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Tome 1, Chapitre 2 « Chapitre 2 » Tome 1, Chapitre 2

J’ai eu une enfance que tous auraient décrite comme paisible. Après tout, mon père était le médecin de la ville d’Auroradowns. Une petite bourgade sans prétention, perdue dans les vastes étendues désertiques. La majorité des gens qui vivaient là tiraient leur revenu de la mine à proximité. Les minerais et le bétail, deux ressources importantes, mais demandant beaucoup de travail.

À l’époque, je ne me préoccupais pas de ce genre de considération. Ce qui m’intéressait le plus, c’était de dévorer tous les livres qui passaient à proximité de mes mains. Peut-être en secret, rêvais-je de reprendre la place de mon père ? Ce à quoi je n’étais pas destinée. C’était avant tout le rôle de mon frère aîné. Marck était un garçon doux et à l’écoute des autres. Contre toute attention, c’était aussi un homme courageux. Ce qui lui coûta la vie. Ce jour particulier était resté gravé dans ma mémoire.

Alors que j’étais occupée à aider ma mère à préparer le repas, des cris résonnèrent dans la rue. Nous avions toutes deux tourné la tête vers la fenêtre, curieuses. Des coups vifs avait fait vibrer la porte et Marck était allé ouvrir. Notre père n’était pas à la maison ce jour-là. Il avait été appelé dans ranch proche pour soigner une blessure due à un coup de sabot.

– Docteur ! Vite ! Il y a eu un effondrement à la mine !

– Je suis désolé, mon père n’est pas présent, mais je vais faire mon possible pour vous venir en aide.

Je m’étais précipitée à la porte pour apprendre ce qu’il se passait. Un acte qui avait provoqué un soupir chez ma mère, mais que j’ignorais. Dans l’entrée, Marck avait saisi son vieux chapeau aux bords élimés avant de le poser sur sa tête. Sans savoir pourquoi à cet instant, une mauvaise impression m’avait prise. J’aurais souhaité avoir la force de lui demander de rester et plus encore, celle de pouvoir le retenir.

Il me sourit, posa la main sur mes cheveux et murmura d’une voix calme :

– Tout ira bien.

C’était mon grand frère. Le plus gentil de tous les aînés du monde. J’aurais cru chacune des paroles qui sortaient de sa bouche. Il reviendrait pour moi, puisqu’il ne pouvait pas me mentir.

La porte se ferma alors qu’il suivait les mineurs. À cet instant, j’ignorais encore que je le voyais pour la dernière fois. Ma mère m’avait appelé pour terminer de préparer le repas et je m’étais désintéressé de la question. Parfois, je rêve que mon père était présent ce jour-là, ainsi cela aurait été sa perte qui aurait été à déplorer. J’aurais pu continuer à vivre heureuse en compagnie de mon frère. Il m’aurait été possible de me marier et de fonder une famille.

Quelques heures plus tard lorsque mon père rentra, ma mère le mit au courant des derniers événements. Aussitôt, des grognements sortirent de sa bouche avant qu’il parte sur-le-champ. Du peu de mots qu’il avait prononcés et que j’avais entendu, il était en colère contre Marck. Comme à chaque fois, il ne le jugeait pas assez compétent pour s’occuper de certaines affaires. Mon frère lui prenait toujours les choses avec le sourire. Malgré les remontrances, il faisait de son mieux.

Malheureusement, la nuit vint à tomber sans que nous n’ayons de nouvelles de qui que ce soit. La tension ne faisait que s’accentuer au fur et à mesure que le temps passait. Ma mère finit par m’envoyer me coucher. Cependant même si je lui obéissais, il m’était impossible de dormir. Je m’interrogeai sur ce qu’il pouvait vraiment arriver à la mine. Le sommeil vint me trouver sans que je ne m’y attende.

Un fracas m’éveilla en sursaut. La porte d’entrée claqua. Aussitôt des pas précipités résonnèrent suivit par la voix de ma mère. Je me redressais sur le lit, prête à en bondir pour courir dans les bras de mon frère.

– Samuel, où est Marck ?

Le tremblement dans la voix de ma mère me figea. D’un ton sec, il éluda la question.

– Poses pas des questions dont tu as déjà la réponse !

Mon père s’avança dans la maison.

– Sers-moi plutôt à manger.

Le bruit d’un sanglot me fit jaillir de sous les couvertures. En chemise de nuit, je me précipitais vers le bas de l’habitation. Je ne prêtais guère attention au froid qui s’échappait des marches pour se rependre sur la plante de mes pieds. Ma natte battait mon dos à chacun de mes pas, mais je ne m’arrêtais pas pour autant.

En bas, je retrouvais ma mère à genoux sur le sol, des larmes dégoulinant de ses joues. Son visage se perdait dans ses mains. Plus calmement, je vins me placer derrière elle, une main sur son épaule. Elle ne réagit toujours pas avant de finalement me repousser.

– Puisque tu es là, sers-moi à manger, grogna mon père. Prouve-moi que tu es meilleure que ta mère !

Un frisson me parcourut en sentant son regard sur moi. Afin qu’il ne s’énerve pas plus, je me levais pour rejoindre la cuisine. Je forçais mon esprit à penser à autre chose pour ne pas sombrer dans la tristesse à mon tour. Après tout, pour le moment, on ne savait rien alors peut-être que Marck était toujours en vie.

Je lui servis une pleine assiette de soupe qui était restée au chaud sur le fourneau. Ensuite, j’entrepris de lui couper un morceau de pain. J’ignorais pas si je devais servir maman ou non.

Il commença son repas.

– Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Va donc coucher ta mère. Elle a besoin de repos. C’est difficile pour elle.

