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Tome 1, Chapitre 4 « Chapitre 4 » Tome 1, Chapitre 4

Dans les jours qui suivirent, je pensais que maman allait se remettre. Qu’après avoir beaucoup dormi et beaucoup pleuré, elle ferait enfin face. Il n’en était rien. Chaque matin, j’allais la voir et elle refusait de quitter le lit. Alors, je tentais par tous les moyens de parer à ses déficiences. Il me fallait tenir la maison comme elle l’aurait fait pour éviter les remontrances de mon père. En plus de quoi, je me rendais à l’école.

Avant la tragédie, il avait été évoqué plusieurs fois, le fait que je rejoignis un internat dans un institut pour fille en ville. Bien sûr, cela n’était plus à l’ordre du jour. Je cachais ma déception, en pensant à Marck. Je devais faire de mon mieux comme lui-même l’avait toujours fait. L’hiver ne pouvait pas durer éternellement. Un jour, le printemps serait de retour.

– J’ai pris une décision, déclara mon père. Puisque le corps de ton frère est encore sous les décombres de la mine et que personne ne l’a retrouvé, nous enterrons un cercueil vide.

Je hochais la tête comme je le faisais beaucoup ces temps-ci. Mon regard se porta sur la soupe claire dans ma cuillère. À un moment où l’autre, il faudrait faire le plein de denrées. Sauf que je n’avais pas d’argent et mon père ne s’en préoccupait pas. Toute la journée, il était absent.

– Tu as nourri ta mère ?

– Non, je m’en occuperais après notre repas.

– C’est bien.

Depuis ce jour maudit, papa ne dormait plus avec elle. Sans doute pour éviter de l’entendre dire toujours les mêmes choses et pleurer. Même moi, j’avoue que j’en avais assez. Parfois, l’envie de la gifler me prenait. Je ne le faisais pas parce que c’était mauvais et que je savais que ma mère n’était pas dans son état normal. Seulement, tous les moments où elle me disait que je ne comprenais pas sa douleur m’attristaient. Le soir, c’était moi qui n’entendais plus la voix de mon frère me souhaiter une bonne nuit.

Une fois, alors que je tentais de l’aider à faire sa toilette, elle me fixa d’un regard noir et me demanda pourquoi j’étais encore en vie si Marck n’avait plus le droit d’être parmi les vivants. Ses mots me blessèrent beaucoup plus que je ne voulais l’avouer. Les larmes s’étaient mises à couler le long de mes joues. Ce à quoi, ma mère triomphante m’a rétorqué que j’étais capable de pleurer pour moi, mais pas pour mon frère. Cette injustice me donnait envie de la laisser enfermer dans sa chambre. Quand la faim se ferait trop sentir, peut-être pointerait-elle le bout de son nez ?

– Tu ferais bien d’arrêter l’école. Il y a fort à faire dans cette maison, assez pour t’occuper du matin au soir. Avec en plus l’état de ta mère qui se dégrade…, déclara Samuel, mon père.

J’avais envie de lui rétorquer qu’il était médecin et que de ce fait, c’était à lui de la guérir. Cependant, il n’avait pas l’air d’en faire grand cas. Marck me manquait d’autant plus dans ces moments-là. Je sais qu’il aurait pris ma défense. Maintenant, j’étais seule.

– Je veux des repas de meilleure qualité. Ce que tu me sers, c’est bon pour les cochons. Mon fils m’a déçu. Il ne manquerait plus que ma fille me déçoive aussi.

Il passa sa main sous mon menton pour remonter mon visage afin de planter ses prunelles dans les miennes. Je déglutis avec difficulté sous le poids de ce regard.

– Tu veux me faire plaisir, n’est-ce pas ?

Trop effrayée par ses yeux rougis, je hochais la tête. La vérité, c’était que j’étais prête à dire n’importe quoi pour qu’il me laisse tranquille.

– Tu es une bonne fille. Continue ainsi et tu feras une parfaite épouse.

Voulait-il me faire comprendre qu’il souhaitait me marier ? Qui pouvait être le prétendant ? Il ne m’avait jamais parlé de rien.

– Tu dois faire preuve de force, sinon tu finiras comme ta mère. Une pauvre loque baragouinant on ne sait quoi… J’espère que tu m’apporteras plus de satisfaction qu’elle. Dans les conditions actuelles, j’imagine que je n’aurais plus jamais de fils…

L’indifférence de cette remarque me glaça. Il songeait déjà à remplacer Marck alors même qu’il n’avait pas encore enterré. De plus, je n’étais pas ignorante de ce que ça impliquait. Était-ce le moment de penser à ces choses ?

Avant que je ne puisse réfléchir plus en profondeur, il lâcha une dernière parole.

– Sers-moi donc du vin ! Et va te coucher puisque tu ne touches plus à ton assiette ! De toute façon, ce repas est fade !

J’acquiesçais docilement. Après tout, je n’avais aucune envie de rester à ses côtés. Aucun de mes parents ne m’était d’un grand secours pour affronter la mort de mon aîné. Chacun d’eux avait décidé de se renfermer. Ma mère et son apathie qui confinait à la folie… Mon père et son autoritarisme… À croire que si on ne lui obéissait pas, il était normal de mourir comme si sa parole avait plus de valeur que celle des autres.

Au milieu, je faisais de mon mieux pour tenter de faire tourner la maison. L’école où je me rendais chaque jour pour suivre l’enseignement de mademoiselle Higgins était ma bouffée d’air dans ce monde triste et sombre qu’était devenue ma vie.

L’enterrement eut lieu sous un soleil de plomb, avec un cercueil vide. Longtemps, je fixais cette boite en bois comme si je m’attendais à voir mon frère en surgir. Lorsqu’il disparut dans la terre, je sentis la tristesse me prendre. Parce qu’au fond, cela voulait dire que tout était fini. Marck ne serait plus jamais présent.

J’aurais souhaité laisser les larmes couler, pour sortir de mon être toute la peine que j’avais. Seulement, mon père avait réussi à traîner ma mère que j’avais habillée de sa tenue du dimanche, et je l’avais près de moi qui pleurnichait. Les gens venaient lui présenter leurs condoléances et elle ne faisait que répéter qu’elle avait tout perdu. À force de l’entendre, je me mis à lui en vouloir. À cause d’elle, je ne pouvais pas être triste. Il fallait que je sois forte. En plus, je ne l’avais jamais vu très proche de Marck. Lorsqu’il était en vie, elle lui reprochait souvent de ne pas être la copie de notre père. Mon frère ne prenait jamais mal les choses. Il riait en disant que l’on était tous différents. Sa gentillesse me manquait.

En raison de son acte de courage, presque toute la ville était venue pour lui rendre un dernier hommage. Ma mère en profita pour pleurer dans les bras de toutes ses amies. Le plus risible était que tant qu’il y avait du monde au cimetière, elle n’avait pas eu envie de partir. Dès que la foule avait disparue, elle s’était sentie mal et il avait fallu que je la soutienne pour rentrer. Mon père avait dû se rendre auprès d’un de ses patients. Peut-être était-ce une excuse pour ne pas supporter sa femme sur le chemin du retour ?

– Je suis si mal. Il faisait tellement chaud que j’ai besoin de m’allonger.

Elle essuya ses yeux.

– On aurait dû faire l’enterrement de nuit comme ça, il aurait fait plus frais !

Je ne pris conscience de ce que j’avais dit qu’au moment où la phrase était sortie de ma bouche. Ma mère me foudroya du regard.

– Aucun respect pour ton frère. Aide-moi à monter dans ma chambre. Je suis fatiguée !

Autant s’acquitter de cette tâche tout de suite, ainsi je serais plus tranquille pour m’occuper du dîner ensuite.

Une fois seule, je m’autorisais à pleurer. Alors que les larmes coulaient, j’avais l’impression que ma vie ne serait plus jamais heureuse. Je n’imaginais pourtant pas que les choses pouvaient devenir pires.

Le repas était près pour le retour de mon père. Mais lorsqu’il rentra pour s’installer à la table, je perçus une forte odeur d’alcool se dégager de lui. En silence, je servis le diner. En cet instant, je détestais mes parents avec la même force.


Texte publié par Nascana, 22 juillet 2021 à 07h13
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