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Tome 1, Chapitre 26 Tome 1, Chapitre 26

Tampa, Jeudi 22 avril 2032

« Keitaro, vous auriez une minute ? »

L’ingénieur tressaillit au contact de la main venue se poser sur son épaule. Angélica… Il fit pivoter sa chaise à roulettes pour lui faire face. Quelque chose avait changé en elle. Ce n’était pas la première fois qu’il se faisait cette réflexion. Deux mois s’étaient écoulés depuis leur première publication. Pendant cet intervalle, le caractère de sa collègue argentine avait… évolué. De quelle façon ? Il n’aurait su le dire avec précision. Elle était juste différente. Moins agressive. Plus… enjouée peut-être. Ou plus jeune ? En un mot, elle rayonnait. Pas seulement dans leurs bureaux, mais aussi sur les écrans et dans la presse. Elle était devenue le visage et la voix de leur équipe dans les médias. Son sourire charismatique était partout, tout le temps. Il avait devant les yeux une Angélica 2.0 et son énergie l’impressionnait.

« Euh oui… Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je me demandais… Votre idée de plateforme de volontaires a tellement bien marché, qu’on pourrait peut-être passer au cran d’après.

— C’est-à-dire… ?

— En fait, je trouve ça dommage qu’on se limite aux pays membres du système Rhapsody Blue. Seize pays, ça reste assez peu… Pourquoi ne pas étendre nos recherches ailleurs ? »

Keitaro cligna des yeux et la fixa, incrédule. Il n’y avait pas que son énergie qui le fascinait. Son ambition, aussi. Ce n’était pas devenu qu’un visage médiatique, mais aussi un moteur. Leur moteur, à toute l’équipe.

« Vous voulez dire, encourager d’autres pays à utiliser le système Rhapsody Blue ?

— Oh non, rien d’aussi compliqué… Je pensais plutôt à un enregistrement massif de personnes, dans les pays non-membre. Nous pourrions y envoyer des équipes munies de casques RB et proposer à ceux qui veulent de passer au scanner ?

— … comme ce qu’on fait déjà pour les animaux ? »

Le mois dernier, Rhapsody Blue avait engagé quelques centaines de vétérinaires. Équipés des tout nouveaux casques RB à taille modulable, ils avaient pour mission d’enregistrer un maximum de créatures. Différentes sortes de stimulations neuronales étaient prévues en fonction des espèces. Un projet dont Keitaro attendait les résultats avec impatience.

« Oui enfin… Ce n’est quand même pas la même chose, répondit-elle, mal à l’aise. Pour commencer, pas besoin de leur injecter de puce – ¡vaya! ce serait vraiment ignoble... Et puis il faudrait proposer une contrepartie, pour leur donner envie de contribuer.

— Je me demande si les pays concernés nous laisseraient faire… Il s’agit quand même d’enregistrer leurs citoyens dans la base de données américaine, n’est-ce pas ? »

Angélica approuva et réfléchit un instant. Elle semblait vraiment tenir à son idée.

« Et si, avec le code RB, on ne récupérait que des infos de type passeport ? Ça poserait aussi problème ? En fait, ça reviendrait à offrir des milliers de billets d’avion pour les US. Pour bien moins cher.

— Ça pourrait passer, en effet.

— En plus, comme nous ne sommes plus les seuls à avoir publié sur le sujet, Rhapsody Blue a plutôt la cote, en ce moment. Profitons-en !

— Je… vais en parler à Denzel. »

Un sourire illumina le visage de la jeune femme. Keitaro lui sourit en retour. Son enthousiasme était communicatif.

« Merci, Keitaro. Vous êtes le seul à pouvoir le convaincre. Moi il ne m’écouterait pas… Denzel vous respecte beaucoup. Et je comprends ! Votre programme d’analyse de données est une merveille. Et votre idée de plateforme de volontaires, c’était du pur génie. »

Keitaro sentit une bouffée de chaleur l’envahir. D’une main, il desserra légèrement son col de chemise et se gratta la gorge. Ce faisant, il surprit Varun qui l’observait depuis son poste d’un air amusé. Le feu remonta depuis son cou jusqu’à ses joues, envahit ses tempes ; il se tourna de nouveau vers la jeune femme.

