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Tome 1, Chapitre 7 Tome 1, Chapitre 7

Tokyo, jeudi 6 novembre 2031


    « Here's my business card… (voici ma carte de visite) »
    
    Dans la file d'attente vers la sécurité, Keitaro répétait mentalement les phrases anglaises que lui soufflait sa paire d'écouteurs.
    
    D'après la vendeuse, cette méthode produisait des miracles. Et des miracles, c’est exactement ce qu’il lui fallait ! Convaincu par ses arguments, il avait sorti sa carte de crédit et rajouté à son panier une paire de super-oreillettes-traductrices. Voilà qui lui sauverait peut-être la mise aux États-Unis.
    
    « I had a nice trip, thank you … »
    
    Bizarrement, ça sonnait toujours plus juste dans sa tête que par sa bouche. Devrait-il murmurer à la place ? Il ne lui restait que quelques heures pour pratiquer ; tant pis s'il passait pour un rigolo.
    
    « Aï haaaado a naïçu tori'ppu. Sankyuuu », articula-t-il en laissant filtrer un mince filet de voix.
    
    S'il s'adonnait à l'étude avec autant d'acharnement, ce n'était pas uniquement pour pallier son niveau d'anglais abyssal. En réalité, ces exercices l’empêchaient de trop penser. Ils le distrayaient de ses peurs.
    
    « J'ai fait bon voyage, merci », traduisit son logiciel d'apprentissage. Quelle absurdité. Comment pouvait-on apprécier un trajet en avion ? Le vide sous ses pieds… L'éventualité d'un crash… L'impossibilité d'évacuer en cas d'accident. Comment les gens parvenaient-ils à se détendre malgré tous ces facteurs ?
    
    La dernière fois qu'il avait mis les pieds dans ces prisons volantes, c'était il y a trois ans, juste après ses noces. Saori n'avait cessé de le taquiner au sujet de sa phobie. Hélas, on ne pouvait se rendre à Hawaï autrement que par les airs. Il avait donc accepté de s’y rendre, par amour.
    
    Cette fois aussi, ce serait pour elle. Pour elle et son père, ce qui revenait au même. 14 heures de vol, seul, vers une destination où personne ne parlait japonais. Le cauchemar absolu ! L'épreuve la plus difficile qu'il ait dû surmonter jusque-là. Pire que son burnout. Pire que toutes les brimades de ses collègues à RBJ. Bien pire que sa déclaration à Saori. Pire que tout ! Comme il aimerait tourner les talons et disparaître…
    
    « Monsieur, veuillez déposer vos affaires sur le tapis roulant s’il vous plait. »
    
    Déjà ? Keitaro ôta ses écouteurs et obtempéra.
    
    « Déjà enregistré ?
    — Oui.
    — Pas besoin de passeport. Tenez, votre casque. Vous pouvez entrer en cabine. »
    
    Un Rhapso-scan plus tard, l'ingénieur se dirigeait vers les portes d'embarcation. Trop tard pour reculer…
    
    
✲°˖✧*✧˖°✲

    
    Le lendemain, Keitaro ouvrit les yeux aux premières notes de son réveil matin. Plongé dans la pénombre, il lui fallut quelques minutes pour réaliser où il se trouvait. Cet immense lit deux places… Cet oreiller moelleux qui sentait bon la lessive. Ces épais rideaux couvrant les fenêtres. Tampa, la Floride ! Tout lui revint d'un coup. Son trajet interminable en avion, l'atterrissage en pleine nuit, et puis sa joie de retrouver la terre ferme. Il se souvint du chauffeur qui l’avait conduit à son logement de fonction, et de son empressement à se coucher, sans prendre le temps d'explorer les lieux ou de défaire sa valise.
    
    Ses doigts cherchèrent l'interrupteur de la lumière.
    
    « Clac »
    
    Émerveillement ! Keitaro cligna plusieurs fois des paupières, peinant à croire ce qu'il voyait. Ses lunettes ? Sur le tapis. Il se pencha pour les attraper et les fixa sur son nez. Cette chambre était gigantesque… et quel luxe ! Pendant quelques instants, il en admira la décoration exotique et raffinée. Dire qu'il s'attendait à un banal hôtel… Que venait-il faire ici au juste ? Qu'attendait-on de lui ? Pourquoi lui accordait-on cette suite digne d'un ministre ?
    
    Un autre se serait senti flatté. Keitaro, lui, sentit l'angoisse le ronger à nouveau. Le fameux symptôme de l'imposteur. Rien, absolument rien, ne justifiait qu'on le traite comme un roi. Que leur avait raconté Kikuchi, exactement – à part transmettre son minable rapport de bug ? Son beau-père l'avait-il piégé pour mieux l'humilier ? L'avait-il désigné pour mieux l'éloigner de sa fille ? Ou bien encore, avait-il vanté des mérites qu'il ne possédait pas ? Probablement un peu de tout ça. Son ventre, pétri de stress, manifesta son mécontentement.
    
    Sur la table de chevet, son portable continuait de jouer en boucle la Première Gymnopédie d'Erik Satie. Le même morceau, encore et encore, depuis plusieurs mois. S'il l'avait choisi comme réveil matin, c'est parce qu'il lui rappelait sa femme. Au début de leur vie commune, Saori le jouait si souvent qu’il ne pouvait plus l’entendre sans penser à elle. Et depuis qu'il se réveillait seul, chaque matin de semaine, cette mélodie lui donnait le courage de se rendre au travail. Elle lui rappelait leurs plus beaux moments. Lui promettait des lendemains meilleurs. Lui donnait envie de poursuivre ses efforts. Aujourd'hui encore, malgré quelques picotements nostalgiques, c'est elle qui le poussa hors du lit. Malgré la conviction qu'il s'aventurait dans la gueule du loup.
    
    « Finissons-en », pensa-t-il tout haut en se dirigeant vers la salle de bain. « Que je puisse rentrer pour fêter cet anniversaire. Si Saori n'est pas trop fâchée… »
    
    À cause de son départ précipité, il n'avait même pas pu se dire au revoir…
    
    
✲°˖✧*✧˖°✲

    
    Une fois sorti du bus, Keitaro se retrouva près d'un immeuble de plusieurs dizaines d'étages. Ses vitres, pareilles à des miroirs, reflétaient le ciel avec une netteté impressionnante. À ses pieds, quelques palmiers complétaient le tableau. C'est là que siégeaient les Créateurs de Rhapsody Blue. C'est là, aussi, qu'il avait rendez-vous, au 42ème étage, salle de réunion B-3.
    
    Intimidé, le japonais franchit les portes coulissantes, puis se dirigea vers les ascenseurs aux parois de verre. Deux employés en tee-shirt se tenaient dans l'une des cabines. Ils retinrent les portes pour le laisser entrer. Keitaro s'y faufila, remercia en inclinant la tête, puis s'abima dans la contemplation de ses chaussures pour éviter d'avoir à leur parler anglais. Il regretta aussitôt. La vision du sol qui, au-delà de ses pieds, s'éloignait de plus en plus lui donna la nausée. Quel architecte pervers avait pu s'imaginer que c'était une bonne idée ? Keitaro se retint de gémir et fit semblant de se frotter les yeux pour cacher le vide qui s'étirait sous lui.
    
    Salle B-3.
    Une table ronde trônait au milieu, occupant la majorité de l’espace. Un tableau blanc couvrait l'un des murs, et une rangée de hautes fenêtres offrait une vue imprenable sur le centre-ville de Tampa et la baie au-delà. À l'intérieur, un grand noir au costume impeccable l'accueillit d'un franc sourire.
    
    « Bonjour ! Vous êtes Keitaro ? » lui demanda-t-il en anglais.
    
    Jusque-là, il comprenait. Il confirma son identité, puis hésita sur la conduite à tenir : s'incliner ? Lui serrer la main ? Donner sa carte de visite ? Dans le doute, il resta immobile et lui rendit son sourire d'un air crispé.
    
    « Je m'appelle Denzel Ferguson. »
    
    Son interlocuteur enchaîna avec une longue tirade qu'il conclut d'un « Bienvenue à Tampa ! ». Keitaro se mit à paniquer ; troisième phrase et il se sentait déjà perdu. Que faire… Lui demander de répéter ? Mais non, son oreillette ! Il l'avait presque oubliée. Il plongea la main dans sa mallette, récupéra le petit appareil et l’activa.
    
    « S'il vous plait, encore une fois.
    — Mon nom est Denzel, réitéra l'employé. Je travaille pour le département de recherche de Rhapsody Blue US. Enchanté ! Qu'est-ce c'est ? Vous avez des problèmes d'audition ?
    — Non, c'est pour traduire, répondit Keitaro, enthousiasmé par son nouveau gadget. Et ça marche bien ! »
    
    Un souci en moins. Et une première victoire sur son beau-père !
    
    La conversation coupa court car d'autres personnes pénétrèrent dans la salle. Deux femmes et deux hommes aux faciès très différents. L'un devait être indien. Pour les autres, difficile à déterminer. Des caucasiens, mais de quelle nationalité ? Pour lui, ils se ressemblaient un peu tous.
    
    « Bien, nous pouvons commencer ! annonça Denzel lorsque tout le monde fut assis. Tout d'abord, merci à vous cinq d'avoir accepté de nous rejoindre. Vous venez tous de très loin, et Rhapsody Blue vous en est extrêmement reconnaissant ».
    
    Keitaro ne put s'empêcher de sourire de soulagement. La traduction lui parvenait avec quelques secondes de décalage, mais elle était claire et limpide.
    
    « J'espère que vous passerez un excellent séjour pendant la durée de votre mission. J'ai veillé personnellement à votre confort. Si vous avez besoin de quoique ce soit de plus, n'hésitez pas à venir me voir. Vos contrats seront prêts cette semaine, je m’en occupe au plus vite. »
    
    La mission, quelle mission ? Un contrat ? De combien de temps ? Que lui avait caché Kikuchi ? Il jeta un regard anxieux à ses « confrères » et s'aperçut qu'ils semblaient tous aussi perplexes que lui.
    
    « Rassurez-vous, personne parmi vous ne sait vraiment de quoi il retourne… Je vais tout vous expliquer dans un instant. Mais avant cela, je dois vous demander de signer un accord de non-divulgation. Rien de ce que je vais vous dire ensuite ne doit sortir d'ici. »
    
    Si la fameuse mission concernait le « Bug Darshan », Keitaro comprenait parfaitement ces mesures de précautions. Il apposa sa signature au document qu'on lui tendit, sans aucune hésitation.
    
    « Bien. Passons aux choses sérieuses, reprit Denzel. Vous connaissez tous, j'imagine, le principe des codes d'identification Rhapsody Blue (ou codes RB). Par leur caractère unique et infalsifiable, ils constituent un excellent moyen d'identification. Hélas, comme vous le confirmera M. Keitaro Momoyama, nous avons rencontré quelques failles ces derniers mois… »
    
    Keitaro hocha la tête, avec quelques secondes de retard, le temps que la traduction lui parvienne. Il nota également que Denzel avait utilisé le pluriel. DES failles. Le problème devait être plus grave qu'il ne le pensait.
    
    « Il semble que certains codes possèdent un jumeau, ce qui crée des collisions. »
    
    Cette fois, ses nouveaux collègues se mirent à s'agiter et à poser des questions. Apparemment, personne d'autre à part lui n'était au courant. Leur hôte appela au calme et poursuivit :
    
    « Pour tout vous dire, il y a déjà longtemps que nous travaillons sur ces anomalies, sans jamais parvenir à les expliquer. En dehors de l’Agence, personne n’en a connaissance. Mais comme elles semblent se multiplier depuis quelques mois, nous devons absolument résoudre cette énigme au plus vite ! Avant de provoquer un scandale international… »
    
    Keitaro approuva de la tête. Si le monde apprenait l’existence de ces failles, ce serait la fin du système Rhapsody Blue… Les pays membres du réseau réclameraient compensation à l’Agence principale. Ce qui entrainerait un chaos sans nom, et une dette phénoménale au gouvernement américain.
    
    « Bonne nouvelle, poursuivit Denzel, nous avons aujourd’hui une piste ! Et le groupe d’experts chargé de l’explorer : je veux parler de vous cinq. »
    
    Keitaro sentit le regard de l'américain s'attarder sur lui, puis sur chacun de ses hôtes.
    
    « Excusez-moi, intervint la jeune brune à sa droite. Je suis un peu confuse, mais... Je ne vois pas en quoi je pourrais vous aider. Je n’y connais rien en nouvelles technologies. Je ne suis que généalogiste.
    — Ça tombe bien. Pour cette mission, nous avions justement besoin d’un généalogiste. D’un médecin neurologue, aussi. D’un psychologue. Et d’un détective. Parmi vous, seul monsieur Momoyama s’y connait en ordinateurs. Il sera votre chef d’équipe, et mon porte-parole pour cette mission. Et puisque c’est lui qui nous a fourni la fameuse piste, je vais lui laisser la parole. Keitaro, s’il vous plait ? »
    
    Toutes les têtes se tournèrent vers lui avant même qu'il ne saisisse la fin de la traduction. Il déglutit. Voilà donc la vraie raison de sa présence ici ; une idée absurde issue de son cerveau épuisé, alors qu'il prenait son bain et songeait à la mort !
    
    La réincarnation.
    
    Le concept ne semblait pas effrayer Denzel – à croire qu'il était vraiment désespéré. Mais qu'en penseraient les autres ? Probablement la même chose que ses collègues japonais – s'ils parvenaient à comprendre son anglais balbutiant. Quel enfer... Dans quel pétrin s'était-il encore fourré ?
    
    Quelque part à l'autre bout du monde, Koï-chan devait se frotter les mains.
    

Texte publié par Natsu, 22 février 2021 à 07h49
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