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Tome 1, Chapitre 30 Tome 1, Chapitre 30

Toulouse, jeudi 27 mai 2032

« Pi, pii, piii piii… pi, pii, piii piii » pépiaient quelques passereaux.

Le meilleur réveil matin qui soit – celui des beaux jours. Suzanne ouvrit un œil. Une douce odeur de café s’infiltrait par les interstices de sa porte de chambre, flottait jusqu’à ses narines. Elle ouvrit l’autre œil, puis s’étira, longuement. Elle fit craquer son dos, se redressa et enfila ses pantoufles à fleurs. Puis elle ouvrit ses volets de bois aux charnières rouillées, et enfin sa fenêtre.

« Bonjour les bavards ! », lança-t-elle aux squatteurs à plumes de son jardinet.

Elle se frotta les yeux et traîna ses chaussons jusqu’à la salle de bain où elle fit un brin de toilette. Depuis la cuisine, elle entendait son mari qui s’afférait. Comme tous les matins depuis leur mariage, il se faisait un plaisir de lui préparer le petit déjeuner. Il fallait que tout soit prêt dès qu’elle posait le pied dans la cuisine. Son petit jeu consistait à prétendre que tout était apparu sur la table, comme par magie. Lui-même se tenait assis, derrière son journal, à remuer son café froid comme s’il n’avait jamais bougé de sa chaise. Il s’en amusait, et il savait qu’elle aussi. Même ces temps-ci où la météo entre eux était à l’orage, il n’avait jamais cessé.

Ce matin encore, il jouait son éternelle comédie.

« Bonjour, ma Suzon. »

Il écarta légèrement son journal pour lui présenter son front. Elle se pencha pour y déposer un baiser.

« Bien dormi ? » lui demanda-t-il, sans cesser de lire.

Elle grogna en guise de réponse. À quoi bon se fatiguer à lui donner des détails ? Il ne l’écoutait pas vraiment, de toute façon. L’actualité du jour dépassait de loin la qualité de ses nuits, sur l’échelle des intérêts personnels de Théodore. Alors, elle récupéra son arrosoir en métal – dont la peinture verte s’était presque entièrement écaillée, le remplit à ras bord et entama sa tournée matinale.

« Diding… Diding… Diding… » tintait la cuillère de Théodore.

Quand elle eut terminé, elle refit griller ses tartines, se servit en eau chaude et s’assit en face de son mari. Elle aimait ce moment de la journée car il lui offrait une sorte de trêve : au petit déjeuner, on ne se disputait pas. Au pire des cas, on mangeait en silence, plongé dans ses rêves.

« Rooh ma Suzon, tu sais ce que je viens d’apprendre ?

— Non ?

— On vient de trouver la forme réincarnée de Marc LeGuen ! »

Le nom lui disait vaguement quelque chose, mais il était bien trop tôt pour réfléchir. Elle préféra jouer les ignorantes que se casser le ciboulot.

« Qui ?

— Mais tu sais, cet acteur français… mort il y a 4 ou 5 ans.

— Connais pas.

— Mais enfin… Celui qui a joué dans « À l'ombre des oliviers » ?

— Ah.

— Eh bien… Il parait que le petit lui ressemble ! »

Cette nouvelle l’intéressait autant que son rond de serviette. Elle choisit de ne pas relever, espérant que son silence le décourage à poursuivre ses explications. Échec.

« C’est un petit bonhomme de 3 ans, un canadien. Apparemment, une partie de la famille de l’acteur s’est expatriée là-bas il y a longtemps. Il est tout blond, comme lui. Il a les mêmes yeux un peu tombants. Tiens, regarde ! »

Il retourna sa page vers elle pour lui montrer. Elle plissa les yeux et hocha la tête. Ne pas s’énerver. Respecter la trêve du matin. Rester coite et manger sa tartine.

« Incroyable, n’est-ce pas ? insista-t-il. Je me demande si le talent se transmet aussi. Qu’en penses-tu ?

— Théodore…

— Quoi ?

— Tu sais très bien ce que je pense de tout ça.

— Oui…

— Alors pourquoi tu m’en parles ? Si tu continues, on va encore en venir aux mots. C’est ça que tu veux ? »

Il se renfrogna et se tassa un peu plus derrière son rectangle de papier recyclé.

« Bien », conclut Suzanne en appliquant une couche généreuse de confiture par-dessus le beurre de ses toasts.