« N’exagérons rien…

— Je n’exagère rien. Sans vous, nous n’aurions jamais été aussi loin en si peu de temps.

— Je… J’en sais rien. Peut-être.

— En tout cas, pensez-y. Imaginez toutes ces nouveaux jumeaux RB que nous pourrions découvrir !

— Oui... J’imagine bien. Laissez-moi en parler à Denzel d’abord. Je vous tiendrai au courant.

— Keitaro, vous êtes une crème ! »

Au comble de l’embarras, il redressa ses lunettes et hocha vaguement la tête avant de pivoter vers son écran. Angélica, ravie, se détourna et repartit à son poste. Lorsqu’elle se fut éloignée, un immense soulagement l’envahit. Il porta ses deux mains, fraiches, à ses joues pour tenter d’en diminuer la température.

Oui, Angélica avait bien changé. Jamais, auparavant, elle ne l’avait traité ainsi. À l’entendre, il était devenu le héros de leur équipe. Elle, le visage et le cœur, lui le cerveau. Et son admiration le flattait plus que de raison – et ça, Varun l’avait sans doute bien compris.

Revers de la médaille : elle rendait la décision de son retour au Japon encore plus difficile.

✲°˖✧*✧˖°✲

Depuis la publication de leur premier papier, l’équipe avait retrouvé un rythme plus raisonnable. Finis, les allers-retours en commun avec Angélica, qui adaptait souvent ses horaires en fonction de ses filles. Ce soir encore, Keitaro rentrerait seul. Ou en tout cas, c’est ce qu’il pensait jusqu’à ce qu’une voix l’interpelle à la sortie des ascenseurs.

« Keitaro ! »

Il se retourna et vit… son collègue indien. Prévisible. Depuis toujours, les dieux s’ingéniaient à créer pour lui les situations les plus embarrassantes. Et ils s’en sortaient à merveille ; Keitaro n’en manquait jamais. Et il semblerait que ce soir ne fasse pas exception.

« Oui ?

— Dites, ça vous dirait d’aller boire un verre, tous les deux ? »

Non. Bien sûr que non. Dis-lui que non.

« Euh… Peut-être pas ce soir. Je suis fatigué. Je pense que je devrais rentrer.

— Ok ok, je comprends. Vous logez à Tampa West, c’est ça ?

— Ou… oui ?

— Ce n’est pas exactement sur mon chemin, mais je peux faire un bout de trajet avec vous. J’aimerais vous parler d’un truc…

— Ah. Très bien… Allons-y, alors. »

Et voilà. Comme d’habitude, il n’avait pas réussi à refuser. Quelle bonne poire.

« À pied ?

— Oui, ce serait mieux. »

Si Keitaro appréciait Varun, sa présence le rendait mal à l’aise depuis l’épisode de la caméra – utilisée pour espionner son ordinateur. Il lui avait pardonné cet écart, mais s’en méfiait toujours un peu.

Ils traversèrent la route, puis longèrent le parc vers l’ouest. Keitaro profita du silence pour replacer son oreillette traductrice, enlevée un peu plus tôt. Il essayait de s’en passer dans les situations informelles, mais l’air sérieux de son collègue l’en dissuada.

« Ça s’est bien rafraichi, depuis ce matin, fit remarquer l’indien.

— Oui… C’est vrai. »

Mais enfin, que voulait-il ? Sans doute pas parler météo... Il le vit jeter un œil derrière lui, puis sur le trottoir d’en face.

« Pardon… Je voulais m’assurer de ne pas être entendu.

— Il y a problème ?

— Pas vraiment. Je voulais juste… vous rendre un service. Keitaro, ça vous dérange si j’en viens directement au fait ?

— Au contraire, allez-y.

— Très bien. »

Le détective plaça ses mains dans ses poches et baissa la tête un instant, cherchant ses mots.

« J’ai remarqué la façon dont Angélica se comporte avec vous, depuis quelques temps.

— … c’est-à-dire ? »

Keitaro voyait exactement ce que Varun signifiait par-là, mais préféra jouer les ignorants. Après tout, qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire ?

« Disons qu’elle semble… vous apprécier beaucoup.

