Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 15 « Partie 2 » Tome 1, Chapitre 15

Partie 2 (du chapitre 14)

TW : j'évoque le suicide ici, mais sans le décrire

Madame Rodriguez était une petite femme arrondie aux cheveux frisés tirés en arrière. Ses vêtements amples et colorés dégageaient une faible odeur de tabac. Et dans sa main, elle tenait une canne sur laquelle elle s’appuyait. Tout en elle respirait la campagne et la bienveillance. Angélica en avait rencontré des dizaines au profil similaire. Elle aurait pu être sa voisine, lorsqu'elle marchait encore pieds nus dans les champs de ses grands-parents.

« Hola, hola ! Bienvenidos ! Pasa, pasa », les accueillit-elle en espagnol.

L'argentine et sa fille s’engagèrent les premières, suivies d’Emilio. Varun fermait la marche.

« Hola ! Excusez-nous de vous déranger pendant les fêtes. Votre sapin est magnifique !

— N'est-ce pas ? répondit leur hôte, soudain rayonnante. J’ai laissé faire les garçons, ils s’en sont plutôt bien sortis ! Je vous en prie, entrez… Tiens, bonjour toi ! Comment tu t’appelles ?

— Catalina, répondit la petite en souriant de toutes ses dents. »

Angélica jeta un regard inquisiteur sur sa fille. À première vue, celle-ci ne semblait pas reconnaître ce qui devait être « sa mère dans une vie antérieure ». Absolument rien, dans son expression ou dans ses mots, ne changeait de d'habitude – contrairement aux expériences relatées dans le livre de Stevenson. La psychologue s'était imaginée quelque chose comme un éclair de lucidité. Un « bonjour maman ! » sorti des tréfonds de la mémoire de sa fille. Ou bien un geste tendre, des bras tendus pour réclamer un câlin. Mais non, rien de tout cela. Déception...

« Je suis navrée, expliqua-t-elle à la maîtresse de maison, je n’ai pas réussi à la faire garder aujourd’hui…

— Ça n’a pas d’importance… Tu veux aller jouer avec les garçons, Catalina ? Ils sont dans leur chambre. Viens, je vais te les présenter. Asseyez-vous, je reviens tout de suite. »

À regret, Angélica laissa sa fille s'éloigner – elle aurait aimé pouvoir l'observer tout au long de leur séjour ici. Elle obéit néanmoins et passa au salon avec les autres. La pièce à vivre, quoique spacieuse, ne présentait que des meubles bon marché. Quant à la déco, elle se résumait à quelques vases emplis de fleurs des champs, guirlandes de noël et panneaux muraux couverts de photos et dessins d’enfants. En examinant l'un de ces panneaux, Angélica reconnut évidemment Mme Rodriguez, ainsi que ses deux garçons âgés d’environ 5 et 9 ans. Elle distingua aussi leur père, grand et plutôt bel homme aux cheveux grisonnants. Les enfants semblaient bien dans leur peau, comme l’attestaient l’expression de leurs visages et les thématiques de leurs dessins.

« Là ! s’exclama Varun en indiquant l’une des photos aimantées sur le frigidaire. Ce doit être elle… Marisol. »

Angélica s’approcha et vit une adolescente un peu boulotte, aux lunettes rondes et aux cheveux frisés coupés court. Il s’agissait d’une photo de famille prise à l’occasion d’un anniversaire — un gâteau orné d’une quinzaine de bougies occupait le centre de la table. 15 ans... Quelques mois avant son suicide, calcula la psychologue en se remémorant son dossier. Un seul de ses frères se tenait près de l'ado, pas beaucoup plus âgé que Catalina. Le plus jeune n’était peut-être pas encore né ? Le bruit de canne de Mme Rodriguez sonna le glas de leur petite investigation. Avant que la maîtresse de maison ne réapparaisse, ils revinrent tous vers le sofa pour l'y attendre sagement.

Une fois le thé et quelques biscuits servis, les invités présentèrent leurs fausses cartes de membre :

« Eduardo Pereira, c’est moi que vous avez eu au téléphone », expliqua Emilio en espagnol.

Le chercheur présenta ses collègues et rappela le but de leur visite. Même si leur hôte ne semblait ni surprise, ni soupçonneuse, Angélica ne pouvait s'empêcher de se sentir mal à l'aise. Elle réalisa qu'elle se triturait les doigts, et se força à poser ses paumes bien à plat sur ses genoux et à calmer sa respiration.