Désamorçage réussi, conflit évité. En revanche, ils ne décrochèrent plus un mot du repas – ce qui arrivait de plus en plus fréquemment. Si seulement Théodore avait su résister à cette folie qui s’était emparée du monde. Si seulement il pouvait comprendre – à l’image de Charlotte – qu’on pouvait avoir un avis contraire.

Elle, Suzanne, ne se laisserait pas contaminer par toutes ces mystifications. Il n’y avait qu’un Dieu, unique et bienveillant, et pour ce qu’elle en savait, la réincarnation n’avait jamais fait partie du dogme catholique. Libre aux gens de boire les yeux fermés les élucubrations de Rhapsody Blue. Pour sa part, même si le monde devenait cinglé, elle resterait fidèle aux enseignements de l’église. Quoiqu’il lui en coûte.

Le petit déjeuner terminé, elle débarrassa et se chargea de la vaisselle. En silence. Alors qu’elle essuyait la dernière coupelle, elle jeta un œil à Théodore. Avec son visage ainsi dissimulé, on aurait dit un gamin jouant à cache-cache, les pieds dépassant du rideau.

« Je vais à la boutique ce matin, dit-elle pour rétablir la communication. Je ramènerai de quoi déjeuner. »

Un grognement s’échappa de derrière le journal. Suzanne soupira et partit se maquiller. Qu’elle était lasse de leurs petites querelles… Il lui tardait que Théodore change de disque, qu’ils puissent enfin retrouver la paix au foyer.

✲°˖✧*✧˖°✲

Le quartier Bagatelle manquait de charme, mais Suzanne l’appréciait pour ses associations caritatives. Elle aurait aimé contribuer financièrement, mais sa petite retraite ne le lui permettait pas. À la place, elle offrait de son temps, plusieurs jours par semaine : distribution de repas en hiver, activités de loisirs pour enfants défavorisés ou, comme aujourd’hui, bénévolat dans une boutique de vêtements de seconde main.

Partie trop en avance par rapport à l’ouverture, Suzanne choisit d’emprunter un chemin différent de d’habitude. Plus long, mais plus paisible. Tout en marchant, elle tendit son visage à la caresse des rayons matinaux, sourire aux lèvres, yeux mi-clos. Rien de tel pour se calmer les nerfs…

C’est en quittant la zone résidentielle qu’elle l’aperçut : une petite échoppe dont la façade tranchait avec les bâtisses insipides des environs. Ses couleurs criardes évoquaient la robe d’une bohémienne, ou encore, la toile d’un chapiteau de cirque. Ce n’était pas la première fois que Suzanne passait par là. Et pourtant, elle ne l’avait encore jamais remarquée. Est-ce qu’elle venait d’ouvrir ?

Curieuse, elle s’approcha.

Un lourd rideau de velours bordeaux, tiré derrière la porte en verre, dissimulait l’intérieur. Une pancarte indiquait les horaires d’ouverture : 11h-21h. Juste au-dessus, en lettres jaunes sur fond bleu nuit, on pouvait lire : « Shana, guide spirituelle. Explorez vos vies antérieures et futures. »

Une médium, qui jouait avec les nouvelles fantaisies de l’actualité. Les yeux de Suzanne lancèrent des éclairs. Encore une personne qui abusait de la crédulité des pauvres gens… Quelle ignoble façon de gagner sa vie ! Comme si les mal nantis du quartier n’avaient que ça à faire de leurs maigres revenus. Voilà typiquement le genre d’activité qui gâchait tous ses efforts, à elle et ses amis bénévoles. Ce n’est pas d’espoir dont les miséreux avaient besoin ! Mais de vêtements décents et de pain sur leur table.

Elle se détourna en soufflant et poursuivit sa promenade d’un pas vif. Hélas, le cœur n’y était plus. Elle repensa à l’enfant dont lui parlait son mari, plus tôt. Le pauvre gosse… Elle imaginait sa maison prise d’assaut par les médias. Son quotidien bouleversé par la curiosité de plusieurs milliards de personnes. Dire que sa photo apparaissait dans le journal… Ses parents ne valaient pas mieux que les autres ; ils avaient ouvert leur porte au loup, cédant aux sirènes de la célébrité. Si en prime, ils finissaient par le jeter en pâture aux plateaux télévisés, c’était toute sa jeunesse qu’ils piétinaient. Tout ça pour quoi ? Un moment de gloire éphémère ?

