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Tome 1, Chapitre 24 Tome 1, Chapitre 24

Toulouse, mercredi 10 mars 2032

La guerre était déclarée. Les hostilités ouvertes.

Coups bas, échauffourées, lavage de cerveau, retournement d'alliances, il fallait se préparer et s'attendre à tout…

Un couteau à la main, une éponge dans l’autre, Théodore ruminait sa défaite en frottant avec énergie la vaisselle du repas de midi. Il avait perdu la première bataille, mais l’heure de la revanche approchait. Il avait un plan, sournois et retors à souhait, qu'il comptait exécuter pas plus tard qu’aujourd’hui. Il avait beau ressembler à un grand blessé avec sa cicatrice au front, il ne fallait pas le prendre pour un faible.

C'est Suzanne qui avait commencé, mercredi soir dernier, lorsque leur fils Antoine était venu récupérer les petits.

« Dis Antoine, tu as songé à emmener Raphaël se faire enregistrer ? » lui avait demandé Théodore, d'une voix suffisamment basse pour ne pas alerter sa femme occupée à cuisiner.

— Charlotte me harcèle avec ça, déjà... Mais tu sais, il n'a que 4 ans. »

À force d'arguments, Théodore avait senti qu'il commençait à le faire changer d'avis. Il y était presque, il le savait. Et puis il avait fallu que Suzanne s'en mêle ! Assez vite, Antoine avait compris que le sujet était conflictuel et avait refusé d'en reparler. Raphaël n'irait passer son premier scan RB que lorsqu'il atteindrait l'âge obligatoire : 6 ans. Point barre. Bonne soirée. Claquement de porte.

Théodore serra les dents et tordit le cou à l’éponge pour enlever l’excès d’eau.

La réincarnation, c’était son combat désormais. Le sujet sur lequel il ne flancherait pas. Dans cette lutte qu’il avait fait sienne, il disposait, sur son épouse, d'un avantage non négligeable : il se tenait au courant de l'actualité, en plus de communiquer avec Charlotte sur les progrès de son équipe. Suzanne présentait aussi une faille qu'il comptait bien exploiter : avec la reprise de ses activités de bénévolat, elle recommençait à s’absenter régulièrement – elle avait tout arrêté à la chute de Théodore, le mois dernier.

Justement, elle s’apprêtait à partir. Il éteint l’eau du robinet le temps de lui dire au revoir.

« Tu fais attention à toi ? lui dit-elle, depuis le seuil de la cuisine.

— Oui, ma Suzon... À ce soir ! »

Il ralluma l’eau pour finir la vaisselle. Mais il n’entendait pas Suzanne s’éloigner. Il sentait même son regard dans son dos. Il se retourna et la vit danser d’un pied sur l’autre, l’air soucieux. Il referma le robinet, posa l’éponge et se tourna vers elle.

« J’hésite à y aller. Je ne devrais pas te laisser seul aussi vite… Surtout avec les petits. Tu sais, je vais téléphoner à la boutique pour annuler. Ce n’est pas raisonnable... »

C’était le premier mercredi depuis sa chute qu’il se verrait de nouveau confier, à lui seul, ses petits-enfants. Les semaines précédentes, Suzanne l’avait assisté.

« Mais non, mais non. Tout ira bien… Je te l’ai dit cent fois, j’ai juste trébuché sur un câble en voulant décrocher ton téléphone.

— Ça t’a quand même coûté quelques points de suture.

— Et ça va mieux maintenant. J’ai enlevé tous les câbles qui traînaient. Tu as bien ton portable sur toi ?

— Dans ma poche.

— Parfait. À ce soir, alors !

— Tu es sûr que ça ira ? Si tu as le moindre problème, tu m’appelles. D’accord ?

— Mais oui, mais oui. Tu es déjà partie lundi et ça s’est bien passé, non ? Et je sors bien à la boulangerie ou la bibliothèque tout seul, pas vrai ?

— Mmh.

— Allez, va ! Ne t’inquiète pas.

— Bon. À ce soir, alors. Pas de bêtise, hein ? »

Théodore fit non de la tête, mains derrière le dos. Doigts croisés.

Suzanne partit enfin.

✲°˖✧*✧˖°✲

14 heures.