« Enchantée, leur dit Mme Rodriguez avec un sourire accueillant. Je vous en prie, servez-vous. »

L'argentine saisit un biscuit et mordit dedans. Des alfajores à la confiture de lait, comme les faisait sa grand-mère. Croustillant dehors, fondant à l'intérieur... La nostalgie l'envahit dès la première bouchée.

« Même si les événements remontent à plusieurs années, reprit Emilio, de mauvais souvenirs risquent de resurgir. À tout moment, si vous souhaitez mettre fin à notre conversation, dites-le nous sans hésiter.

— J’ai compris. Mais ça ira… Si je peux éviter à d’autres ados de finir comme Mari, je tiens à faire cet effort.

— Très bien. »

Mari... Marisol... Mariposa. Angélica se demanda encore une fois si le nom de papillon dont s'était dotée sa fille correspondait à un souvenir de vie antérieure ou à une simple coïncidence, liée à ses jeux. Son ancien nom, telle une lointaine reminescence, lui était peut-être parvenu déformé par l'expérience de la réincarnation ?

« Parlez-nous de votre fille, suggéra-t-elle à la mère. Comment était-elle ? »

L’interrogatoire commença et se poursuivit deux bonnes heures. Mme Rodriguez brossa le portrait d’une ado de 14 ans, mal dans son corps mais passionnée par le chant lyrique. Comme il était impossible de dénicher des cours dans leur campagne reculée, elle s’entraînait seule dans sa chambre à l'aide de vidéos trouvées sur internet. Elle avait peu d’amies, même s’il lui arrivait de ramener des camarades à la maison. Parfois, sa mère les entendait chanter. Le rêve de Marisol était de se produire sur scène et devenir professionnelle. Elle attendait impatiemment de rentrer au lycée, à Montevideo, pour commencer à prendre des cours. Et puis un jour – à ce qu'avait raconté une des jeunes amies de Marisol à sa mère – elle se serait filmée en train de chanter, puis aurait mis en ligne sa vidéo. À partir de là, tout avait dégringolé.

« Elle ne nous a jamais parlé de cette vidéo, ni des réactions qu’elle a suscitées dans son école, des moqueries et tout le reste. Simplement, elle n’avait pas l’air bien. Elle perdait l’appétit. Elle s’isolait et parassait toujours perdue dans ses pensées. Elle se désintéressait de tout. Je me souviens que Jorge, son père, la taquinait en lui demandant si elle était amoureuse ! Il était si loin de la vérité... Je ne sais pas si elle avait trop honte pour nous en parler. Ou si elle craignait qu’on ne la gronde pour avoir diffusé son image sur internet, car je lui ai toujours interdit de faire ce genre de choses. Finalement, elle a préféré gérer ses problèmes seule, et quitter ce monde, plutôt que de nous appeler au secours… »

Mme Rodriguez s’interrompit, des sanglots dans la voix. Elle tendit la main vers une boîte à mouchoir. Angélica l'observa d'un air désolé. Le chant lyrique ? Si Catalina passait son temps à fredonner lorsqu'elle dessinait ou s'occupait les mains, c'était là un comportement classique des enfants de son âge. Difficile d'y voir une correspondance ou une révélation.

« Excusez-moi…

— Aucun problème, lui répondit Angélica. Prenez-votre temps. Nous savons que c'est difficile...

— Est-ce que… est-ce que vous aimeriez voir des photos ?

— Avec plaisir. »

Et voilà, même pas besoin de réclamer ! La psychologue se réjouissait à l'avance : ces clichés dévoileraient-ils enfin les similarités qu'elle espérait découvrir ? Pendant que leur hôte allait fouiller dans un tiroir, Catalina débarqua dans le salon, tout excitée. Elle tenait quelque chose dans sa main.

« Mamá, je l’ai retrouvé ! Mon rossignol… »

Angélica baissa les yeux sur l'objet que lui tendit sa fille : un pendentif en forme d’oiseau perché sur le rebord d’une cage ouverte. Une fine chaîne en argent permettait de le pendre à son cou.

« Catalina, enfin... Va reposer ça. Ce n’est pas à toi, gronda sa mère à voix basse.

— Attendez… Qu’a-t-elle dit ? intervint Mme Rodriguez, figée dans une position pas très gracieuse au-dessus d’un tiroir. Qu’as-tu dis, ma puce ?