— Ah… Peut-être. J’avoue que ses éloges me gênent un peu, parfois.

— Ça vous gêne, vraiment ? Dans ce cas, c’est tant mieux.

— Tant mieux ? Comment ça ? »

Un silence maladroit s’installa entre eux.

« Désolé, je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise », reprit Varun en lui frappant l’épaule.

Keitaro se relaxa un peu. Si le contact physique d’une femme le rendait nerveux, ce genre de familiarités entre hommes était chose commune au Japon.

« Je ne sais pas quelles sont vos intentions. Et vous faites bien ce que vous voulez… »

Keitaro le dévisagea, surpris et inquiet à la fois. Il redoutait la suite et préféra, dans le doute, dissiper tout malentendu :

« Je suis marié, vous savez, dit-il à Varun. J’aime ma femme. Et je lui suis fidèle.

— C’est tout à votre honneur. Dans ce cas, je n’ai plus rien à vous dire. Je me demandais, quand même… Elle vous a déjà parlé de Gabriel ?

— … Gabriel ? Non. Qui est-ce ? Son petit ami ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas osé lui demander. Et je n’en ai pas l’intention.

— Pourquoi me dites-vous ça ?

— Oh… J’imagine que c’est parce que je vous aime bien. J’ai pensé que ça pourrait vous intéresser, au cas où… enfin, vous savez. Et je voulais vous éviter le même genre de… situations gênantes. Vous éviter de vous prendre une veste, en fait. Notez que ça a peut-être changé, depuis. Elle est peut-être passée à autre chose qui sait ? En tout cas, moi je ne m’y risquerai plus.

— Je n’ai pas l’intention de risquer quoi que ce soit.

— Oui, bien sûr. Désolé… Je n’en reparlerai plus. D’ailleurs, je pense que je vais prendre le bus, à l’arrêt d’en face. On se voit demain ! Bonne nuit, chef. »

S’il s’attendait à ça…

Varun disparu, Keitaro poursuivit son chemin. Les mots de son collègue tournoyaient dans son esprit sans qu’il parvienne à s’en débarrasser. Les phares des voitures, perçant la nuit, l’agressaient. Le bruit des moteurs et des klaxons l’oppressait. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentit à l’étroit dans sa poitrine. Un symptôme qui lui était devenu familier. Un peu comme un vieil ami dont on cherche à se débarrasser.

Il se fichait bien de ce Gabriel.

Ses démons à lui peuplaient les couloirs de Rhapsody Blue Japan. Dans sa tête, il revoyait son bureau, dans l’angle, près de la fenêtre. Ses collègues qui partaient manger sans lui. Les rires, lors de cette fameuse réunion où il avait, pour la première fois, évoqué la réincarnation. Les moqueries. Les mensonges. Les regards en coin.

Il avait cru échapper à ça, en changeant de pays. Et malgré quelques soubresauts, il se sentait mieux depuis son arrivée à Tampa. Et voilà que tout recommençait. Le retour des rumeurs ! Le pire serait qu'elles ne parviennent aux oreilles de Saori. Ce serait terrible… Il devait absolument empêcher ça. Étouffer l’étincelle avant qu’elle ne le consume à nouveau, quitte à devenir désagréable avec sa collègue argentine.

Il avait maintenant du mal à respirer. Il s’arrêta un instant, en plein milieu du trottoir, le temps de se calmer. Puis il rebroussa chemin. L’idée de retourner s’enfermer dans son appartement le pétrissait d’angoisse.

Lorsqu’il parvint à la rivière qui séparait Tampa West de Downtown, il traversa le pont pour rejoindre riverwalk, la promenade du bord de l’eau. Le bruit du trafic s’estompa. Ses pensées ralentirent, tout comme son rythme cardiaque. Il appuya ses coudes sur la rambarde en fer blanc qui bordait Hillsborough et prit une grande inspiration. La brise formait des frisottis à la surface de l’eau. Sa cravate se mit à danser devant lui.

Devrait-il rentrer au Japon ?

