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Tome 1, Chapitre 31 Tome 1, Chapitre 31

Toulouse, jeudi 27 mai 2032

« Toc ».

Lorsqu’elle gravit l’unique marche, le bruit de ses semelles lui revint en écho.

« Frrrrrrr » bruissa le rideau qu’elle tira pour se dissimuler.

La pénombre l’enveloppa, apaisante. Suzanne adorait cette vieille odeur de bois. Et ce je-ne-sais-quoi d’authentique, de vrai, dans cette atmosphère. Ce qu’elle appréciait moins, c’était la fraîcheur du lieu. D’habitude, elle apportait une laine ; aujourd’hui, sa visite n’était pas prévue. À l’opposé de la cabine, une porte roula sur ses gonds rouillés. Le gémissement, aigu, rebondit le long des hauts murs de pierre pour lui revenir, amplifié. Magnifié. Grandiose.

Le portillon protégeant la grille s’ouvrit : le prêtre, qui venait de l’inviter à entrer, se tenait prêt à l’entendre. Suzanne approcha une chaise de la paroi qui les séparait, se signa devant la croix, et s’assit. Elle prit une grande inspiration pour se donner du courage, puis approcha sa bouche des croisillons :

« Bénissez-moi Seigneur, car j’ai pêché, souffla-t-elle comme un secret.

— Au Nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit, je vous bénis, ma sœur. Que le Seigneur vous inspire les paroles justes pour vous confier en sa miséricorde.

— Amen.

— Combien de temps s’est écoulé depuis votre dernière confession ?

— Environ cinq mois. Je suis venue en janvier. Je crois. »

En fait, elle en était sûre, car la honte était encore vive. Pendant les fêtes, elle avait caché plusieurs paquets de papillotes en chocolat – offerts par Antoine – dans son placard à vêtements pour son usage personnel. Puis elle avait menti à Théodore en prétendant qu’il n’en restait plus. Il les finissait tellement vite qu’elle craignait qu’il ne les dévore tous, cette année encore.

« Oh oui, je me souviens… Je vous écoute, ma sœur. De quoi s’agit-il aujourd’hui ? »

Heureusement, le prêtre eut la délicatesse de ne pas lui rappeler les faits.

« Je me suis montrée faible. J’ai laissé le doute m’induire en erreur. J’ai… dévié du chemin.

— Que le Seigneur vous entende. Mais pourriez-vous, je vous prie, être un peu plus précise ? »

Suzanne passa une langue sur ses lèvres, cherchant ses mots avec soin.

« Disons que j’ai… cédé à la curiosité. J’ai visité une boutique païenne.

— Une boutique païenne ?

— C’est ça.

— De quel genre de lieu parlez-vous, au juste ? Allons, ma sœur, ne me dites pas que… ?

— Un cabinet de voyance, mon père, s’empressa de préciser Suzanne. »

À travers les grilles, elle perçut le soupir, soulagé, du religieux. Dans la cabine, il lui sembla que la température venait de gagner deux ou trois degrés.

Que s’est-il imaginé ?

Elle enchaîna rapidement pour dissiper sa gêne :

« Je ne sais ce qui m’a pris. J’ai eu comme une… impulsion qui m’a poussée à entrer. J’ai posé mes yeux sur ces babioles. Et j’ai même… »

Elle se pinça les lèvres, incapable de poursuivre. Comme elle avait honte ! Elle aurait voulu revenir en arrière et puis tout recommencer, différemment.

« Allons, ma sœur... N’oubliez pas que le Seigneur fortifie dans la foi celles et ceux qui reconnaissent leurs fautes avec contrition. Continuez, je vous en prie. »

— J’ai même osé m’asseoir à sa table et… »

Sa voix vacillait, à l’image des petites flammes dispersées dans la nef, de l’autre côté du rideau. Elle s’éclaircit la gorge et poursuivit :

« J’ai encouragé cette femme à lire mes vies passées. Et futures, aussi. Alors que je n’y crois pas… Je suis même partie avant la fin de la séance. »

Un court instant de silence accueillit ses aveux.

« J’ai eu tort, je sais. J’aurais aimé revenir à la raison plus tôt. Comment faire pour me racheter ? J’ai peur d’avoir déçu le Seigneur…

— Ma sœur, en avouant vos fautes, le Seigneur vous a déjà pardonné à moitié. Dites-moi seulement : avez-vous donné crédit à cette voyante ?

— Non, bien sûr que non ! Juste… mon argent.