Peuh…

Il y avait des jours comme ça où le monde la dégoutait. « Tu exagères toujours. », lui dirait Théodore, « Tout n’est pas noir ou blanc ». Avant de rencontrer son mari, elle ne s’intéressait guère à l’actualité. Et malgré toute l’affection qu’elle avait pour lui, elle regrettait parfois le temps béni où, dans sa petite boutique de fleurs, elle n’avait guère à se soucier de ce qui se passait dehors.

✲°˖✧*✧˖°✲

« Eh bien Suzanne, qu’est-ce que tu fais là, de si bonne heure ?

— J’étais sortie me promener. Et puis... j’ai changé d’avis. »

La responsable de la boutique la regarda de travers mais n’insista pas.

« Entre donc », lui dit Yolande en glissant les clefs dans la serrure.

Tandis qu’elles s’activaient à réordonner les rayons, deux autres bénévoles les rejoignirent.

« Hello vous deux ! Martine, je peux te charger de la caisse ? Denise, j’aurais besoin d’aide pour l’étiquetage. Suzanne, tu pourrais repasser les nouveaux arrivages ?

— Je m’en occupe. »

Suzanne disparut dans l’arrière-salle en laissant la porte ouverte pour entendre ses collègues discuter.

« Vous connaissez la dernière ? Il parait que le pape s’apprête à faire un discours pour – enfin ! – éclaircir ses positions vis à vis de la réincarnation.

— Il était temps. »

Suzanne hocha la tête, en silence. Personne ne la voyait, mais qu’importe. Elle déplia sa planche.

« Faut pas s’attendre à une révolution, non plus…

— Ouh là, non... Tiens, en parlant de réincarnation, mon petit-fils m’en a raconté une bonne hier.

— Ah ?

—Un de ses petits camarades répète qu’il était président dans sa vie antérieure. Du coup, c’est lui qui fait la loi.

— Quel âge ils ont ?

— 6 ans.

— Eh ben… Ça promet.

— Et toi Suzanne, ils le vivent bien tes petits enfants ? »

Mince… Impossible d’échapper au débat plus longtemps. Elle rapprocha la planche de la porte pour converser plus facilement avec ses collègues.

« Je crois, oui. Mais je n’en ai pas vraiment discuté avec eux.

— Dommage. Je pense qu’ils ont bien besoin d’échanger sur le sujet. »

Suzanne baissa la tête. Elle n’osait avouer qu’elle refusait de croire à tout ça, de peur d’être mise à l’écart. Elle risqua néanmoins une question :

« Et vous pensez quoi de ce gamin canadien qui partage le même code que… comment s’appelle-t-il, cet acteur, déjà ?

—Marc LeGuen ? Oui, j’ai entendu ça hier soir ! Le pauvre gosse. Il a rien demandé, lui.

— Ah, vous êtes d’accord, hein ?

— Oui… On devrait lui ficher la paix à ce gamin. J’espère qu’ils vont pas lui mettre la pression et le forcer à suivre les traces de… enfin, de ce qu’il était avant.

— Il manquerait plus que ça… »

Rassurée, Suzanne saisit une chemise et s’appliqua avec énergie à la déboutonner, à retourner ses manches et à l’aplatir sur sa planche. Elle avait craint que ses collègues aient, elles aussi, perdu la tête. Merci à Dieu, il n’en était rien… Dans ce cadre, au moins, elle pouvait relâcher sa garde. À la maison, elle avait toujours les nerfs à fleur de peau... La faute à Théodore et ses attaques incessantes. Elle comprenait bien ce qu’il tentait de faire. Mais de quel droit pouvait-il décider de ce qu’elle devait croire ou non ? Jamais, en cinquante ans de mariage, ils ne s’étaient autant chamaillés.

« Oh toi Suzanne, j’ai bien une petite idée de ce que tu étais, autrefois. »

Suzanne leva les yeux, sans comprendre. Plongée dans ses pensées, elle avait perdu le fil de la conversation.

« Pardon ?

—Catcheuse professionnelle ! annonça Yolande, visiblement très fière d’elle. C’est ça que tu étais, dans une vie antérieure. »

Martine et Denise pouffèrent. Suzanne fit la moue.

« Ça suffit de vous payer ma tête ?

— Oooh, pardonne-moi, Suzanne. C’est juste que… tu manipulais ta chemise avec une telle poigne ! »

Suzanne se détendit et se permit un sourire. Avec ces deux-là, elle ne restait jamais vexée bien longtemps.

✲°˖✧*✧˖°✲

Peu avant midi, elle quitta la boutique, direction le boucher. Elle voulait y acheter un poulet rôti et quelques poignées de frites – le repas favori de Théodore.

Elle se mit en route, sans se presser. Cette pensée l’attristait, mais la simple idée de rejoindre son foyer lui donnait le cafard… Cette situation ne pouvait plus durer. Elle devait agir, trouver un moyen de rétablir l’équilibre. Sinon, elle prendrait juste ses cliques et ses claques et partirait s’installer chez ses sœurs, en Bretagne, le temps que son mari se calme.

Une explosion de rouge, de jaune, de bleu et de vert lui fit lever les yeux. Tiens ? Comment était-elle arrivée là ? À quelques mètres se tenait cette fameuse vitrine bariolée croisée plus tôt. Distraite, elle avait dû, sans le vouloir, emprunter le même chemin que ce matin. Son étourderie l’avait un peu éloignée de son objectif, mais pas tant que ça.

Le rideau était ouvert, cette fois. On distinguait l’intérieur de la boutique. Lumineuse, propre, colorée. Attrayante. Au point de lui donner envie de pousser la porte. Craintive, Suzanne promena son regard à travers la vitre, sur les articles proposés à la vente. Des livres, des mini-peluches, des bijoux, des pierres, de l’encens, des jeux de cartes.

La curiosité est un vilain défaut. Un très vilain défaut.

Sa main se posa sur la poignée. Si la tenancière avait levé les yeux à cet instant, Suzanne aurait fui aussitôt. Au lieu de ça, elle se retrouva sur le seuil, le cœur battant tel celui d'une jeune fille à son premier rendez-vous. Elle se maudit pour sa faiblesse et faillit ressortir aussi sec, mais le regard de la vendeuse s’était déjà posé sur elle.

« Bonjour ! »

Elle devait avoir 25 ans tout au plus. Avec sa crinière noire et frisée, ses grandes lunettes rondes et son air un peu endormi, elle lui rappelait Charlotte quelques années plus tôt. Rien à voir avec l’image qu’elle se faisait de Shana, la guide spirituelle. Pas de robe patchwork bariolée. Pas de bracelets dorés ni d’anneaux aux oreilles. Pas même de foulard dans les cheveux. Cette jeune femme avait l’air parfaitement normale. Avec son air propret, elle aurait pu travailler au salon d’esthétique du trottoir d’en face. Était-ce ce qui l’avait encouragé à entrer ?

« Vous cherchez quelque chose en particulier ? Vous venez pour une consultation ? »

Suzanne se retourna une dernière fois vers la porte. Partir ? Rester ? Rester. Quelque chose en elle – son intuition ? – lui soufflait de laisser une chance à Shana. Elle voulait comprendre…

« Euh… oui, bredouilla-t-elle, indécise. Je viens pour une consultation.

— Ah, très bien. Dans ce cas, veuillez me suivre s’il vous…

— Attendez ! C’est la première fois que je fais ça et… j’aimerais d’abord en savoir un peu plus. Par exemple, combien ça coûte. Et combien de temps ça prend.

— Bien sûr ! C’est tout à fait normal. Tenez, venez par ici. Asseyez-vous. »

La voyante lui indiqua une table au fond du magasin. Je ne peux pas croire ce que je suis en train de faire… Suzanne prit place de l’autre côté, dos à la porte. Shana s’assit en face et lui glissa un prospectus qui mentionnait : 60 euros la consultation de 30 minutes, plus 10 euros par quart d’heure supplémentaire.

— Est-ce que ça vous convient ?

— Oui… Je crois. »

Elle n’avait aucune idée du tarif habituel pour ce genre de service.

« Parfait. Attendez-moi, je vais fermer la boutique. »

Suzanne déglutit en l’observant accrocher un panneau « en consultation » à la porte, verrouiller cette dernière et tirer le rideau.

« Excusez-moi, dit-elle en se rasseyant. Bien, il est… 12 :13. Commençons ! Pourriez-vous me donner votre main ? Celle que vous voulez. »

Elle lui tendit la droite. Shana la prit entre les siennes, ferma les yeux, puis resta immobile un moment, à ne rien faire d’autre que lui transmettre sa chaleur. Suzanne remua sur sa chaise, mal à l’aise. Elle n’aurait jamais dû rentrer… Soixante euros ! L’équivalent de trois poulets rôtis.

Shana rouvrit les yeux et commença à détailler les lignes de sa paume. Elle les traçait avec le bout de son index aux ongles manucurés. Tout doucement. Ses gestes la chatouillaient.