Juliette, sa belle-fille, passa en coup de vent pour déposer les enfants. Elle semblait inquiète, mais n’avait pas le temps de s’attarder – et c’était tant mieux. Théodore allait pouvoir exécuter son plan, comme prévu.

« À ce soir, maman ! lui lança Léonie, alors que sa mère retournait à sa voiture.

— À ce soir, les chéris ! Merci, Théodore.

— Pas de quoi. »

Il referma la porte, la verrouilla et sourit à lui-même. Place à l’action !

« Rapha, ça te dirait, un dessin animé ? Léonie et moi, on a du travail…

— Oui papi ! S’il te plait.

— Du travail ? Mais j’ai déjà fini mes devoirs !

— Pas ce genre de travail… Attends, j’installe ton frère et je te montre. »

Une fois le plus jeune scotché devant l’écran, Théodore invita Léonie à s’asseoir avec lui devant l’ordinateur du salon – un vieux portable qui lui servait pour ses recherches internet et pour communiquer avec sa fille, Charlotte.

« On va vraiment travailler ? demanda Léonie, avec une grimace.

— Mais non, enfin… Tu connais mal ton grand-père. »

Elle haussa les sourcils, intriguée. Il se pencha vers son oreille en plaçant sa main comme s’il voulait lui confier un secret :

« J’ai découvert quelque chose de super intéressant, murmura-t-il. C’est à propos de Rhapsody Blue. »

Les yeux de la petite s’illuminèrent. Elle jeta un coup d’œil à son frère, devant la tv, avant de susurrer en retour :

« Ah c’est vrai ? C’est quoi ?

— Tu me disais, expliqua Théodore en reprenant une voix normale, que tu étais déçue par ton premier scan RB. Pas vrai ?

— Oui. J’aurais aimé avoir un jumeau de même code secret, moi aussi. Mais mamie, elle dit que c’est n’importe quoi…

— Mamie, on s’en fiche de ce qu’elle dit.

— Mais c’est vrai que ça existe la réincarnation. Pas vrai, papi ?

— Oui. Et tu sais quoi ? Il existe maintenant un moyen de savoir si tu possèdes un jumeau de code dans un autre pays… Pas juste en France.

— Ah c’est vrai ? s’exclama Léonie.

— Chuuuut… Si ton frère le sait, il va encore aller rapporter.

— Ouais, tu as raison… Alors, comment on fait ? Je veux savoir ! J’aimerais trop connaître ma vie d’avant.

— Ne sois pas trop gourmande, Léonie. Pour l’instant, on peut seulement savoir si tu en as un, ou pas. Et dans quel pays.

— Ah bon…

— Ca t’intéresse quand même ?

— Oui ! Même si c’est moins bien.

— Tiens, regarde… C’est un site internet qui s’appelle « Find your RB-tween ».

— Ça veut dire quoi ?

— Ça veut dire « Trouve ton jumeau RB ».

— Ouiiii ! Papi, on le fait ! On le fait ! Comment ça marche ?

— Chuuuut ! Calme-toi un peu. Tu vas rameuter ton frère.

—Pardon. »

Théodore avait déjà pris le temps d’explorer cette fameuse plateforme de volontaires, lancée par Charlotte et son équipe quelque jours plus tôt. Lundi, alors qu’il patientait dans la salle d’attente de la clinique, il avait testé sur son téléphone avec son propre nom. Il savait bien qu’il ne trouverait aucun résultat : le système était trop récent. Pour se trouver un jumeau de code, il aurait fallu que Rhapsody Blue existe avant sa naissance, en 1955. Au moins, maintenant, il avait une bonne idée de la façon dont le site fonctionnait.

« Tu vas voir, c’est très simple, dit-il à sa petite fille. D’abord, il faut rentrer son prénom et son nom. Tu veux le faire ?

— Ok.

— Ensuite, tu tapes ta date de naissance, ici. Ta nationalité. Et le pays dans lequel ton code RB est enregistré, donc la France.

— Voilà. Et après ?

— Après, il faut préciser une adresse e-mail. Je vais écrire la mienne, attends. »

Théodore reprit le clavier pour compléter le dernier champ à remplir. Pendant ce temps, Lénonie s’intéressa à la zone de texte juste en dessous, qu’elle lut à haute voix :

« Cochez la case si vous acceptez, en cas de résultat positif, d’être contacté par Rhapsody Blue US pour participer aux recherches, en échange de précisions mineures sur votre jumeau RB. On doit cocher, dis, papi ?

