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Tome 1, Chapitre 6 Tome 1, Chapitre 6

Buenos Aires, samedi 8 novembre 2031

7:10 du matin

« ¡ Hola mamá ! Aujourd’hui, je suis un cheval ! »

Lovée sur le canapé, Angélica leva les yeux de son téléphone.

« ¡ Hola, querida ! (Bonjour, chérie !) » répondit-elle à sa fille de quatre ans et demi.

Catalina sortait du lit. Depuis quelques semaines, elle se livrait à sa nouvelle fantaisie : bondir dans le salon pour saluer sa mère en imitant chaque matin un animal différent. Hier, un tigre. Avant-hier, un manchot. Le jour d’avant, une coccinelle. Où était-ce encore le papillon, son favori ? Angélica ne se souvenait plus très bien. En tout cas, ses petites histoires l'amusaient tant, qu’elle se prêtait volontiers au jeu.

« ihihihi ! »

La petite se mit à galoper autour de la table en hennissant. Sa mère dissimula un sourire derrière sa main. Si un cheval s'exprimait de la sorte, c’est qu’il était bon pour l’abattoir ! À choisir, elle préférait ses petits couinements d’insectes… Tout aussi irréalistes, mais moins agressifs à l’oreille. D'ailleurs, a-t-on jamais vu des insectes qui couinent ? Probablement jamais. À l’exception de celui-ci, cet extraordinaire spécimen de 38 kg aux ailes un peu maigres. De quoi fasciner les collectionneurs du monde entier. Sans parler de feu son père, biologiste.

Angélica porta son regard vers le porte-photos accroché près de l’entrée ; Gabriel aurait adoré rencontrer cette nouvelle espèce. Hélas, il était parti trop vite pour ça. Un banal accident de la route, comme il en arrivait tous les jours à Buenos Aires – cette ville de chauffards. Du jour au lendemain, il avait disparu de leur vie. Comme ça, hop ! Il n’existait plus, victime d’un magicien pervers – et trop alcoolisé. Pas de papillon, ni de toucan, ni de manchot à l’époque ; Catalina commençait tout juste à parler. Le plus triste, c'est qu'elle se souvenait à peine de lui.

La petite achevait son cinquième tour de table ; Angélica commençait à avoir le tournis.

« Et mon bisou, alors ? Ça ne fait pas de bisou à sa maman, les chevaux ?

— Ben si ! Regarde… »

La petite trotta jusqu’à sa mère, se jeta dans ses bras et lui planta un baiser sur la joue droite.

« Tu faisais quoiiii ? Ah, c’est l'hoxorope d’aujourd’hui ? Oh maman, tu peux me lire le mien, s’il te plait ?

— On dit l'horoscope. Alors alors, aujourd’hui, pour les poissons…

— Pour les che-vaux, protesta Catalina en détachant bien chaque syllabe.

— Ah oui, excuse-moi. Aujourd’hui, les chevaux recevront une bonne nouvelle !

— Ah c’est vrai ? Quelle nouvelle ?

— L’horoscope ne le dit pas, chérie. Ce sera une surprise !

— Et puis quoi d’autre ?

— Plein de changements. Et de nouvelles rencontres aussi.

— Wahou, trop bien ! Et pour toi, maman, qu’est-ce que ça dit ?

— Ça dit que si maman ne se dépêche pas d’aller à son rendez-vous, ça va barder pour elle.

— Pff. Je suis sûre que c’est n’importe quoi. »

Angélica laissa échapper un rire, embrassa sa fille et se leva.

« Allez maman, dis-moi ! Qu’est-ce que ça dit pour toi ?

— Ça dit que je recevrai une proposition difficile à refuser. Et aussi, que l’amour va bientôt frapper à ma porte. Mais ça, maman n’y croit pas du tout.

— Tu vas avoir un nouvel amoureux ?

— Je n’ai qu’un seul amoureux, tu le sais bien. C’est ton papa.

— Oui, mais…

— Oui mais c’est comme ça. Allez hop ! On va réveiller ta sœur, mamie Sofía arrive bientôt. »

La mère d’Angélica habitait dans le même immeuble, trois étages plus bas. Après le décès de son gendre, elle avait démissionné de son poste d'infirmière afin de pouvoir garder les deux petites aussi souvent que nécessaire.

« Drililiiing !»

Catalina courut jusqu’à la porte, claquant ses chaussons au sol pour compenser son absence de sabots.

« Hola, nona !

Une dame opulente, aux cheveux blonds très frisés pénétra dans le salon.

