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Tome 1, Chapitre 12 « Chapitre 12 » Tome 1, Chapitre 12

Tout au long de ma grossesse, rien ne s’améliora. Les gens me jetaient des regards haineux, ma mère me crachait sa hargne lorsqu’elle le pouvait et mon père restait à distance de moi. J’avais ainsi le temps de lire un peu le soir, après le repas. Malgré la situation dans laquelle j’étais, je me prenais à rêver.

Cet enfant à qui j’aurais dû en vouloir de bouleverser ma vie me donnait au contraire de l’espoir. Je m’imaginai à ses côtés, faisant mon possible pour qu’il ait une belle destinée. Sans savoir pourquoi je me prenais à rêver de trouver le bonheur avec lui. Peut-être pourrais-je oublier mes parents ou bien les habitants de la ville lorsqu’il serait présent ?

Une nuit, après plusieurs heures de souffrance, je parvins à lui donner naissance. Entendre sa voix m’ôta la fatigue de ce pénible moment. À présent, j’étais mère. Trixie la sage-femme s’occupa de nettoyer et emmailloter mon garçon avant de me le confier. Une fois dans mes bras, un élan de tendresse me submergea pour ce petit être au teint

écarlate, qui poussait des cris mécontents. Le bercer parut le calmer quelque peu.

– Il est en bonne santé et vif, me déclara l’accoucheuse. Il a de bonnes chances de survivre.

Cette remarque dans toute sa crudité me ramena à une vérité. La mort pouvait venir faucher mon enfant sans que je ne puisse y faire grand-chose. On ne pouvait lutter contre la fatalité. Mieux que personne, je savais que mon père avait parfois échoué à sauver des jeunes malades.

Instinctivement, je resserrais les bras sur le bébé comme si cela pouvait servir à le protéger de toutes les peines du monde. Il n’en était rien, mais j’avais besoin d’espoir. J’avais besoin de mon fils, pour me dire que tout ce que j’avais traversé n’avait pas été vain. S’il n’était plus, mon père aurait-il encore l’idée de se glisser dans mon lit pour en faire un autre ou craindrait-il que quelqu’un finisse par soupçonner quelque chose ?

De toute façon, aucun enfant ne pourrait remplacer celui que je tenais dans mes bras. Plus je le contemplais plus je l’aimais. Ses yeux bleutés me fixaient sans que je sache s’il me regardait ou non. En un sens, j’espérais qu’il se sentirait en sécurité à mes côtés.

Après les dernières recommandations d’usage, Trixie quitta la pièce. Mon père attendait à la porte, et elle fut surprise de le découvrir adossé au mur, le front plissé. Cet air soucieux n’allait pas avec son visage. Il m’avait toujours paru très sûr de lui ainsi que de ses choix. Brusquement, il m’apparaissait vieilli.

– Votre fille va bien. Elle est forte. Elle s’en remettra rapidement. C’est un garçon. Il est vif.

La suite m’échappa lorsqu’elle ferma la porte pour s’entretenir avec mon père. Pour tout avouer, je n’y prêtais plus guère attention. Mon regard se concentrait sur le bébé dans mes bras. Pour apaiser sa faim, je lui avais donné mon sein qu’il tétait goulûment. Aurais-je assez de lait pour pouvoir le faire grandir ? Je l’espérais.

Mes réflexions furent interrompues par des coups frappés à la porte. J’invitais la personne à entrer et comme je m’y attendais ce fut mon père qui s’avança. Son regard se porta sur mon bébé. Je crus discerner les prémices d’un sourire alors que ses pas faisaient grincer le parquet. Sans un mot, il s’installa sur une chaise à mes côtés. Pendant plusieurs minutes, il resta silencieux.

Mon attention toute prise par mon enfant. De toute façon, que dire ? Nous savions tous deux la vérité.

– C’est un beau bébé, murmura-t-il. Comment vas-tu l’appeler ?

Je haussais les sourcils sous le coup de l’étonnement. Pour moi, il avait déjà prévu le prénom qui lui plairait.

– Marcus.

Par ce choix, je rendais hommage à mon frère trop tôt disparu. Pendant l’espace de quelques minutes, j’avais peur qu’il refuse.

– Marcus, répéta mon père. Pourquoi pas…

À nouveau, il resta près de moi, en se murant dans le silence.

Lorsque mon bébé finit de téter, et relâcha mon sein, je me sentis mal d’être ainsi dénudée devant lui. Il détourna le regard, mais je ne pus m’empêcher de frissonner. Les souvenirs de son corps s’activant sur le mien me revenaient en mémoire. En vitesse, je me couvris avec le tissu de ma chemise de nuit. Cependant, celui-ci ne pouvait suffire à cacher mes formes. Ma poitrine rebondie s’était faite plus voyante à présent que j’étais mère.

