fernandez, hein ?

— Coordination de la maintenance, » affirma le quinquagénaire, hébété.

Joshua eut un sourire moqueur et pour toute réponse se dirigea vers la sortie, une lueur étrange dans le regard ; au moment de passer la porte, il s’arrêta une seconde pour ajouter :

« Contentez-vous de coordonner, et ne vous avisez plus jamais de me dispenser de l’un de vos conseils. »

Au-dehors, deux hommes armés l’attendaient et lui emboitèrent le pas silencieusement ; aucun d’eux ne savait ce qui venait de se passer, mais ils avaient compris aux bribes de conversations qui avaient filtrés de la porte du local qu’un des leurs était en grave danger.

« Vous deux, trouvez le lieutenant Grant, dites-lui qu’il doit prendre le relais à effet immédiat.

— À vos ordres, dirent-ils en cœur.

— Et faites-en sorte que cela ne remonte pas aux oreilles de Marakov, ou bien je veillerais personnellement à ce qu’aucun d’entre vous ne puisse retrouver de boulot, bien compris ?

— Oui, Monsieur. »

Le vieux briscard s’engouffra dans la cage de l’ascenseur menant à la baie d’amarrage des sous-marins ; ceux-ci étaient utilisés par la maintenance pour les travaux à l’extérieur de la structure et les deux soldats prirent la tangente pour rejoindre la tour adjacente.

Le hangar se constituait d’un ensemble de passerelles surplombant des bassins d’eau éclairés par des projecteurs. Deux quais permettaient de desservir les engins longs d’une dizaine de mètres ; l’un d’eux avait été envoyé quelques minutes plus tôt sur l’ordre express de Joshua à la rencontre de son soldat perdu.

« Monsieur, vous ne devriez pas être là, cet endroit est réglemen… »

Le chef de la sécurité s’engouffra dans le submersible sans un mot pour son subordonné qui n’avait pas su s’opposer à lui ; dans l’étroite cabine, le pilote se préparait aux manœuvres et se leva brusquement à l’arrivée de Tinbaker.

Après lui avoir montré ses respects, le sous-marinier, lui aussi ancien soldat de l'armée américaine, reprit sa place aux commandes.

« Suivez Alpha, je veux voir ce qui s’est passé de mes propres yeux.

— À vos ordres, Monsieur. »

À ces mots le sas d’accès se verrouilla et le sous-marin entama sa descente dans le lagon artificiel ; le champ de confinement préservant la station de la pression de l’eau permettait aux véhicules et au personnel de le traversait en présence d'un transpondeur numérique inviolable.

« Que se passe-t-il, Monsieur ?

— Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà eu à expliquer le bien-fondé d’un ordre, lieutenant.

— Désolé, c’est que… »

Le jeune homme se contenta de surveiller sans davantage détailler ses protestations courtoises ; en réalité, Tinbaker n’était pas né de la dernière pluie, mais il savait que les consignes dispensées par Marakov stipulaient clairement qu’un seul des deux sous-marins du complexe pouvait s'absenter.

« Suivez la trajectoire enregistrée par l’armure.

— Au-delà du périmètre protégé ?

— La grosse bestiole vous fait peur lieutenant ?

— Non, Monsieur, mais…

— Les bornes n’ont plus d’effets sur elle depuis plus d’un mois, cela vous rassure-t-il ? »

Le jeune pilote déglutit avec difficulté et sentit poindre au creux de sa nuque une sensation de picotement désagréable ; ses muscles s’étaient brutalement raidis à l’idée que la base n’avait plus de réelle protection depuis tout ce temps.

Ses dimensions hors-normes n’étaient pas étrangères à cette inquiétude chronique qu’elle semblait provoquer chez la majeure partie des gens.

« Respirez, si nous avions été sa principale préoccupation, Atlantis n’aurait pas survécu.

— Si je peux me permettre, et sans vous manquer de respect, pourquoi allons-nous inspecter la scène ?

— On ne laisse jamais un des nôtres derrière. C’est une règle absolue qu’importe l’avis de Marakov et son stupide contrat. »

Le soldat gigota dans son siège afin de retrouver une posture plus correcte et confortable ; si les mots de son supérieur n’avaient pas été particulièrement rassurants, il avait pu trouver un point d’attache et d’espoir quant à une éventuelle confrontation avec la bête.

Au bout du voyage, le petit véhicule contourna la scène explorée par le second sous-marin de la station et entama une descente un peu plus lente le long de la falaise abrupte. La couleur de la roche était plus claire à l’endroit de l’éboulement, mais il n’y subsistait aucune trace du passage de James.

« Jusqu’à quelle profondeur peut-on plonger ?

— Suffisamment pour vérifier, répondit révérencieusement le soldat aux commandes.

— Éclairez tout ça, on n’y voit rien. »

Le jeune homme s’exécuta silencieusement et actionna les boutons de largages des drones pour révéler les alentours et retransmettre les images en temps réel sur l’écran de la cabine.