« ¡ Hola muñecas (Bonjour les poupées) ! Oh ma Saly… Je vois que tu sors du lit ! Pauvre minette… »

Salomé hocha la tête et se frotta les yeux. Angélica s’approcha et embrassa sa mère.

— Bonjour mamá. Excuse-moi de te faire venir si tôt, un samedi…

— Aucun souci. File donc à ton entretien. Je croise les doigts pour toi !

— Merci beaucoup. Soyez sages, les filles. À tout à l’heure !»

Angélica dévala l’escalier de service, récupéra le contenu de sa boite aux lettres, et se mit en marche vers le métro ; sa voiture, elle l'avait vendue il y a deux ans. Trop de frais, plus assez de moyens. Et depuis l’accident de Gabriel, elle craignait de reprendre le volant.

Dans sa hâte, elle trébucha sur une dalle déchaussée.

« ¡ Ay, pucha (Ah, purée) ! »

Quand lanceraient-ils leurs fichus travaux ? Trottoirs défoncés, murs décrépis, bâtiments à moitié démolis ; son quartier donnait l'impression de tomber en ruines. Mais à quoi bon se plaindre ? La crise économique n'allait pas se terminer demain. Et puis son immeuble, malgré sa peinture couleur vomi, ses murs en papier et son ascenseur défaillant, restait relativement confortable. Si l'on omettait les dégâts des eaux du mois dernier.

Angélica tourna à droite, à l’angle du glacier préféré de ses filles. Elle leur avait promis de les y emmener si elle réussissait son entretien. Leurs premières glaces de l'été[1] ! Auraient-elles un goût de bonne nouvelle ?

Station Carranza. Six minutes avant le prochain métro. Pour distraire sa nervosité, Angélica sortit de son sac le courrier récupéré plus tôt. Des prospectus. Une facture de gaz. Et une lettre d'apparence formelle. Expéditeur : « Rhapsody Blue, United States Agency ». Rhapsody Blue ? Comme le système d'identification ? Ses sourcils se soulevèrent ; quelques souvenirs désagréables lui revinrent en mémoire. Daignaient-ils enfin lui fournir une explication pour...

« Des lettres d'admirateurs ? »

Une voix, masculine et beaucoup trop proche, fit sursauter Angélica. En face d'elle se tenait un homme d'âge moyen en jean-tee-shirt-baskets. Son regard de Don Juan à la manque éveilla sa méfiance.

« Après, je les comprends... Avec des yeux comme les vôtres. Je me sens déjà amoureux. »

Angélica se mordit l’intérieur des joues pour retenir une réplique acerbe. Ignore-le... Tourne la tête, oublie-le. Il va partir tout seul.

« Je peux vous tenir un peu compagnie ? »

La colère monta d'un cran. Angélica sentit ses joues chauffer. Les muscles de son cou se raidirent.

« vvvvoouuuuuuUUUUH ! »

Au loin, elle perçut le métro approcher. Une échappatoire.

« JE SUIS VEUVE ! Lâcha-t-elle soudain. FICHEZ-MOI LA PAIX, À LA FIN !

Elle claqua la poitrine de l'individu d'un revers de lettres. Puis s’éloigna à grands pas, se mêlant à la foule qui s'approchait la ligne jaune. Le métro freina puis s'arrêta.

« psshhhhhhhh »

Les portes s'ouvrirent. Angélica se glissa à l'intérieur, le cœur cognant contre sa poitrine.

« BUUUUUH », « psssshhhh »

La voiture se mit en branle. Enfin…

Bien serrée parmi les gens, camouflée par sa petite taille, la jeune femme se sentit rassurée. Pour une fois qu'elle appréciait l'heure de pointe... Dans ses mains crispées, son courrier froissé. Trop de monde ici pour le lire sans gêner ses voisins. Trop de regards indiscrets. Malgré la curiosité – ainsi qu’une légère angoisse – elle le glissa dans son sac en attendant un moment plus opportun. Pour l’instant, mieux valait se recentrer sur le plus important : son entretien.

Pour la énième fois depuis une semaine, elle se récita ses arguments. Cette fois, ça fonctionnerait. Il fallait que ça fonctionne ! Pour ses filles. Pour sa mère. Et pour elle aussi. Finis, les ménages chez les particuliers. Finis les boulots de caissière sous-payés. Il était temps qu'elle décroche un travail plus régulier ! Bien sûr, elle regretterait toujours la fermeture de son cabinet de psychologie. Mais les temps étaient durs pour tout le monde. Elle devait l'accepter et s'adapter.