Malgré les émotions, je peinais à garder les yeux ouverts. Mon corps avait besoin de repos après les efforts fournis pour mettre au monde un enfant.

– Tu devrais dormir. Je vais coucher Marcus dans son berceau.

Même si je répugnais à me séparer de mon fils, je savais que c’était le mieux à faire. En plus, il ne serait pas loin de moi puisque nous partagerions ma chambre. Sans me laisser le temps de répondre, mon père se saisit du bébé pour l’allonger dans le petit couffin. Une couverture se posa sur lui afin qu’il ne souffre pas du froid.

Mon cœur se serra. Là où je l’avais tenu contre moi pour le réchauffer, se trouvait maintenant le vide. Cette absence me fit monter les larmes aux yeux et je me tournais sur le côté pour éviter de dévoiler ma faiblesse. Après tout, Marcus allait bien et c’était l’essentiel. Ici, rien de mauvais ne pourrait lui arriver. En tout cas, je ferais tout pour l’en empêcher.

Une fois, le bébé couché, mon père se pencha sur moi pour m’embrasser le front.

– Tu as fait de l’excellent travail. Ton fils sera un grand médecin. Je ferais tout pour qu’il soit accepté par le village. Maintenant, repose-toi.

Mes paupières se fermèrent pour ne plus voir son regard. La peine me submergea à l’idée que mon enfant devrait lutter contre les rumeurs afin de s’imposer comme compétent aux yeux des autres. Tout ça par la faute de mon père ! Il pourrait bien faire son maximum pour Marcus, après tout, c’était aussi son fils.

Alors qu’il referma la porte, en me pensant sans doute déjà endormi, je laissais couler mes larmes. Plus que tout, je refusais que mon bébé ait à souffrir par la faute de son géniteur. Mais que pouvais-je faire ? Je ne pouvais m’enfuir avec un si petit être. Ici, il aurait au moins un toit et de la nourriture en abondance, en plus de tout mon amour. Mes poings se serrèrent face à mon impuissance. Je voulais le meilleur pour lui, mais j’ignorais comment l’obtenir.

Alors que je me rallongeais après un dernier regard vers le berceau, des cris se mirent à résonner me faisant sursauter. Je n’étais d’ailleurs pas la seule puisque Marcus prit peur et des vagissements s’élevèrent du berceau. Malgré ma fatigue, mes mains retirèrent les couvertures afin que je puisse me lever. Les jambes tremblantes, je partis chercher mon enfant. Il avait besoin de moi, je le sentais au plus profond de mon être.

Je n’hésitais pas et le prenais dans mes bras pour les serrer contre moi. Nous retournâmes au lit ensemble. Après m’être installée le plus confortablement possible, je le tins contre moi. Ma présence alliée au fait que je le berçais avec douceur l’apaisèrent. Cela ne fit cependant pas se calmer les cris qui régnaient dans la maison.

En tendant l’oreille, je compris que ma mère était entrée dans une rage folle. Son discours me sembla décousu, mais je tentais de saisir des mots épars pour remonter le fil de sa pensée. La cause de la dispute comme je l’imaginais, c’était moi. Enfin plutôt mon accouchement ainsi que la présence de mon fils dans la maison.

Ma mère voulait me l’enlever pour me punir de mes actes. Mon père lui répondit calmement. Je savais déjà qu’il n’était pas d’accord. Tous deux n’avaient pas les mêmes objectifs. Lui désirait un descendant pour prendre sa succession alors qu’elle souhaitait interdire à quiconque de voler la place de Marck. En un sens, je la comprenais. Sauf que ses manières de faire n’étaient pas les bonnes.

Ce qui se passait dans sa tête depuis quelque temps m’échappait de toute manière. Parfois, j’avais l’impression qu’elle voulait que tout le monde souffre puisque son fils n’était plus. Peut-être était-ce pour ça qu’elle prenait plaisir à décrire sa douleur à toute la ville ? Pour les effrayer et qu’ils se souviennent tous de Marck ? Cela restait un mystère.

Rassurée d’avoir mon enfant contre moi, je me laissais aller à fermer les yeux. Marcus avait posé sa joue contre le haut de mon torse. Malgré le bruit, le sommeil était le plus fort pour nous deux.

Lorsque la porte de ma chambre s’ouvrit, je me réveillais en sursaut. Un pas dans la pièce fit craquer les lattes de mon parquet. La première pensée qui me traversa la tête fut l’idée que mon père voulait à nouveau partager mon lit. Mais la silhouette qui se découpait dans l’embrasure était plus fine.