Simultanément, six petites sphères vivaces s’extirpèrent de la carlingue de métal et scannèrent les environs ; trois d’entre elles descendirent dans la crevasse et trois autres prirent l’ascendant pour cartographier la chute et retracer les évènements dans une simulation.

« Combien de temps avant d'avoir les résultats ?

— Une dizaine de minutes Monsieur. »

Tinbaker grommela, mais resta prostré devant l’écran en attendant le retour des programmes.

Le vrombissement martelait ses tempes, déstabilisait ses pensées.

La première inspiration fut tout autant douloureuse que salvatrice ; son corps reprenait vie. La sensation de manque et l’augmentation du taux de dioxyde de carbone dans son armure avaient laissé une empreinte tenace dans sa mémoire.

L'étouffement se confondait avec la réalité dans un entredeux dont il peinait à s’extirper. Il avait été pendant quelques instants le simple spectateur de sa propre mort, une poupée de chiffon dans des mains brusques et cruelles.

Il poussa sur ses bras pour se relever sans vraiment savoir s’il se trouvait plaqué au sol sur le dos ou sur le ventre. L'effort lui arraché un hurlement de douleur. L’ancien Seal du corps d’élite de la marine américaine tenta vainement d’observer les environs tandis qu'une odeur légère de pourriture envahissait l'espace de son respirateur.

« Hey ? Quelqu’un par ici ? »

Mais son interrogation n’eut d’autre réponse que son propre écho répercuté sur les parois qui l’entourait. Un voyant lumineux afficha sur la visière de son casque l’impossibilité de relancer le système qui avait perdu ses dernières réserves d’énergie ; il déverrouilla le masque d’acier qui laissa un air chargé s’engouffrer à sa place.

L’odeur était nauséabonde, mais James était déjà bien heureux de ne pas avoir succombé à une chute qui aurait dû lui être fatale. Il observa l’obscurité alentour et tenta de reprendre son souffle ; l’oxygène présent dans l’endroit où il se trouvait était suffisant pour lui permettre de respirer ; pourtant, le moindre geste lui demandait un effort bien plus conséquent que ce que son corps pouvait lui donner.

Tout d’abord, il déverrouilla le casque devenu inutile. Puis, relâchant les muscles endoloris de son bras, il le laissa retomber sur le sol ramolli de la caverne. La tête libérée de sa prison métallique les sons lui parvinrent enfin ; les parois renvoyaient de façon tout à fait aléatoire un grondement se dispersant sans trajectoire précise dans le boyau qu’il imaginait aisément sous-marin.

James fit quelques pas dans un sens en recherchant à tâtons la présence devinée d’une roche quelconque ; par un improbable hasard, il devait s’être retrouvé happé dans une partie inexplorée d’un réseau de galeries.

Lorsque ses doigts nus rencontrèrent la surface molle et froide du mur, il augura la présence d’une couche gluante à l’aspect repoussant qui provoqua en lui une nausée qu’il s’efforça de contenir ; mais son attention fut happée par la beauté du spectacle qui se jouait devant lui. Partant de la zone de contact de sa main, une onde lumineuse verdâtre se répandit sur toute la surface irrégulière. La faible lueur laissait l’espace d’un instant deviner la configuration relative du couloir étrange. Une autre idée germa dans son esprit encore embrumé par le manque d’oxygène : et si la bête l’avait avalé ? Non vraiment, c’était une préoccupation complètement absurde qui ne pouvait trouver d’écho qu’en un film pour enfant.

Okay, ne panique pas, pensa-t-il en veillant à la régularité de sa respiration. Il recommença la même opération afin de permettre à ses yeux de détailler davantage les possibilités qui s’offraient à lui ; paradoxalement, le corridor lui parut bien plus lisse cette fois et il prit le parti d’avancer dans le sens de la montée. La pente était douce, mais il devait redoubler de concentration pour grimper ; James marchait péniblement et avec autant de vigueur qu'il le lui était permis de déployer.

Arrivé au terme de quelques minutes d’ascension, il fit quelques pas en direction d’une lueur plus présente qui l’éblouit. Par réflexe, il porta une main en visière pour protéger ses yeux plissés par la violente luminosité ; la caverne qui s’ouvrait devant lui se perdait dans la clarté, mais son attention était accaparée par les crépitements au sol. La paroi irisée du corridor recouvrait tout et la vascularisation palpitante convergeait au centre vers une plateforme surélevée ; un être anthropomorphe s’y dressait, déployant des gestes amples au rythme lent.

La peau argentée de la créature pulsait au rythme des ondes lumineuses et James se figea lorsqu’elle posa son regard sur lui ; ses yeux étaient démesurément plus grands que ceux d’un être humain et les iris couleur de miel grandirent pour mieux le cerner.

La rencontre était surréaliste, inattendue. Pourtant la sensation de bien-être qui dominait ses pensées et endormait sa vigilance le conduisait au cœur du labyrinthe sans qu’il n’en devinât jamais l’origine.


Texte publié par Théâs, 6 août 2021 à 21h11
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