« psssshhhhhh »

Station Agüero. Angélica se laissa entraîner par la foule jusque sur les quais. Coup d'oeil nerveux à son mobile ; pas d'inquiétude, elle était dans les temps.

Quelques minutes plus tard, elle s'arrêta en face d'un grand complexe. Dans la cour, quelques balançoires et toboggans laissaient penser à une école primaire, mais il n’en était rien – ou en tout cas, plus maintenant. Au-dessus de l’entrée, on pouvait lire en grosses lettres : « Hôpital pour enfants ». Angélica actionna la poignée du portail qui s’ouvrit en grinçant.

« Bonjour, dit-elle à l’accueil, je viens pour l'entretien pour le poste de secrétaire, au service de psychologie.

— Mme Muños, c’est bien cela ? Attendez un instant, s’il vous plait. »

La réceptionniste saisit son téléphone et pressa un bouton. De l'autre côté du bureau, Angélica sentit sa respiration se bloquer. Elle avait tellement prié les astres pour réussir. Elle avait supplié le Dieu chance, aussi. Le Dieu chrétien, lui, pouvait bien aller se faire voir – elle n'y croyait plus depuis la disparition de Gabriel.

« Bonjour M. Gómez ! chantonna l'hôtesse d'accueil. Madame Muños est arrivée… Comment ? … Ah… Je vois… »

Angélica surprit le regard en coin de l'employée. Elle semblait gênée. Monsieur Gómez l'aurait-il oublié ? Rencontrait-il un imprévu ? Oh non, pourvu que non... Pourvu que tout se passe bien.

« Que dois-je lui dire ? … Très bien. Merci. »

La jeune femme raccrocha. Angélica releva les yeux sur elle.

« M. Gómez va descendre. Il vous prie de patienter en salle d’attente. Juste là, première porte à droite. »

La candidate remercia de la tête. Et voilà, elle s'inquiétait encore pour rien. Dans la pièce indiquée, elle choisit le siège le plus proche de la porte. En face, un couple et un bébé. À droite, un père et sa fille. Elle sourit à la dernière qui lui rappelait son aînée. Elle devait avoir 7 ou 8 ans. Le même petit air sage et sérieux. Salomé...

Un quart d'heure plus tard, un homme rondouillard en costume se présenta.

« Mme Muños ? Bonjour ! Je suis Fabricio Gómez. Navré de vous avoir fait attendre… C’est un plaisir de faire votre connaissance. »

Elle essuya discrètement sa main moite contre sa jupe avant de la lui tendre.

« Bonjour. Aucun problème. Le plaisir est pour moi. »

Il grimaça. Mauvais signe...

« Par contre, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. J’aurais voulu vous prévenir avant, mais tout s’est décidé à l’instant…

— Que se passe-t-il ?

— Le poste n’est plus disponible. »

Angélica fronça les sourcils. Elle vérifia l'heure sur son téléphone.

« Mais… Il est 9 heures et demi ! Vous avez déjà choisi ?

— Ecoutez, je suis désolé. Vraiment. La décision vient d’en haut… Votre profil était pourtant intéressant. Je suis sincère ! »

La jeune femme sentit ses lèvres trembler.

« Je.. Je comprends.

— J’ai cru voir que vous pratiquiez l’hypnose ?

— Oui. Je l’ut... »

Sa voix resta coincée dans son larynx. Elle se racla la gorge.

« Je l'utilise pour traiter les troubles de l’anxiété, les phobies ou le bégaiement… ce genre de choses.

— Et ça fonctionne vraiment ?

— C’est très efficace. Surtout avec les enfants. »

— Fascinant. Dire que vous alliez gâcher vos talents derrière un bureau de secrétaire ! En tout cas, l’hôpital va conserver votre CV. Navré de vous avoir fait déplacer pour rien... Tenez, je vais vous rembourser le transport.

— Non... Ça va, merci.»

Elle déglutit, ravalant sa frustration. Bien sûr qu’elle aurait préféré un poste de psychologue. Sauf qu’aucun n’était libre ! Mais avec ce job de secrétaire, elle avait espéré se trouver en première ligne si l’un d’eux se libérait. Échec…

« Passez une bonne journée, Mme Muños ! Et qui sait… Peut-être à bientôt ?

— Merci, bonne journée à vous aussi. »

Elle se reprocha son ton un peu sec, mais sentit qu’elle ne maîtrisait plus rien. La tête basse pour cacher ses yeux brillants, elle fit demi-tour, traversa la cour et se retrouva de l'autre côté du vieux portail.