Marcus dans les bras, je me redressais pour voir ma mère fondre sur moi. Mon cœur se mit à battre plus fort. Je craignais qu’elle ne veille me prendre mon bébé.

– Ainsi, donc tu as mis au monde ton bâtard, traînée ! Donne-le-moi !

Une chose à laquelle je ne pourrais jamais consentir.

– Hors de question !

– Je suis ta mère et tu dois m’obéir, hurla-t-elle.

Avec violence, elle tenta de me voler mon enfant des bras. Celui-ci se remit à crier à pleins poumons.

– C’est mon fils, et je ne laisserai personne lui faire du mal !

J’espérais que par cette phrase, elle comprendrait que j’étais prête à tout pour lui, même à lutter contre celle qui m’avait donné la vie.

– Tu es bien contente de toi ! Je sais très bien ce que tu tentes de faire ! Ne me prends pas pour une idiote !

Je ne voyais guère où elle souhaitait en venir.

– Tu t’occupes de la maison, tu fais les repas et tu donnes même un fils à ton père ! Tu veux montrer à tous que tu es meilleure que moi ! Tu veux me remplacer !

Sa main se leva en l’air pour s’abattre sur mon bras que j’avais mis devant moi, dans une posture défensive. Elle se préparait à frapper de nouveau lorsque des pas vifs résonnèrent dans l’escalier pour prendre la direction de ma chambre. Ma mère tendit les mains pour se saisir de Marcus, mais je la repoussais du plus fort que je pouvais.

Avec un geste rapide, mon père l’attrapa par le bras pour l’obliger à sortir de la pièce. En larme, sa femme se débattait tant bien que mal. Seulement, elle n’avait aucune chance. Sa carrure associée à sa force donnait l’avantage à son mari. Samuel Alans s’était toujours démarqué en ville par sa taille qui faisait de lui le plus grand des habitants d’Auroradowns. Bien sûr à cela s’ajoutait le fait qu’il était un bon médecin, respecté par ses concitoyens.

Malgré ses hurlements, ma mère disparut de mon champ de vision. Cela ne chassa pas pour autant mon appréhension. Marcus devait le sentir puisqu’il ne se calmait pas, alors même que je lui murmurais des paroles apaisantes. Lorsque le parquet grinça à nouveau, la chair de poule se propagea sur mon corps. Je ne pouvais m’empêcher de craindre le pire.

La tête de mon père passa dans l’encadrement de la porte. Son regard se posa sur moi. Visiblement, il était mal à l’aise. La raison, je ne la compris pas tout de suite. Il s’avança lentement.

– Tu n’as rien ?

Je secouais la tête.

– Le petit ?

– Il va bien.

Physiquement, Marcus n’avait rien. Mais la dispute devait l’avoir chamboulé.

– Ta mère est dans sa chambre. Elle ne reviendra pas. Je lui ai parlé.

J’acquiesçais, tout en prenant conscience qu’il n’avait pas dit « leur chambre ».

– Je vais rester dormir ici. Tu te sentiras plus en sécurité.

Mon corps se tendit alors que je craignais de devoir lui faire de la place dans mon propre lit. Cependant, il me désigna celui de Marck, accessible avec une échelle et juste au-dessus du mien.

– Tu veux que je remette Marcus dans son berceau ?

– Non, je préfère le rassurer encore un peu.

– Bien.

Il hésita puis retira ses bottes avant de monter. Le lit grinça sous son poids, mais tint bon. Je retins mon souffle. On était loin des moments où je chuchotais dans le noir pour avoir le plaisir d’entendre mon aîné me répondre. Ici, je me sentais mal. Je craignais que mon enfant ait à souffrir du fait que je sois sa mère.

Alors que je fermais les yeux, les paroles prononcées lors de la dispute me revinrent en mémoire. Ma mère savait ce qu’avait fait mon père. Elle savait le lien qu’il avait avec mon bébé. Peut-être était-ce même elle qui l’avait chassé de la chambre ?

Longtemps, je restais éveillée dans le noir en m’interrogeant sur le futur du petit être qui dormait contre moi. Seuls les ronflements de mon père perçaient le silence de la nuit. Je mourrais d’envie de hurler. Ma détresse était grande. Aucun des membres de ma famille n’avait ma confiance et il me faudrait prendre soin de mon fils. La fatigue finit par me terrasser alors que je rêvais de bonheur pour mon nouveau-né.


Texte publié par Nascana, 18 février 2022 à 04h17
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