— Je vois. »

Nouveau silence.

« J’aimerais savoir, reprit le prêtre, cette impulsion… d’où pourrait-elle venir ? Êtes-vous en tourment ? Quelque chose vous tracasse ? Vous savez pourtant que le Seigneur, dans sa grande miséricorde, est prêt à tout entendre.

— Eh bien… Je ne cherche pas à me justifier, mais je pense que je voulais essayer de comprendre. Avec tout ce qui se dit… Et puis mon mari, qui ne parle que de ça. Les vies passées, futures. La réincarnation.

— Intéressant. Continuez !

— L’ambiance est… houleuse depuis quelque temps, à la maison. Mon mari est persuadé que ces études sont véridiques. Il fait tout pour m’en convaincre. Il insiste, il insiste... Et j’ai beau lui expliquer, il ne respecte pas mon opinion. Nous ne faisons que nous disputer depuis des semaines. Des semaines… Non, des mois ! Et je suis fatiguée. Je pense que c’est ce qui m’a poussée à entrer dans cette boutique. Pour… comprendre. Et pour essayer de rétablir la paix entre nous.

— Je comprends mieux. Évidemment, rien ne saurait justifier le péché. Toutefois, sachez ma sœur que le cœur a ses raisons que la foi ne connaît point.

— Je… Pardon ? »

Il arrivait assez souvent au prêtre de sa paroisse de s’oublier dans des expressions trop alambiquées. La plupart étaient de son cru et Suzanne n’était jamais sûre d’en saisir le sens.

« Je veux dire que c’est le cœur qui sert Dieu, et non le simple fait de croire.

— Ah… »

Son silence appelait une explication plus détaillée. Le prêtre la lui fournit, non sans une pointe d’agacement :

« En laissant parler votre cœur, en agissant par amour et pour la paix de votre mariage, vous agissez aussi pour Dieu. C’est bien par amour que vous avez agi, n’est-ce pas, ma sœur ?

— Oui. Amour et curiosité… Mais surtout par amour. »

Par fatigue, aussi. Et lassitude…

« Vous n’avez jamais douté de la Vérité ? Jamais douté de votre dévotion au Seigneur ?

— Jamais.

— Bien. Si je peux me permettre, je vous inciterais à poursuivre vos efforts.

— Mes efforts ?

— Oui. Envers votre époux. Vous savez, discuter ne constitue pas un péché en soi. Ne soyez pas si dure envers vous-même, ni envers lui. Rien ne vous empêche de l’écouter, puis d’échanger – calmement – vos points de vue. Je vais vous dire, ma sœur… La curiosité ne fait pas partie des sept péchés capitaux. Et la tolérance, comme la compréhension mutuelle, sont de saintes vertus. Tant que vous restez fidèle au Seigneur ; tant que vous agissez par amour et pour rétablir l’harmonie entre vous, je ne vois aucune raison de vous fermer à ce sujet, ou à d’autres. »

Suzanne réfléchit un instant à ces dernières paroles. Elles lui semblaient très juste et merveilleusement déculpabilisantes. Elle se sentait déjà plus légère, comme si un poids énorme venait de quitter ses épaules.

« Merci, mon père. Je comprends. »

Quand même… elle s’attendait à tout sauf à des encouragements.

✲°˖✧*✧˖°✲

En sortant de l’Église, Suzanne se sentait un peu groggy. Un peu… sonnée. Elle s’avança d’un pas d’automate vers la place, le regard vague. Dans son esprit tournoyaient les saintes paroles de l’ecclésiastique. Il lui faudrait du temps pour les intégrer et les mettre en pratique.

Ouvrir son cœur et discuter… C’est tout ce qu’on lui demandait. Il n’était pas question de croire, ni de renier son Dieu et ses préceptes. Écouter n’est pas péché. La tolérance est une vertu. L’harmonie au foyer, un devoir conjugal. Elle ne trahirait rien du tout. Elle n’offenserait personne. Elle n’irait pas en enfer pour si peu.

Au centre de la place, elle leva les yeux sur la mère à l’enfant qui trônaient, tout de pierres vêtus, au centre de leur fontaine. Autour d’elle, quelques passants déambulaient, absorbés par leur quotidien. D’autres lézardaient sur des bancs, un sandwich dans une main, un livre ou un téléphone dans l’autre.

Un sandwich… Le poulet ! Mince, quelle heure est-il ?

13h30, indiquait la grande horloge au-dessus des portes de l’église.

