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Tome 1, Chapitre 5 Tome 1, Chapitre 5

Tokyo, samedi 1 novembre 2031


    « Brr brr… brr brr… »
    
    Keitaro s’éveilla en ronchonnant. Les vibrations de son téléphone venaient de l’arracher à ses songes. Il extirpa l'appareil de son pantalon de costume et le fit rouler sur le tapis.
    
    Pas de stores aux fenêtres du salon. Juste un fin rideau qui ne servait qu'à filtrer les regards indiscrets. Sans égards pour le dormeur, une lumière froide baignait la pièce et lui piquait les yeux.
    
    Son cou l’élançait. Il souleva sa tête de l’accoudoir et gémit ; rien de tel qu'un bon torticolis pour entamer le week-end. Il se massa la nuque, puis chercha une position plus confortable pour se rendormir.
    
    « Kaaaa, kaaaaa, kaaaaa ! »[1]
    
    Dehors, un corbeau laissa planer un rire. Même les oiseaux se moquaient de lui ! Keitaro attrapa un coussin et le plaqua sur son oreille gauche. Plus de lumière, plus de bruit. Hélas, l'ennemi n'avait pas dit son dernier mot : un vent frais, invisible et pernicieux, profita de la mauvaise isolation pour s’infiltrer jusqu’à lui. Il frissonna. Se recroquevilla. Serra ses bras contre lui.
    
    « Aaah, mooo, damé (Bon, ça suffit) ! »
    
     Keitaro reconnut sa défaite. Il attrapa ses lunettes et se redressa. Un mal de crâne l'assaillit aussitôt. Heureusement, il connaissait le remède idéal aux lendemains de cuite : le café ! Médicament universel et omnipotent. L'antidote à toutes les afflictions – ou presque. Parfois, la bière s'avérait plus efficace – même s’il admettait qu’hier soir, il en avait un peu trop abusé...
    
    Au sol, la diode de son téléphone lui lançait des clins d’œil. Keitaro tendit la main vers l’appareil pour y trouver un message d'Isamu. Rien d’important ; juste un simple remerciement pour la soirée d'hier. Mais d'ailleurs, 10h30 et personne debout ? L’appartement était étrangement silencieux…
    
    Il se leva et se dirigea vers les chambres. Personne ici non plus. Il vérifia les autres pièces, sans succès. Un papier attira son attention sur la table de la salle à manger. Il reconnut l’écriture manuscrite de Saori.
    
    « Kei-chan, je viens de recevoir ton message.
    C'est dommage que tu ne puisses pas rentrer... Jun et moi, on t'a attendu longtemps. J'ai tenté de le coucher, mais il ne fait que pleurer. Je n'arrive pas à le calmer. Je retourne chez mes parents, c'est plus simple. J'y resterai le week-end. Et pour Jun, ne t'inquiète pas, je lui souhaiterai un joyeux anniversaire de ta part.
    Repose-toi. À la semaine prochaine. »
    S. »
    
    Rongé par le remords, Keitaro souleva ses lunettes et se frotta les yeux. Si Koï-chan aimait tant sa fille... Pourquoi leur rendait-il la vie si difficile ? L'anniversaire de Jun était prévu ce dimanche. Il ne l'avait pas oublié. Voilà des semaines qu’il attendait ce jour pour lui offrir son cadeau. Son garçon allait fêter sa toute première année de vie ! Et il ne serait pas là pour le féliciter.
    
    « Mittomonai (quelle honte) ! »
    
    Il était si fatigué... Fatigué de tout. Même de la vie.
    
    Quand le café s'avérait inefficace, Keitaro avait recourt à un remède un peu différent. Sous forme liquide aussi, mais qui ne nécessitait aucune ingestion : un bain chaud.
    
    Il se traîna jusqu’à la salle d'eau où il actionna le bouton de remplissage automatique. En attendant le jingle de fin, il revint au salon et se laissa choir devant le piano droit de Saori. Enfin, il récupéra son mobile et composa un message :
    
    « Sao-chan, excuse-moi. J'étais débordé cette semaine. Et hier soir, encore. J'espère que ça va se calmer bientôt. Pour ce week-end, je comprends. Je reste là, si tu veux revenir. Et sinon, on reporte la fête à la semaine prochaine. »
    
     Il faillit déposer son téléphone sur le couvercle du clavier, mais retint son geste en découvrant la couche de poussière qui le recouvrait. Du bout des doigts, il dessina une forme de soleil sur le bois sombre, autrefois lustré, de l’instrument. Soupir.
    