— Mon rossignol, répéta la petite, penaude, en resserrant sa prise sur le bijou. »

Le visage de l'uruguayenne se décomposa d'un coup. Elle s'appuya sur la commode pour ne pas tomber, mais s’emmêla les pieds, s’écroula en arrière et tomba sur son postérieur. Sa main droite se porta à sa bouche, tandis qu'elle fixait Catalina avec de grands yeux ahuris.

« Qui êtes-vous ? »

Tous les regards se tournèrent vers l’enfant, puis sur l’objet qu’elle tenait. Au moment où Emilio se leva pour proposer son bras à Mme Rodriguez, Angélica sentit un pied cogner contre le sien sous la table basse. Varun…

« Je… Ahaha ! Excusez-nous, réagit-elle aussitôt. Catalina possède un bijou similaire… Je suis sûre qu’il est dans ta chambre, cariño. Rends celui-ci, ce n’est pas le tien. »

Sa fille gémit, l'air boudeur, tout en éloignant le pendentif de sa mère.

« Elle peut le garder, offra Mme Rodriguez en s’appuyant sur Emilio pour se redresser.

— Mais voyons, c’est un objet précieux pour vous… c’est-ce pas ?

— Oui. Mais puisqu’elle l’a trouvé… Mari l’avait sans doute perdu. Elle l’aimait tellement, son rossignol ! Il n’y avait qu’elle pour l’appeler ainsi, mais les garçons le savent et ont dû le dire à Catalina. Moi j’ai toujours trouvé qu’il ressemblait à un corbeau... Pardonnez ma réaction. Je ne m’y attendais pas.

— Il n'y a pas de mal, je comprends. »

L'argentine examina le bijou d'un peu plus près. Un rossignol ? L'oiseau en argent lui évoquait plutôt un pigeon bien en chair.

« Où l’as-tu trouvé, petite ? lui demanda la mère des garçons.

— Dans les coquillages.

— Pardon… ? »

Catalina pointa le couloir du doigt. Guidés par la fillette argentine, tous se dirigèrent vers l’ancienne chambre de Marisol, aujourd’hui occupée par son frère cadet. Les garçons lâchèrent leurs jouets et se rapprochèrent.

« Mamà, dit l’aîné, Catalina a retrouvé le collier de Mari… Elle a fouillé dans son bocal à coquillages et en a sorti un papier plié… le collier était dedans ! C’est incroyable parce qu’elle n’a rien touché d’autre… et qu'elle répétait "il est où, il est où ? Petit rossignol !" »

Angélica posa son regard sur une sorte de bocal à poissons arrondi posé au bas d’une étagère. Il était rempli à ras bord de coquillages torsadés. Elle nota ensuite le papier froissé sur la moquette. Elle le ramassa et le tendit à la mère. Une banale feuille quadrillée arrachée à un cahier d'écolier.

« On dirait qu’il y a quelque chose d’écrit derrière. »

Mme Rodriguez posa sa canne contre le mur, retourna le papier et lut en silence. Émue jusqu’aux larmes, elle se couvrit la partie basse du visage et renifla. Quand elle eut terminé, elle voulut leur lire à voix haute, mais sa voix flancha. Elle rendit le mot à Angélica qui s'en chargea :

« Petit rossignol, je te promets de tout faire pour réaliser mon rêve. Et ce jour-là seulement, je te laisserai de nouveau te pendre à mon cou. »

✲°˖✧*✧˖°✲

Ce soir-là, et pour les quelques nuits suivantes, Emilio les avait invités à dormir dans l’appartement qu’il partageait avec sa femme au cœur de Montevideo. Il proposa la chambre d’amis à Angélica et sa fille, et le canapé du salon à Varun. Lors du dîner, ils fêtèrent ensemble le succès de la journée, et félicitèrent Catalina pour sa prestation. Celle-ci, sans vraiment comprendre ce que lui valaient tous ces compliments, semblait ravie d’être au centre de l’attention.

« C'était bien Tralalilas ! Dis, mamá, on pourra y retourner ?

— Je ne sais pas, querida. On verra... Il te plait, ton collier ?

— Oui, beaucoup ! Il m'avait manqué, tu sais. C'était drôle de le retrouver là-bas. »

Angélica retint son souffle, comme tous les autres à table. Ils se croyaient remis du choc de l'après-midi, mais cette remarque leur prouva le contraire.

« Peut-être que le rossignol avait envie de voyager, suggéra enfin sa mère, brisant le silence.

— C'est tout de même incroyable, s'émerveilla Consuela, la femme du chercheur. Tu es incroyable, répéta-t-elle à la fillette directement. »

Celle-ci se fendit d'un immense sourire et laissa échapper un petit rire excité. D'une main, elle jouait avec son nouveau bijou.