Panique à bord. Elle avait oublié le repas ! Théodore devait être mort d’inquiétude. Et de faim, aussi. Ou peut-être seulement de faim, car elle n’était même pas certaine de lui manquer vraiment. S’apercevrait-il de son retard, si son estomac n’était pas là pour le lui rappeler ?

Elle ravala sa rancœur et sortit son téléphone de son sac. Plusieurs appels en absence, de Théodore. Son retard – et celui du poulet – n’étaient donc pas passés inaperçus. Elle le rappela aussitôt.

« Allo, Suzon ? Bon sang, où es-tu ?

— Je… passe au boucher et puis je rentre. Je me dépêche… Excuse-moi, j’ai eu un contre-temps.

— Ah… Ok. Je rentre aussi alors.

— Tu étais sorti ?

— Tu ne revenais pas : je suis parti te chercher.

— À pied ?

— Oui, bien sûr. Pour être sûr de ne pas te rater.

— Oh la la, mais c’est loin, pour toi ! Avec tes genoux, ça fait beaucoup de marche. Théodore, je suis vraiment désolé… Où es-tu maintenant ?

— Je suis presque arrivé à la boutique. Je fais demi-tour, du coup. Tu m’as fait une de ces peurs… Tu ne répondais pas, je croyais qu’il t’était arrivé quelque chose ! Bon, je vais chercher un bus pour rentrer. »

Elle raccrocha. Théodore ne semblait pas lui en vouloir. Et puis surtout, il s’était inquiété pour elle ! Et ça, ça méritait le plus gros poulet de chez le boucher. C’est d’ailleurs ce qu’elle demanda, une fois dans sa boutique. Puis, sourire aux lèvres, elle se pressa de rentrer.

À la maison, la table était déjà mise, mais Théodore pas encore rentré. Elle déposa ses affaires et se détendit sur le canapé en attendant son retour. Elle s’en voulait de l’avoir poussé à sortir, pour rien. Quand même, elle aurait dû penser à le prévenir…

Ses yeux se posèrent sur son classeur rouge, rangé au niveau de ses pieds. C’est là que Théodore stockait toutes les coupures de presse qu’il jugeait intéressantes. Elle n’avait jamais pris la peine de l’examiner : l’actualité l’intéressait peu et il lui en parlait tellement qu’elle saturait déjà d’informations.

Ouverture… Discussion. Paix et harmonie.

Un premier geste devenait nécessaire. Pourquoi ne pas commencer par là ? Théodore ne lui avait jamais interdit de toucher à son recueil. Et ce n’est pas comme si les articles allaient lui sauter à la figure pour lui manger le cerveau… Tant qu’elle s’efforçait de garder un minimum de sens critique, tout se passerait bien.

La curiosité n’est pas un péché… C’est le prêtre qui l’a dit.

Elle se pencha vers la table basse, attrapa l’épais classeur rangé en-dessous et le déposa sur ses genoux. Page après page, elle le feuilleta rapidement en se concentrant sur les titres. Quel travail de fourmi ! Chaque extrait de journal était trié par catégorie, puis scotché bien proprement sur une feuille d’imprimante, elle-même glissée dans un film plastique. Alors qu’elle progressait vers le centre, quelque chose glissa et tomba au sol.

Oups !

Une enveloppe. Suzanne se pencha pour la ramasser. « M. Théodore Leroux — Rhapsody Blue France », lut-elle à mi-voix. Voilà bien Théodore… À se servir de lettres officielles comme marque-page ! Est-ce qu’il l’avait ouverte, au moins ? C’était bien son genre d’oublier de traiter les tâches administratives… Combien de factures impayées avait-elle retrouvé dans des tiroirs ou autres ? Combien de pénalités avaient-ils dû payer à cause de ses étourderies ? Elle n’était pas certaine de vouloir connaître la réponse.

Voyons si c’est important.

Elle commença à détacher le rabat, quand sa conscience la rattrapa : et si c’était confidentiel ?

Le bruit d’une clef dans la serrure la fit sursauter. Dans le doute, Suzanne replaça l’enveloppe, referma le classeur dans un claquement et le replaça sous la table basse. Pourquoi tremblait-elle ? Elle n’avait rien fait de mal. Ce qu’elle pouvait être gamine, des fois… Pire que Théodore.

« Je suis rentré ! »

Elle se leva pour l’accueillir.

« Théodore, excuse-moi encore… Ça va, tes genoux ?