« Je ressens une grande force de caractère… Beaucoup de courage. Du bon sens. De la droiture, aussi. Beaucoup d’amour. Vous aimez protéger les autres. N’est-ce pas ? »

Méfiante, Suzanne hocha la tête. Ce portrait lui correspondait plutôt bien, elle devait le reconnaître.

« Puis-je vous demander votre prénom ? »

Elle le lui donna.

« Bien. Relaxez-vous, Suzanne. Essayez de penser à des souvenirs agréables. J’ai besoin d’un peu de temps pour démêler ce qui appartient au présent, au passé et au futur. »

Shana referma les yeux ; Suzanne leva les siens au ciel.

« Dites… Je peux vous poser une question ?

— Bien sûr !

— Vous n’utilisez pas de cartes, de boule de cristal, ce genre de choses ? »

Shana rouvrit les yeux et prit un air amusé.

« Non, tout ça c’est juste pour le spectacle. Pour faire plaisir au client. En vrai, on n’en a pas besoin. Quand on a un don, je veux dire.

« Et vous en avez un ?

— À votre avis, répondit-elle avec un petit sourire énigmatique très agaçant. Allons Suzanne, concentrez-vous avec moi. »

Elle s’efforça de se discipliner. Personne ne l’avait forcée à entrer ici. Elle devait assumer ses actes, jusqu’au bout. Autant ne pas payer pour des prunes !

« Je sens des croyances… des convictions très fortes. Mais je crois qu’il ne s’agit pas que de vous. Il me semble que vous possédiez déjà cette caractéristique dans votre vie passée. Attendez, oui… Je commence à y voir plus clair. »

Allons bon… Elle va aussi me faire le coup de la catcheuse ?

« Ça y est, je la vois ! Votre moi d’avant !

— Ah ?

— Oui. Je vois une femme d’une autre époque. Début vingtième, je crois. Une romancière. Une femme de tête, qui n’a pas froid aux yeux. Un peu garçon manqué. Je vois un nom… Constance.

— C’est très précis !

— Ça dépend des clients. Je vois aussi que vous êtiez bien entourée. Il y a un premier homme. Puis un deuxième, plus âgé. Un mariage. Un troisième homme, enfin. Le plus jeune de tous. Eh bien Suzanne, il semble que vous étiez un peu libertine par le passé, conclut-elle avec un petit rire. »

À ces mots, Suzanne se transforma en cocotte-minute. Elle sentit la pression monter en elle, jusqu’au point de rupture. Que ses collègues bénévoles se moquent gentiment, passe encore. Mais se faire traiter de libertine par une parfaite inconnue, voilà qui dépassait les limites de l’acceptable. Elle retira sa main et fouilla dans son portefeuille sous le regard affolé de Shana la voyante.

« Suzanne ? Que faites-vous ?

— Je m’en vais.

— Mais enfin, nous n’avons pas terminé ! Je n’ai même pas encore examiné votre vie future…

— J’en ai assez entendu, merci. Tenez. 60 euros, n’est-ce pas ?

— Euh… Eh bien. Ça ne fait que vingt minutes, répondit-elle d’un air désolé.

— Peu importe, gardez tout. Au revoir, mademoiselle. »

Suzanne se leva et sortit sans se retourner.

Ah, mais quelle idiote ! Qu’est-ce qui m’a pris ? Et Théodore qui doit m’attendre, avec ça…

Elle renifla et se rendit compte qu’elle était au bord des larmes. Elle se sentait faible et lasse. Incroyablement lasse. En colère contre elle-même, aussi. En pénétrant dans cette boutique, elle avait le sentiment d’avoir trahi quelqu’un ou quelque chose.

Elle accéléra le pas, direction la boucherie sur la place de l’église. Le cloché de Sainte Madeleine se dressa bientôt devant elle. Suzanne s’arrêta devant le bâtiment sacré, celui qu’elle fréquentait chaque dimanche depuis tant d’années. La vue de ces murs hauts et froids, solides et immuables, apaisèrent son cœur. Elle se signa, par réflexe. Sa main tremblait.

De l’autre côté de la place se trouvait le boucher. Elle lui jeta un dernier regard avant de s’en détourner. À gauche de l’entrée principale de l’église s’en trouvait une autre, plus petite, conduisant à l’avant-nef. D’un geste résolu, elle poussa la porte et disparut à l’intérieur, happée par un rideau d’obscurité.


Texte publié par Natsu, 21 juin 2021 à 07h05
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