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Tome 1, Chapitre 27 Tome 1, Chapitre 27

Toulouse, samedi 8 mai 2032

« Pioup… Piouuuup… Pioup. Pioup. Piouuuup… »

Depuis son canapé, Théodore se cramponnait au petit appareil en plastique noir. Comme il transpirait sous l’effort, l’objet glissait parfois sous ses doigts. Son front, tout plissé de concentration, laissait penser à un accordéon pressé au maximum. Quant à sa posture, elle rappelait celle d’un chien de chasse en position d’alerte ; buste projeté vers l’avant, muscles raidis, regard fixe. Seules ses pupilles se mouvaient, ainsi que ses mains qui s’agitaient sur les boutons.

Sa proie, un tigre gigantesque aux reflets bleus, ne cessait de le narguer. Elle le surprenait sans arrêt par son allonge démesurée : ses attaques de griffes le labouraient chaque fois qu’il tentait une approche. L’art de l’esquive lui échappait encore ; il manquait d’entraînement. Un nouveau coup de patte de la créature l’envoya à terre. Sa barre de vie clignotait déjà, c’était bientôt la fin. Déjà trois fois qu’il se mesurait à lui, sous différentes formes. Un jour, il réussirait… Si Léonie le lui permettait.

Théodore tenta une dernière attaque désespérée. Pour l’honneur. Il n’allait quand même pas se laisser griffer à mort sans protester ! Le coup de grâce tomba. L’aigle royal chuta aux pieds du félin, vaincu. Il avait encore perdu. Mais cela faisait partie du jeu… Le cycle de la vie, tout ça.

Il soupira en laissant retomber la manette sur ses genoux. Devant ses yeux défilait la cinématique de mort. L’aigle n’avait pas été très efficace… Laquelle de ses formes allait-il choisir ensuite ? Laquelle permettrait de venir à bout de ce nouvel ennemi ?

« Mais enfin, qu’est-ce que tu trafiques ? C’est quoi ce boucan ?

— Oh ma Suzon ! Tu es rentrée. Je ne t’avais pas entendue… Veux-tu que je baisse le son ? »

Comme elle ne répondait pas, il se tourna à demi et croisa son regard. Elle se tenait à l’angle du canapé, sourcils froncés, mains sur les hanches. Théodore connaissait cette posture. C’était celle du soupçon. Et rien de plus normal : il l’avait plutôt mal menée ces derniers temps. Mais elle, aussi, ne lui rendait pas la tâche facile, à camper sur ses positions. Si seulement elle acceptait de s’ouvrir un peu, tout se passerait tellement mieux.

Les yeux de Suzanne se tournèrent vers l’écran. L’aigle avait laissé place à un enfant humain, armé d’un simple bâton, l’avatar de base du jeu. Intelligent, mais faible physiquement.

« Tu… veux jouer ? proposa-t-il à sa femme en indiquant la deuxième manette sur la table. C’est possible, à deux.

— Depuis quand tu aimes les jeux-vidéos ?

— Je jouais un peu, quand j’étais étudiant. Après, je n’y ai plus trop touché.

— Tu t’es acheté ce truc ?

— Mais non, voyons… C’est Léonie qui l’a ramené mercredi pour qu’on joue ensemble. Et puis elle l’a oublié. Elle le récupère la semaine prochaine.

— Oh. »

Sur l’écran de télé, le petit humain traçait des cercles dans la terre avec ses doigts de pieds nus. Il s’impatientait. Théodore s’en voulut de le faire attendre ainsi. Il se pencha en gémissant, attrapa la deuxième manette et la tendit à sa femme. Elle posa ses yeux dessus. Puis sur Théodore. Puis sur l’objet, de nouveau. Avec la réticence d’un aimant que l’on écarte d’une surface métallique, une de ses mains se détacha de sa hanche pour saisir l’appareil. Elle contourna la table basse pour s’asseoir à côté de lui, sans un mot.

« Comment ça marche ? » demanda-t-elle enfin, d’une voix mal assurée.

Théodore la trouva touchante. Pour une fois qu’elle rentrait dans son monde… Hélas, il ne comptait pas l’épargner pour autant. L’heure de la trêve n’avait pas encore sonné. Elle ne sonnerait que lorsque Suzanne aurait rendu les armes. Il fallait qu’elle comprenne… Tout ça, c’était pour son bien. Pourquoi s’acharner, sinon ? Il n’était pas homme à aimer blesser autrui, son épouse encore moins que les autres.

Il lui sourit et pressa quelques boutons pour démarrer une nouvelle partie en mode multijoueurs.

« Je vais te montrer. »

Sur l’écran se tenaient à présent deux petits humains. Une petite fille et le même garçonnet que tout à l’heure. Chacun possédait un bâton de combat.

« Ça c’est toi, à droite. Le but du jeu, c’est de progresser vers une sorte de monde idéal. Mais pour y arriver, il faut traverser plusieurs zones hostiles… Un peu comme des épreuves qui te testent pour savoir si tu mérites de gagner. Et plus tu avances dans le jeu, plus tu deviens fort. Tu comprends ?

— Oui… Mais tu sais, je suis nulle à ça. Je ne veux pas te faire perdre ton temps.