— Euh… Non, c’est pas la peine. Tes parents n’accepteraient jamais qu’on t’emmène aux Etats-Unis, de toute façon. Sans parler de ta grand-mère…

—Ah d’accord. C’est dommage… »

S’ils trouvaient un jumeau pour Léonie, Théodore avait bon espoir que Charlotte leur obtiendrait ces informations, d’une façon ou d’une autre, même s’ils ne participaient à rien. Pour sa propre nièce, elle disposait sans doute de passe-droits. Et sinon, quel intérêt de bosser pour eux ?

« Enfin, il faut envoyer ta carte d’identité pour prouver que c’est bien toi. Attends, je crois que je l’ai quelque part sur l’ordinateur... »

Quelques instants plus tard, ils pressaient le bouton vert de validation. Une barre de progression s’afficha à l’écran.

« Ça cherche un jumeau ? Dans le monde entier ?

— Non, seulement dans les pays qui utilisent le système Rhapsody Blue. »

Théodore et sa petite fille retinrent leur souffle, les yeux rivés sur le rectangle vert fluo qui s’étirait peu à peu vers la droite à une allure d’escargot.

« Allez alleeeez ! Preeesque !

— Qu’est-ce que vous faites ? demanda Rapha depuis le canapé.

— Du travail ! répondit Lénonie du tac au tac en se tournant vers lui. Regarde ton dessin animé.

— Ça y est ! Léonie ! »

Sa petite fille reporta son attention sur l’écran et prit une grande inspiration.

« Ah. Désolé… »

Les épaules de Léonie s’affaissèrent d’un coup. Théodore fit la moue. Il avait aussi espéré un résultat positif. Par curiosité, et parce qu’il pensait contribuer aux recherches de cette façon. C’est Charlotte qui lui avait suggéré d’essayer – sans la carte d’identité de Léonie, elle ne pouvait rien faire. Seuls les particuliers pouvaient effectuer ces demandes. C’était à cette seule condition que les États membres avaient accepté de coopérer.

« Alors j’ai pas de jumeau ?

— On ne sait pas. Peut-être que si, mais qu’il n’a jamais été enregistré ? Ou qu’il habitait dans un autre pays ?

— Mmh…

— Oooh ma choupette… Fais pas cette tête !

— J’avais vraiment envie de savoir…

— Je sais. Dis-toi qu’on n’aurait pas appris grand-chose, de toute façon… Juste le pays où vivait ton ancien toi.

— Oui, mais quand même… »

Théodore lui jeta un regard navré. Puis il eut une idée :

« Pour te consoler, je vais te dire un autre secret, murmura-t-il, mais tu ne dois en parler à personne… D’accord ? Même pas à ton frère.

— Oui, d’accord ! dit-elle, le sourire retrouvé.

— Ta tante m’a dit que Rhapsody Blue avait bientôt fini de mettre au point leurs casques pour animaux. Après ça, ils feront plein de tests pour savoir si les humains peuvent se réincarner en bête. Tu imagines ? Ça signifie qu’avant de naître Léonie, tu étais peut-être un dauphin. Ou un lion.

— Ou une chèvre ?

— Ou une chèvre… »

À force de les entendre chuchoter, Raphaël s’était approché de l’ordinateur, la mine boudeuse.

« Qu’est-ce qu’il y a, Rapha ? l’interrogea Théodore en le prenant sur les genoux.

— J’entends que vous dites des secrets…

— Ben oui, c’est pas des conversations pour les bébés, rétorqua Léonie.

— Je suis pas un bébé !

— Tu sais même pas ce que c’est, Rhapsody Blue. Ça veut dire que tu es un bébé.

— Roooh Léonie ! Qu’est-ce que je t’ai dit ?

— Pardon, papi. »

Parfait. Son plan se déroulait à merveille… Bientôt, ce serait Raphaël lui-même qui harcèlerait ses parents pour se faire enregistrer. Ce serait drôle !

Après ça, il ne resterait plus qu’une étape à Théodore pour se considérer vainqueur. La dernière et la plus difficile : amener Suzanne à accepter l’idée de la réincarnation.


Texte publié par Natsu, 21 mai 2021 à 10h19
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