— ‘Pourrait aller mieux. Mais toi alors, qu’est-ce qui s’est passé ? Oh mais, ça sent bon…

— C’est pour me faire pardonner. Tu dois avoir faim, mettons-nous à table ! Je te raconterai après. »

Le repas servi, Suzanne commença par raconter des banalités, avant d’évoquer ce qui l’avait retenue en ville. Lorsque Théodore lui parut moins affamé, elle se lança :

« Ce matin, ça se bousculait, à la boutique. C’est rare de voir autant de monde.

— Ah oui ? C’est pour ça que tu es rentrée tard ? »

Il était temps d’avouer, même si elle craignait sa réaction. Lui en voudrait-il d’avoir retardé le déjeuner pour une histoire aussi futile ? Ou d’avoir gâché de l’argent ? S’il le lui reprochait, elle lui rappellerait la console qu’il s’était payée la semaine dernière… Tout ça pour continuer son jeu idiot.

Allez Suzanne, jette-toi à l’eau.

« Non… En fait, il s’est passé quelque chose. »

Théodore cessa de mâcher. Sa joue gonflée lui donnait des allures d’écureuil.

« Oh rien de grave, c’est juste un peu embarrassant. Tu promets de ne pas te moquer ? »

Il haussa les sourcils, puis reprit sa mastication.

« Je te le promets.

— Merci. »

Elle lui raconta ses aventures à la boutique de Shana la voyante. Théodore ne pipa mot jusqu’à la fin de son récit, mais son air ahuri prouvait qu’il n’en perdait pas une miette. Même que l’une de ses frites s’égara sur le chemin de sa bouche, s’écrasa contre sa joue avant de retomber dans son assiette.

« Oh, pardon... Je mange n’importe comment. Et tu es partie comme ça ? Tu as payé, quand même, pas vrai ?

— Bien sûr, enfin ! »

Il lui accorda un sourire, qui s’élargit de plus en plus.

« Alors comme ça, ton « moi d’avant » collectionnait les amoureux ? »

Piquée au vif, Suzanne lui lança un regard de reproche.

« Théodore, tu m’avais promis ! »

Il laissa échapper un rire. Un rire gentil, un rire poli, mais un rire quand même.

« Rooh, je ne me moque pas… J’ai seulement dû mal à t’imaginer là-bas. Elle a bien dit « libertine » ? Eh bien, je vais devoir me méfier maintenant ! Qui sait si tu ne caches pas un amant dans le placard ? Tiens, je vais aller vérifier. »

Elle fit la moue et cessa de manger.

« Allons, je plaisante… »

Elle sentit le pied de Théodore se rapprocher du sien – une façon de lui exprimer son affection. Mais Suzanne était fâchée. Elle s'écarta, il comprit.

« Mais enfin ? Je sais bien que tu n’as pas d’amant. Je le saurais si tu étais ce genre de femme... Tu ne crois pas ?

— Mmh. En tout cas, je ne l’ai pas laissée finir son baratin, à la voyante. Elle m’a tellement énervée !

— Ça, je peux comprendre, oui.

— Entre ça et ma collègue… Yolande pense que j’étais catcheuse dans une autre vie.

— Catcheuse ? »

Théodore écarquilla les yeux, ravi et surpris à la fois. Face à un tel enthousiasme, Suzanne se dérida et lui raconta cette dernière anecdote. Elle avait toute son attention et réalisa combien elle aimait ça.

« Je trouve ça plus crédible, déjà. Elle t’a bien cerné, cette Yolande.

— Théodore !

— C’était pour rire... Et donc, tu es partie de chez la voyante, et tu as réalisé que tu avais oublié ce pauvre mari mort de faim.

— En fait, non. Pas tout de suite.

— Ah non ?

— Non. »

Théodore la dévisagea avec insistance. Il attendait la suite, l’air curieux, mais pas fâché.

« Je me sentais tellement mal en sortant que je… suis allée me confesser. Je n’ai pas réalisé qu’il était si tard… Je suis désolée.

— Tu… Tu as fait quoi ? Tu t’es… confessée ?

— Oui…

Théodore était sous le choc. Ses joues prirent une teinte cramoisie. D’un geste vif, il porta son poing droit à sa bouche et mordit dedans. À cet instant, il lui apparut comme une cocotte-minute sur le point d’exploser. Suzanne baissa les yeux et tritura sa serviette de table, inquiète. Qu’avait-elle dit pour le mettre dans cet état ? Ça lui apprendrait à se confier… Elle n’aurait jamais cru qu’il se fâche pour une histoire de confession ; pour son retard ou pour avoir gâcher de l’argent, elle aurait mieux compris.