« crouiiiiiiii-clac ! »

Fermé. La main droite serrée autour d'un barreau, Angélica releva la tête. Au-dessus de l'entrée flottait un drapeau argentin. Elle l'observa un instant, sans bouger. Quelques larmes dévalèrent ses joues. Elle en avait marre de ce pays. Marre du monde. Marre de tout. Pourquoi le sort s'acharnait-il sur elle ? Est-ce qu'on la testait ? Est-ce qu'on la punissait ?

Elle eut envie de hurler. Taper des pieds comme une gamine. Dégoiser tous les gros mots qui lui passaient par la tête et se mettre à pleurer. Peu importe si on la prenait pour une folle.

Pourtant, elle n'en fit rien. Sa main lâcha le portail pour essuyer ses joues d'un revers de manche. Elle était bien trop fière pour s’humilier ainsi en public. Lentement, comme si ses muscles rechignaient à lui obéir, elle se détourna et reprit la direction du métro. Le soleil, vif et splendide dans un ciel sans concurrent, semblait la narguer. Lui dire que la vie était belle, que l'été s'en venait, qu'il fallait sourire et se réjouir. Les mots qu'elle avait laissés échapper plus tôt lui revinrent en mémoire :

« FICHEZ-MOI LA PAIX ! »

Peu avant d'atteindre la station, l'enseigne d'un café attira son attention. Elle connaissait cette chaîne et appréciait l'ambiance. Elle hésita un instant et poussa la porte. Elle ne resterait pas longtemps. Juste le temps de se calmer. Ce visage qu'elle apercevait dans la vitrine, elle ne voulait le montrer ni à ses filles, ni à sa mère.

« Bonjour. Un jus d'orange s'il vous plait. »

Elle paya son dû et partit s'asseoir. Elle patienta, le regard dans le vague, jusqu'à ce qu'on lui apporte son verre. Puis elle récupéra son sac et fila aux toilettes. Elle verrouilla le loquet. Puis s'accroupit, dos contre la porte. Son visage disparut entre ses doigts tremblants. Sa poitrine se souleva. Et elle pleura sans bruit, le corps agité de spasmes.

Elle y croyait, à ce poste. Toutes ces offres qu'elle avait épluchées avant de tomber sur cette opportunité... Toutes ces heures passées à préparer son entretien... Tout ça pour quoi ? Elle n'avait même pas eu la chance de s'exprimer. « Merci, on vous rappellera ». Tu parles…

Oh, Gabriel... Tout était si simple autrefois. Des obstacles, ils en avaient rencontré, bien sûr. Depuis le temps qu'ils se connaissaient ; ils avaient quasiment grandi ensemble. Mais à deux, l'orage ne durait jamais bien longtemps. Sans lui, elle se sentait perdre pied. Elle n'y arriverait pas. Pas seule, en tout cas. Mais vers qui se tourner ?

« claclaclac »

La poignée, au-dessus de sa tête, s'agita avec insistance. Angélica redescendit brusquement sur terre. Elle devait bloquer les sanitaires depuis un peu trop longtemps. Honteuse, elle prit appui sur le mur pour se relever. Elle se moucha à l'aide d'un morceau de papier toilette. Le jeta, tira la chasse. Face au miroir, elle effaça quelques bavures de mascara, puis sortit. Une femme âgée attendait juste derrière. Angélica bredouilla une excuse puis regagna sa place.

Elle se sentait mieux. Vide, triste et déçue. Mais la colère avait disparu. Elle avala une gorgée de son jus d’orange. Le sucre lui fit du bien. Pendant un instant, elle s'efforça de ne plus penser. Elle ferma les yeux et se concentra sur le brouhaha environnant. L'angoisse s'envolait peu à peu. Elle devrait sans doute prévenir sa mère... Elle lui avait promis de l'appeler en sortant.

Avec un soupir, elle plongea la main dans son sac. Ses doigts effleurèrent la surface lisse d'une enveloppe. La lettre de l'Agence de sécurité ! Angélica l'avait presque oubliée. Son téléphone affichait un appel manqué de Sofía. Sa mère pouvait bien attendre cinq minutes de plus. Juste le temps d'ouvrir son courrier. Quelle autre mauvaise nouvelle s'y cachait ? À ce stade, plus rien ne pouvait l'atteindre ; elle avait déjà touché le fond.

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Notes de bas de page :

1. En Argentine, l’été s'étale de décembre à février.


Texte publié par Natsu, 15 février 2021 à 08h03
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