Je hochais la tête, trop contente de pouvoir m’enfuir. Son regard lourd me mettait terriblement mal à l’aise.

Dans l’entrée, j’aidais ma mère à se redresser puis nous nous dirigeâmes vers l’escalier. Le gravir fut difficile. À chaque instant, j’avais l’impression qu’elle allait s’écrouler sur moi. C’était comme si elle était devenue une vulgaire poupée de chiffon. Sa force avait disparu avec les larmes qui maculaient son visage.

Dans la chambre, il faisait noir. J’avais traversé l’habitation sans lampe à huile et pris le chemin en sens inverse de la même manière. Heureusement, je connaissais les lieux. Une petite pièce aux murs de bois dans laquelle un grand lit prenait la majorité de l’espace. Une malle était installée au pied de celui-ci, recelant les possessions vestimentaires de mes parents. Dans un coin, une coiffeuse qui faisait la fierté de ma mère attendait l’instant où elle prendrait soin d’elle. Ce ne serait pas pour tout de suite.

Après avoir confié un mouchoir à ma mère afin qu’elle fasse disparaître ses larmes, j’entrepris de la calmer comme elle le faisait avec moi. Je dénouais ses cheveux blonds pour les brosser. Contrairement à Marck, j’avais hérité de ceux de mon père : brun et indiscipliné. De même, je n’avais pas les yeux bleu pâle comme eux, mais plutôt d’une couleur foncée tirant sur le vert. Le genre auquel personne ne porte attention.

Avec application, je nattais les mèches souples avant de nouer un ruban autour pour les faire tenir. Ma mère ne réagit pas. En désespoir de cause, je sortis une chemise de nuit de la malle et entrepris de la déshabiller pour lui passer. Le sommeil lui ferait sûrement du bien. Telle une enfant, elle se laissa faire.

Une fois allongée dans le lit, je remontais les couvertures sur elle. Ma main se posa sur son épaule.

– Je suis là, maman.

Elle me repoussa. Un geste brutal qui brisa le cœur. Ne sachant plus que faire, je quittais la pièce.

– Je serais là, au cas où…

Aucune réponse ne me parvint. J’hésitais sur la suite. Devais-je retourner vers mon lit ou aller voir mon père en bas ? Pour éviter les problèmes, je descendis en silence pour regagner la cuisine.

– Avez-vous besoin de quelque chose, papa ?

Son regard se planta sur moi.

– Sers-moi du vin !

Je n’osais dire que maman n’aurait pas aimé cette idée. Après tout, ce n’était pas le moment de faire des histoires.

– Ton frère était un crétin, déclara-t-il. C’est ce qui l’a tué.

Il serra le poing alors qu’il disait ses mots. Ses yeux se fermèrent. Lui aussi souffrait. Mais même en le sachant, cette phrase me fit l’effet d’un coup de poignard dans le cœur. Pourtant, avec difficulté, je retins mes larmes.

– Assieds-toi.

D’un geste de la main, il me désigna la chaise en paille à son côté. Je m’y installais avec appréhension.

– Tu veux savoir ce qu’il s’est passé ?

Ma gorge se serra. Une forte envie de crier « non » me prit, mais j’en étais incapable. Mon père jugea que mon silence valait pour un consentement.

– Ce crétin plutôt que de soigner ceux qui étaient sortis et attendre qu’on lui ramène les blessés comme il aurait été normal de le faire pour tout médecin qui se respecte a décidé d’entrer dans la mine pour sauver une bande de pouilleux ! Il le savait pourtant que ce n’était pas la chose à faire. Après un éboulement, les boyaux nécessitent d’être consolidés pour être praticable. La moindre vibration peut causer un effondrement.

Je baissais la tête fixant un nœud dans le bois sur la table. Les mots arrivaient jusqu’à mes oreilles, je les comprenais, mais je ne voulais pas les accepter. J’avais trop mal. Marck mon frère adoré, celui qui prenait toujours du temps pour me parler ou m’apprendre des choses n’était plus. Mon monde se brisait.

– Tu veux le pire ? Sa mort n’a servi à rien. Il n’a sauvé personne. Il s’est juste fait ensevelir avec une bande de crétins qui rêvait d’être des héros.

Elle reconnaissait bien là, son aîné. Un homme qui n’hésitait pas à donner de lui-même pour protéger les autres. Quelqu’un d’une grande gentillesse.

– À présent, je n’ai plus de fils ! Plus de successeur ! Il ne me reste que toi !

Je ne répondis pas.

– Quel âge as-tu déjà ?

– Seize ans, papa.

Il hocha la tête.

– Seize ans… Qu’est-ce que je vais faire de toi ?

Comme je ne bougeais pas, il reprit la parole pour m’envoyer dormir.

– Bonne nuit, papa.

Je n’obtins aucune réponse, mais son regard me suivit à chacun de mes pas. Dès que je quittais la pièce, je me précipitais vers ma chambre, désireuse de lui échapper. Les larmes se mirent à couler lorsque je claquais la porte derrière moi. Normalement, je partageais l’endroit avec mon frère. Lui dormait sur le lit du dessus alors que moi, j’occupais celui du dessous dans un souci de gagner de la place. Souvent le soir, nous discutions à voix basse comme nous l’avions toujours fait depuis notre enfance.

Là, je me postais à la fenêtre. La lune attira mon regard. Cette nuit-là, elle était particulièrement brillante. Sa blancheur m’évoquait la glace. Cette vision pourtant magnifique ne m’apporta aucun réconfort. Je jetais un coup d’œil en contrebas, mais il n’y avait aucune trace de Marck. Alors à regret, je retournais m’allonger dans le lit, en tentant de trouver le sommeil.


Texte publié par Nascana, 14 mai 2021 à 23h50
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