Après quelques secondes de lutte désespérée, Théodore finit par céder. Tel un bouchon de champagne qui saute, il éclata en un fou rire interminable, entrecoupé de hoquets. Mortellement vexée, Suzanne ôta la serviette de ses genoux, la claqua sur la table et se leva pour rejoindre sa chambre.

« Ma… Ma Suzon, parvint-il à articuler entre deux salves de rire. Mais non, attends… Hic ! Je ne voulais pas… mais reviens, enfin ! Très bien, j’arrête. Promis. Hic ! Désolé. »

Elle s’arrêta avant d’atteindre le couloir. Il s’était excusé… Elle pouvait lui laisser une chance. Une de plus. Elle se retourna et le vit prendre une grande inspiration. Ses joues étaient encore écarlates et il se tenait la poitrine d’une main.

« Voilà. Ça… ça va mieux. Et que… que t’a dit le prêtre ? »

À peine avait-il prononcé ce dernier mot qu’il s’était remis à pouffer. Cette fois, c’était trop ! Elle tourna les talons pour de bon et rejoignit sa chambre en claquant fort des pieds.

✲°˖✧*✧˖°✲

Suzanne ruminait, seule, assise sur son lit. Une larme de frustration encore suspendue au coin de son œil droit, elle tâchait de ravaler sa honte tout en gardant l’oreille vers le salon. Théodore venait de finir de débarrasser la table. D’après le bruit de la tuyauterie, il s’occupait maintenant de la vaisselle. Après ça, il irait faire sa sieste. Alors, elle pourrait sortir et poursuivre tranquillement le cours de sa journée.

Quand même, il y avait bien longtemps qu’elle ne l’avait pas entendu rire d’aussi bon cœur. Pour se payer sa tête, c’est vrai – pour ça, elle ne lui avait pas encore pardonné. Mais cette bonne humeur qu’il avait montré au repas, elle ne l’avait plus vue depuis longtemps. Elle lui avait tant manqué… Son rire, aussi, lui avait manqué.

Hélas, sa fichue fierté lui interdisait de revenir avant d’avoir reçu des excuses en bonne et due forme. Et sans éclat de rire, ni avant, ni pendant, ni après.

Lorsqu’elle entendit la porte voisine s’ouvrir puis se refermer, elle se leva, sortit sans bruit et retourna s’installer dans le canapé. Elle soupira, longuement. Elle pouvait reprendre possession des lieux et s’occuper comme bon lui semblait, sans avoir à se justifier ou craindre de jugement.

Elle saisit la télécommande posée sur la table basse… quand un bout de rouge accrocha son regard. Le classeur… Et Théodore qui dormait. Il était l’heure d’assouvir sa curiosité.

Pour la bonne cause.

Elle retrouva aisément la page où elle s’était arrêtée : l’enveloppe y était glissée. Et zut… Elle avait raté l’occasion de demander à Théodore de quoi il s’agissait… Mais avec tout ça, elle avait complètement oublié. Si elle ne s’en occupait pas de suite, elle risquait encore de passer à côté.

Ni une ni deux, elle sortit la lettre de son écrin et l’examina pour savoir quoi en faire.

Beaucoup de blabla dans les premières lignes. Vers le milieu, elle butta contre un mot et se figea, comme changée en pierre. Un ange passa. Puis un frisson lui parcourut l’échine, la ramenant brutalement à la réalité. Elle relut la lettre depuis le début, sans rien rater. Arrivée au point final, sa main s’échoua sur ses genoux, comme si les muscles de ses bras venaient de lâcher. Si elle s’attendait à ça…

Le choc.

Puis la réalisation.

La peur, enfin.

Sans attendre, elle récupéra son téléphone et se rendit dans son jardin, le plus loin possible de la fenêtre de son mari. Quelle heure était-il aux États-Unis ? 10h du matin… Parfait. Elle fouilla dans son répertoire à la recherche du nom de sa fille. Puis elle colla le combiné à son oreille et patienta. Sa poitrine se soulevait et retombait à un rythme accéléré. Elle entendait son cœur battre. Ses prunelles dansaient dans ses orbites, miroir de sa panique.

Dans sa main libre, elle serrait la lettre si fort qu’elle en conserva le pli.


Texte publié par Natsu, 28 juin 2021 à 10h10
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