« Tss, petit clown... Vous étiez au courant depuis le début, pour notre mission ? demanda Angélica en se tournant vers la femme d'Emilio.

— Pas depuis le début, mais assez vite, je crois.

— Au diable, cette charte de confidentialité, réagit le chercheur. Je ne cache rien à ma femme. Consuela sait garder un secret, jai toute confiance en elle pour ne pas divulguer l'information. »

Au temps pour Denzel. S'il savait ! Angélica n'aurait jamais cru Emilio capable de déroger ainsi au règlement. Jusque là, il lui avait paru si rigide, si protocolaire... Moins que Keitaro, toutefois.

Le repas terminé et la table débarrassée, Emilio et son épouse partirent se coucher assez vite. Angélica en profita pour mettre sa fille au lit – Catalina s'était endormie sur le canapé avant même de passer au dessert. Normal, il était déjà tard. Elle-même n’avait pas sommeil et choisit de tenir compagnie à Varun qui semblait d’humeur à prolonger la fête. Une bouteille de vin bien entamée trônait encore au milieu de la table. Chacun s’en resservit un verre, avant d’étaler devant eux les photos de Marisol, cédées par sa mère.

« Aucune ressemblance physique, n'est-ce pas ? C’est étrange de se dire qu’autrefois…

— Non, vous vous trompez, rétorqua l'indien. Catalina n’est pas la continuité de quelqu’un d’autre. Elle a sa propre personnalité. Les hindous, en tout cas, ne considèrent pas que l’ego se transmet lors de la réincarnation

— Mais alors, pourquoi semble-t-elle conserver des souvenirs ? Ou des gestes, comme cette main sur son cou... Je ne peux m'empêcher de relier ça à la façon dont Marisol s'est... supprimée.

— Peut-être sont-ils stockés là, quelque part, dit-il en indiquant son cerveau. Peut-être qu'ils dorment, enfouis dans un tiroir poussiéreux, oubliés avec le temps, comme beaucoup de nos souvenirs d'enfance. Mais je ne pense pas qu'ils influencent qui nous sommes, ou ce que nous devenons. »

Angélica prit l’une des photos dans ses mains, l’examina plus attentivement, puis secoua la tête ; elle n’y trouva pas ce qu’elle cherchait. Varun avait sans doute raison. Cette jeune fille n'était pas Catalina. Il s'agissait de deux personnes distinctes, à l'histoire et au caractère différents. Leur destin n'était pas lié. Quelque part, elle s'en trouva rassurée.

« Alors, vous y croyez maintenant ? Pour de vrai ? demanda Varun.

— Je crois bien que oui. Impossible de rejeter ce que j’ai vu et entendu aujourd’hui... »

L'indien la regarda d’un drôle d’air et lui sourit. Mal à l'aise, Angélica baissa les yeux. Elle saisit sa coupe du bout des doigts et but une gorgée pour dissimuler son embarras. Varun avait sans doute un peu trop bu, rien de plus. Lorsqu’elle reposa son verre, elle sentit la main de l’indien se poser sur la sienne. Avant qu'elle n'ait pu réagir, il s'était rapproché pour presser sa bouche contre ses lèvres.

Paralysée par la stupeur, elle mit deux bonnes secondes à réagir. Quand elle réalisa ce qui se passait, elle s’écarta d'un mouvement vif et de sa main libre claqua le visage de son voisin. La coupe bascula, menaçant de répandre son liquide rouge sur la nappe immaculée ; Varun la saisit juste à temps, l’autre main sur sa joue écarlate.

« Ne refaites plus jamais ça, lui dit Angélica d’une voix sourde. Je ne sais pas ce qui vous a pris…

— Je suis désolé. J’ai cru que… je ne sais pas. Que vous en aviez envie aussi. »

Angélica lui jeta un regard perplexe.

« Je ne sais vraiment pas si ce que vous a fait croire ça. Il n’y a qu’un seul homme dans ma vie, il s’appelle Gabriel. La place n’est pas à prendre et ne le sera jamais. Bonne nuit… »

Sur ces mots, elle se leva et tourna sèchement les talons pour rejoindre sa chambre. Varun n’essaya pas de la retenir.


Texte publié par Natsu, 5 avril 2021 à 11h06
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 15 « Partie 2 » Tome 1, Chapitre 15
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1812 histoires publiées
825 membres inscrits
Notre membre le plus récent est angel
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés