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Tome 1, Chapitre 18 Tome 1, Chapitre 18

Vendredi 2 janvier 2032

Lorsqu’il franchit de bon matin la porte du Coco Loco, Gary bâilla sans retenue. Il avait bien du mal à se recaler depuis sa nuit blanche du 31. Il n’était pourtant pas si vieux… 27 ans, ce n’était pas vieux. Pas encore ! Et même s'il en payait le prix aujourd’hui, il ne regrettait pas cette soirée de réveillon. Il l’avait passé chez sa collègue Malika et une petite dizaine de copains à elle. Ils étaient un peu serrés dans son appart’ du centre-ville, mais comme on dit, plus on est de potes…

Après un petit apéro tranquille, ils s'étaient adonnés à quelques jeux d'alcool. Certains s'étaient mis à fumer. Gary avait su résister, pour l'un comme pour l'autre, mais seulement au prix de grands efforts. Il s'était promis de ne plus toucher à ce genre de trucs. Jamais. Il était clean maintenant et comptait bien le rester. Hors de question de laisser ses vieux démons saccager ce qu'il avait construit ici. Alors il avait observé Malika qui, elle, savait se modérer. Il avait copié sa manière de refuser, tout en humour et sans jamais pourrir l’ambiance. Lorsqu'il n'y parvenait pas, elle volait à sa rescousse car elle connaissait son passif – en grande partie, du moins. Minuit sonné, ils avaient passé le reste de la nuit à danser dans deux boites différentes, pour se coucher ensuite au petit jour. Heureusement que le Coco Loco était fermé la veille... Gary n'aurait été bon à rien.

Le jeune homme se posta devant la vitre pour observer son reflet. Ses cheveux crépus flottaient autour de sa tête – comme un nuage de barbe à papa goût chocolat, disait toujours sa mère. Quelques mèches rebelles s'en échappaient ; il tenta de les faire rentrer à l'intérieur de la masse, mais elles en ressortaient aussitôt comme de mini-ressorts.

« T’aurais pu t’coiffer ce matin, Morgan, murmura-t-il à son double de verre. Et ces beaux cernes que tu t'paies ! Faudra t'coucher tôt ce soir, hein ? Pour changer. »

À son oreille droite, l'or de sa boucle d’oreille scintillait dans la lumière matinale.

« Bon… C’est l’heure du ménage. Mais avant… ! »

Le serveur verrouilla la porte vitrée menant à la rue, puis se dirigea dans l’arrière salle pour allumer la chaîne hifi. Comme il se sentait d'humeur romantique, il opta une playlist de bachata. De la bonne musique de lovers, ça. Parfait pour manier la serpillère.

Lorsqu'il eut terminé le nettoyage, dressé les tables et recompté la caisse, Gary revint dans l'arrière-salle pour récupérer son téléphone. Un appel manqué : sa mère avait essayé de le joindre. Comme il lui restait quelques minutes avant l’ouverture, il en profita pour la rappeler.

« Allo, mamà ? Pas couchée, encore ? Ah, c'est ton jour de congé ? Oh, mais au fait, bonne année ! Et tu sais quoi ? Je pensais venir te voir pour ton anni' ! J'remplace ma collègue toute la semaine, histoire de m'faire un p'tit pécule supplémentaire, rien qu'pour ça.

Ici, ça marche bien mon boulot. Mon sandwich cubain déchire, la patronne est contente. J'espère obtenir une promo bientôt... Je vais enfin pouvoir te payer le voyage de tes rêves ! Aaah, mais pourquoi tu dis ça ? Je te l'ai promis, j'le ferai. Oui, je sais... Quelque chose à me dire ? Vas-y, je t'écoute... Tu m'inquiètes. Oh mamà, désolée de te couper... J'ai un habitué qui approche et c'est l'heure d'ouvrir. J'te rappelle bientôt, promis. »

Il raccrocha, vola jusqu'à l’entrée pour la déverrouiller, puis retourna le panneau « fermé » dans l’autre sens. Enfin, il ouvrit à son client et lui tint la porte.

« drililiiing ! »

C'était le papi du matin, Gary le connaissait bien. Le vioque habitait dans le coin et venait squatter son comptoir tous les deux trois jours pour tromper sa solitude.

« Check-la papi ! », lui dit-il en lui tendant son poing.

Son client y appliqua le sien en riant.

« Salut jeune homme. Vous étiez fermé hier, hein ?

— Eh oui, papi. Comme tous les ans, à la même date. Il faut bien qu'les jeunes s’amusent un peu, non ? Et qu’ils récupèrent aussi, après…

— Et qui c’est qui m'sert mon café ces jours-là, hein ? Personne !

— Ah bah, t'façon, c’est pas bon pour vous, l’café. C’est mauvais pour le cœur. Hier, vous lui avez fait un cadeau, à pas en boire. Un jour de plus à vivre ! C’est pas si mal. »

Le grand-père grommela et s'installa au comptoir, plus ou moins en face de Gary. Il frappa un coup sur la table, puis la tapota deux fois de son index avec un regard significatif.

« Oui chef. Comme d’habitude j’imagine ? Attendez, j'vous mets la télé. »

Le vieux avait ses petites habitudes. Gary partit éteindre la musique, puis revint allumer le poste télévisé au-dessus de leur tête. Les news n’avaient pas commencé : les trompettes du générique jouaient encore leur insupportable mélodie dramatique. Le serveur en profita pour activer la machine à café. Sur l'écran parut bientôt la présentatrice habituelle, puis les premières images d'un reportage. On y voyait un grand building et un bout de parc, juste en face. Les sourcils du jeune homme se rapprochèrent, puis il s'exclama :

« Eh mais, je connais cet endroit ! Vous aussi papi, non ? C’est à quelques rues d’ici.

— Ben oui, c'est écrit en bas. »

En effet. La bande de texte qui défilait sous les images annonçait en noir sur jaune : « Tampa, Floride : La société Rhapsody Blue face à un scandale international. » Une fois le café servi, Gary se rapprocha de l'écran et – avec l’accord du vieux – monta le son :

« … failles majeures dans leur système. D’après nos sources, certaines personnes partageraient le même code RB ! Une quinzaine de profils seraient concernés, dont quatre américains. Le caractère unique de ce code constitue pourtant le socle sur lequel l'Agence a bâti tout son succès... »

La sonnette de l'entrée retentit à nouveau. Gary l'entendit, mais rechignait à détacher son regard de l'écran. Ce qui se passait là semblait important. Il le devinait au ton de voix de la présentatrice, ainsi qu'à l'attitude du vieillard.

« Hello ! »

Le sens du devoir l'emporta et le serveur tourna enfin la tête vers son nouveau client. Ah tiens ! Encore un habitué. Un japonais qui venait souvent étudier ici, ou papoter au comptoir devant une bière, après le travail.

« Hello, bonne année ! »

Pas de check avec les poings, cette fois ; ils ne se connaissaient pas assez bien pour ce genre de familiarités. Avec le temps, ça viendrait peut-être. Gary l’aimait bien, en tout cas. Et trouvait son accent et sa maladresse à croquer. Ce matin, par contre, il semblait à l’orée de la mort : les traits tirés, les yeux tombants, la démarche trainante. Et puis sa voix craquelée, lorsqu'il lui renvoya ses vœux. Encore un qui avait fait la fête !

« Vous arrivez bien tôt, pour un samedi. Asseyez-vous, j'vais vous servir un remontant. Vous connaissez le café cubain ? »

Gary prit tout son temps pour préparer la boisson suivante. Son attention avait à nouveau dérivé vers le reportage. Une jeune journaliste gesticulait à présent devant la caméra, un micro à la main. Son visage lui disait quelque chose...

« …des menteurs ? Sinon, pourquoi ne pas en avoir informé le public plus tôt ? Nous n’avons pas réussi à joindre le responsable, monsieur James Palmer. Mais il est encore tôt et le siège est fermé pour la semaine… »

Il plaça la tasse sous la machine et s'apprêtait à l'actionner lorsque l’asiatique l’arrêta d’un geste : « Attendez ! » Son plus jeune client se leva de son tabouret et s'approcha du poste, le visage blême. Gary le vit déglutir et se retenir d'une main à la table du bar. Ah ! C’est bien ce qu’il pensait : cette nouvelle avait quelque chose de renversant, même s’il ne parvenait pas encore à en mesurer l’impact. Dans le café, la tension grimpa d'un degré. Le serveur se mordit la lèvre inférieure et augmenta le volume encore un peu plus.

« … soupçonne aussi l'Agence de se livrer à des recherches de nature étrange pour expliquer l’origine de ces failles. On parle même de recherches d'ordre mystique, puisqu'il serait question de réincarnation ! Une hypothèse fantaisiste et plutôt étonnante de la part d'une institution aussi sérieuse. Nous rappelons tout de même aux téléspectateurs qu'il ne s'agit, pour l'instant, que de spéculations. Il ser… »

Gary, les yeux écarquillés, se tourna vers ses deux clients :

« Vous entendez ça ? »

Le japonais, pour sa part, avait très bien entendu. En l'espace de quelques secondes, il saisit sa petite mallette, bredouilla quelques mots dans sa langue, puis sortit en trombe du café, bousculant le vieil homme au passage. Celui-ci fit claquer sa langue.

« Quelle mouche l’a piqué celui-là ? »

De plus en plus perplexe, le serveur haussa les sourcils et secoua la tête.

« Le choc de la nouvelle ? Eh n’empêche, vous y croyez, vous, papi ? Des codes RB en commun… La réincarnation ! C’est possible, un truc pareil ?

— Beh, c’est des conneries tout ça… T’façon, les journalistes, ils racontent toujours n’importe quoi. Vous verrez, demain ils avoueront qu’ils se sont trompés.

— Ouais… Probable. »

Le vieux avait sans doute raison. Gary sentit ses muscles se détendre un peu. Des gens qui possédaient le même code et donc la même… âme ? Pfff, dire qu'il avait failli gober un truc pareil.

« C’est les médias d’aujourd’hui, ça… ‘sont tellement pressés de sortir un scoop qu’ils prennent plus le temps de vérifier leurs sources. Tenez, le mois dernier ils disaient que le fils du président était gay. Et aussi, qu'il avait annoncé son mariage avec un chanteur populaire…

— C’est vrai ?

— Mais non, c’est pas vrai ! s'énerva son client. Ah mais qu’il est naïf, celui-là… »

Vexé par cette nouvelle remarque, Gary serra les dents. Une chaleur soudaine envahit ses tempes, mais comme il l'avait si bien appris aux côtés de Malika, il se raisonna et finit par laisser courir. L'humour valait toujours mieux que la colère. En plus, le vieux n'était pas méchant. Il avait bon fond et Gary le savait.

« Eh papi, ça suffit hein ? Attention, si vous m’insultez, j’arrête de vous servir le café, moi.

— Et susceptible en plus ! Eh ben... »

D’un geste vif, le serveur esquissa un geste en direction de la tasse du vieux bonhomme. Celui-ci prit peur et entoura la coupelle de ses deux mains en grognant comme un chien à qui on essaie de chaparder son os.

« Ah bah voilà. Moi je sais en quoi vous allez vous réincarner, papi. Un bon gros bulldog allemand. »

Le grand-père se mit à rire, bon enfant. La tension disparut pour de bon.

« Non, mon garçon. Moi je ne reviendrai pas. J’ai pas envie de traîner longtemps ici. Le futur sent trop mauvais à mon goût. Parce que ça vous plairait de revenir, vous ? »

Gary songea quelques secondes à la question.

« J'en ai absolument aucune idée, répondit-il enfin.

— Dommage. ‘Feriez un bon poisson rouge.

— Sortez d’mon café ! plaisanta le serveur en lui montrant la porte.

— Ah, le prenez pas comme ça ! C’était affectueux. Ah bah voilà, les nouvelles importantes sont finies et on n’a rien écouté ! C’est votre faute, ça encore.

— Vous aimez vous plaindre papi, hein ?

— Ouais. J’aime ça. Je devais être français dans une vie antérieure. Bon allez, j’ai rendez-vous chez mon coiffeur. »

Le vieux aspira la dernière goutte de son café et déposa l'acompte devant lui. Puis il lui adressa un simple geste de la main et franchit le seuil en sens inverse. Gary le regarda partir avec un sourire. Sacré papi... Pourvu qu'il traîne encore de longues années dans le coin, malgré ce qu'il en disait. Il l’aimait bien, lui aussi. Il avait le don de l’agacer, tout en égaillant ses matinées.

Les news déjà oubliées, le serveur éteignit la TV pour rallumer sa playlist latino. Il récupéra son téléphone, se prépara un latte et commença à surfer sur des sites touristiques en attendant ses prochains clients. L’Italie ? La Grèce ? La France ? Il hésitait encore sur la destination du voyage qu’il paierait bientôt à sa mère. Depuis le temps qu’il lui en parlait… Il allait enfin pouvoir tenir sa promesse.


Texte publié par Natsu, 19 avril 2021 à 09h58
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