Il retardait l’échéance depuis trop longtemps. Malgré les nouvelles rassurantes d’Isamu, il ne pourrait repousser son retour à l’infini. La vérité, c’est qu’il avait peur. Pas tellement de revenir travailler à RBJ, car il savait que ses collègues lui vouaient maintenant un respect infini. Mais il craignait de découvrir qu’il était déjà trop tard pour sauver son mariage. Quelque chose, au fond de lui, savait qu’il se berçait d’illusions.

Quelle ironie. Il osait braver la mort, chaque jour depuis des mois, à travers ses recherches. Mais il n’osait braver sa femme. Ou même sa propre vie, laissée sur pause, au Japon. Cette perspective le terrifiait, alors que mourir ne l’effrayait plus. Une partie de lui aurait voulu se réincarner pour échapper à ses obligations. Effacer son ardoise, tout recommencer. Il avait honte de penser ainsi. Il se trouvait lâche. Et malgré tout, il n’avait pas renoncé à son fils, ni à sa femme. Pas encore.

Il aimait aussi l’idée de se laisser le temps de guérir, afin de mieux se confronter à la réalité, le moment venu. Dommage pour Angélica… Ses compliments, qu’ils soient sincères ou non, l’aidaient à refermer ses plaies, à reconstruire son égo, pierre après pierre. Il allait devoir s’en passer, s’il ne voulait pas risquer que tout s’écroule.

C’est décidé. Il se laissait jusqu’à l’été pour demander sa démission. Puis il rentrerait au Japon, en juillet au plus tard. Parti en looser, ce serait en héros qu’il reviendrait. Confiant et fier. Avec un tas de bons arguments à son arc. Cupidon n’avait qu’à bien se tenir.

Il soupira, ferma les yeux et tâcha de ne penser à rien pendant quelques instants. Il se concentra sur le froissement des feuilles de palmier, au-dessus de sa tête. Sur le murmure de l’eau. Sur les ondulations de sa cravate dans le vent. La tempête en lui avait cessé. Il pouvait rentrer chez lui. Son chez lui de Tampa.

✲°˖✧*✧˖°✲

La réalité rattrapa Keitaro plus vite que prévu. Elle débarqua dans sa boite mail deux semaines plus tard, par un beau dimanche matin. En voyant le nom de Kikuchi Gentarô, il savait déjà qu’il passerait une mauvaise journée. Mais il n’imaginait pas à quel point avant d’avoir ouvert le message…

« Bonjour cher gendre, comment allez-vous ? Ici la Golden Week[1] touche à sa fin et le temps commence à se réchauffer. Bientôt la saison des pluies…

Et bientôt 6 mois que Saori attend le retour des papiers de divorce.

Nous comprenons qu’en cette période agitée pour Rhapsody Blue, vous aviez la tête ailleurs – et le cœur aussi, à ce qu’il parait. Mais les choses semblent s’être calmées. Il serait peut-être temps d’y penser ?

Momoyama-san… S’il vous plait de jouer les héros à Tampa, rien ne vous empêche d’y rester. Mais permettez au moins à Saori de refaire sa vie. Pendant votre absence, Jun grandit sans père. Et Saori se fane. Tous deux méritent mieux que de vivre dans une attente perpétuelle. Surtout quand on sait ce que vous trafiquez dans leur dos… Ce qui est tout bonnement inadmissible.

J’ai toujours su que ce mariage était une erreur. Le niez-vous encore ?

Et si vous refusez la signature des papiers, nous n’aurons d’autre choix que de faire appel à un juge et de vous convoquer officiellement.

Croyez-moi, vous ne partez pas gagnant.

Amitiés, K. G. »

Une pièce jointe accompagnait l’email. Une photo. Prise de nuit sur un trottoir, elle révélait deux silhouettes enlacées à la lueur d’un bar. Keitaro se reconnut sans mal. À son cou pendait Angélica, saoule, peu avant l’arrivée du taxi qui devait les ramener chez eux.

Keitaro se crut en plein cauchemar. Son esprit avait bogué. Son corps refusait de lui répondre. Plus rien ne fonctionnait. Panne générale du système.

C'est à peine s'il réagit lorsqu'on frappa à sa porte.

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Notes de bas de page :

1. Au Japon, série de quatre jours fériés qui s'étalent entre le 29 avril et le 5 mai.


Texte publié par Natsu, 31 mai 2021 à 11h02
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