— Mais on s’en fiche ! Allez, essaie. Tu vas voir, c’est amusant. »

Les deux petits humains progressèrent dans la jungle épaisse contenue dans l’écran télé. Théodore indiqua à sa femme les commandes pour sauter ou manier son arme. Elle semblait nerveuse, mais ne se débrouillait pas si mal. En fait, elle l’impressionnait.

« Oh non, qu’est-ce que c’est ?

— Le premier combat… Fais attention ! C’est un écureuil…

—Boh ça n’a pas l’air bien méchant.

— Que tu crois. Celui-ci est vraiment sournois. Il m’a déjà tué une fois.

— On est vraiment obligé de le tuer ?

— Ce n’est pas un vrai animal… C’est un esprit magique. Une épreuve pour ton personnage. Il est juste là pour nous tester. Tu as déjà vu un écureuil vert à ailes, toi ?

— Non.

— Bon, alors, tu vois ! Allez, c’est parti. »

Ils s’engagèrent dans la lutte. Suzanne se prit au jeu. Elle appuyait un peu au hasard sur ses boutons, ce qui se révélait, au final, plus efficace que ses pauvres stratégies à lui. Il se sentit vexé.

« Si on arrive à le vaincre, on pourra ensuite prendre sa forme. Elle s’ajoutera à notre liste de réincarnations possibles. On pourra la choisir, la prochaine fois qu’on meurt. Tu verras, dans certaines situations, un écureuil vaudra mieux qu’un enfant. Mais pas contre le tigre… J’ai déjà essayé. »

Suzanne l’écoutait à peine, concentrée sur le combat. Il lui laissait la part belle et se tenait un peu en retrait pour lui permettre de pratiquer – et de mieux observer ses réactions. Comme elle ne percutait pas, il en rajouta une couche :

« Si ça se trouve, c’est pareil en vrai. Si tu surmontes toutes les emmerdes de ta vie, alors tu as le droit de choisir la forme que tu prendras dans la prochaine… Et sinon, tu récupères un corps au hasard, à tes risques et périls. Au final, c’est pas si différent du christianisme. Si t’es un bon chrétien, tu… »

Lorsqu’il vit les mains de sa femme se figer sur la manette, Théodore s’interrompit. Il déglutit et cessa de jouer. L’écureuil en profita pour sauter à la tête de l’avatar de Suzanne, toutes griffes dehors.

En avait-il trop dit ? Il avait pourtant essayé d’inclure ses croyances, cette fois. Pour faire un parallèle. Soit ça passait, soit ça cassait… Pourvu que ça passe ! Sinon, il ne donnait pas cher de sa peau. Cette façon d’amener le débat, tout en douceur, aurait peut-être plus de chances de fonctionner que leurs habituelles prises de bec sur le sujet. Allait-elle enfin accepter l’idée de la réincarnation ? Le regard qu’elle lui jeta lui ôta tout espoir.

« Oh Théodore…

— Ben quoi ?

— Pourquoi tu gâches tout, comme ça ? »

À l’écran, l’avatar de Suzanne gisait à terre, sans vie. L’écureuil avait bondi sur le sien et s’en donnait à cœur joie, profitant de son inaction. Sa barre de vie se réduisait peu à peu.

« Je ne gâche rien du tout, c’est toi qui t’obstines et refuses d’en parler. Il serait peut-être temps d’accepter la réalité, non ? Rhapsody Blue n’est plus la seule institution à avoir démontré le phénomène. D’autres scientifiques ont reproduit l’expérience et sont arrivés aux mêmes conclusions ! Et puis tu y penses à Loli ?

— Loli ? Mais de quoi tu parles ?

— Mais tu sais ! La fameuse vache qui possède le code RB d’un mort. Lorence, un australien, je crois. Tu n’as pas suivi ça, non plus ? Mais sur quelle planète tu vis, Suzanne ?

— Pff… Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre…

— Mais enfin, ouvre les yeux ! Tout ça est réel ! Qu’est-ce qu’il te faut pour comprendre ? Plus de preuves ? C’est pourtant pas ce qui manque.

— Théodore, ça suffit ! Pourquoi tu insistes comme ça ? Qu’est-ce que ça peut bien te faire, ce que je crois ou pas ?

— Ça… Je… »

Je ne peux pas te le dire… Pas encore.

« Ça me tue, de te voir te voiler la face comme ça ! Voilà pourquoi. Ça me rend triste. Et ça m’énerve que tu nies et que tu tournes en dérision ce que moi, je crois. »

Elle le dévisagea un instant. Théodore sentit son cœur se serrer lorsqu’il vit les lèvres de Suzanne trembler et quelques larmes poindre au coin de ses yeux. Le remords l’assaillit. Sa gorge se noua d’angoisse. Il s’était laissé emporter… Il l’avait blessée, encore. Pourquoi était-ce si difficile ? Il tendit une main vers elle, dans une tentative d’apaisement. Elle l’ignora.

« BAM » fit la manette qu’elle projeta sur la table, et qui glissa jusqu’à retomber sur le tapis.

Quelques secondes plus tard, elle avait disparu dans sa chambre. Lorsqu’elle claqua sa porte, tous les murs de la maison tremblèrent sous le choc.


Texte publié par Natsu, 4 juin 2021 à 04h50
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