    Comment en étaient-ils arrivés là ? Il rentrait souvent tard, c'est vrai... Mais son travail ne lui laissait pas le choix. D'un autre côté, c'est grâce à son salaire qu'ils avaient pu emménager dans ce quatre pièces au cœur de Kagurazaka – aussi appelé « petit Paris ». Adepte de gastronomie française, Saori avait toujours rêvé d’y habiter. Keitaro se souvint de leurs premiers mois ici. Elle lui avait fait découvrir les galettes bretonnes, l’amour du bon vin et le plaisir des déjeuners « à la parisienne » en terrasse au bord du canal. Elle avait même instauré une nouvelle tradition à la maison, celle des « dimanche café-croissants ».
    
    Il revoyait sa silhouette, petite et frêle, assise sur le tabouret où il se tenait présentement. Ses longs cheveux aussi sombres et lisses que son piano. Son sourire timide, et cette petite canine de travers qui lui donnait l'air enfantin, comme ils lui manquaient ! Ce n'était pas une beauté, non. Elle était même plutôt ordinaire. Mais la douceur de ses gestes, de ses expressions et de ses mots, avaient charmé Keitaro au point de braver l'ire de son père... Ils étaient heureux, alors. Ils se fichaient du monde et surtout de l'opinion de ses parents.
    
    Et puis elle avait cessé de sourire. De jouer et d'enseigner la musique, aussi. Finis les restaurants. Bonjour la routine et la morosité. Les crises de nerfs et les pleurs. Et puis l'absence… Le silence, de plus en plus pesant. Si seulement il était le bienvenu chez ses parents, il pourrait la rejoindre de temps en temps. Elle et Jun...
    
    Keitaro frissonna.
    
    "Tiluloulitilouli ! Le bain est prêt dans une minute !" clama l'interface de contrôle.
    
    Avant de se déshabiller, il actionna son système sonore multi-pièces et sélectionna un album de blues.
    
    Remède de grand-mère numéro 4 : la musique. Le blues, en particulier, l'aidait à relativiser. S’il ne saisissait qu’un mot sur cinq – la faute à son anglais désastreux – les voix plaintives des chanteurs suffisaient à exorciser une partie de ses peines.
    
    Après une douche rapide[2], il se plongea dans l'eau chaude. Avec un soupir de soulagement, il laissa reposer sa tête contre la paroi et ferma les yeux…
    
    « ...You may be high,
    You may be low,
    You may be rich, child,
    You may be po’,
    But when the Lords gets ready
    You’ve got to move.
»
    
    Saisi par le ton plaintif du morceau, Keitaro se boucha le nez et s'immergea tout entier. La musique se fit lointaine, parvenait déformée à ses oreilles. Il resterait bien ici pour toujours, coupé de toute réalité… Sauf qu’il étoufferait au bout d’un moment ; mais après tout, serait-ce si grave ? Le regretterait-on vraiment ?
    
    L’instinct de survie prit le dessus. Le trentenaire émergea, le visage aussi rouge que le drapeau nippon, une idée saugrenue logée dans un coin de son crâne. Il ouvrit grand les yeux, tel le moine inspiré par quelque vision divine. Mais bon sang, mais pourquoi pas ? Venait-il de trouver la clef du bug qui le torturait depuis une semaine ? D'un bond, il se retrouva hors de l'eau. Séché en trois coups de serviettes, un yukata[3] enfilé à la hâte. Puisqu’il était seul chez lui, personne ne lui reprocherait de travailler un samedi. Son ordinateur portable sur les genoux, il rouvrit son rapport de bug pour y intégrer son trait de génie.
    
    
✲°˖✧*✧˖°✲

    
    Les onze membres de son équipe remplissaient la petite salle de réunion. Keitaro constituait le douzième. Face à eux, leur manager. Comme tous les lundis matin, ils discutaient de l'avancement du travail de chacun.
    
    « Alors Momoyama-san, et ce bug étrange rapporté par le service technique, ça donne quoi ? demanda Kikuchi. »
    
    Le cœur de l'ingénieur s'emballa. Il remonta ses lunettes, se gratta la gorge et se redressa, mal à l'aise. Ses collègues braquèrent sur lui des regards curieux et insistants. Tels une bande de rapaces tournoyant au-dessus d’une bête à l’agonie…
    
    « J’ai passé la semaine entière sur cette histoire de codes dupliqués, commença-t-il d'une voix mourante. J'ai tout testé, tout vérifié, sans trouver d'anomalie. Quant à la piste de la fraude, je trouve ça peu probable. Même s’il existait un moyen de perturber les machines, pourquoi les parents d’un gamin de trois ans s’amuseraient-ils avec ça ? Surtout que le passeport du petit contredit les infos renvoyées par les ordinateurs.
    — Un problème d'insertion en base de données ? s'enquit un collègue.
    — C’est ce que j’ai cru au début. Mais tout semble en règle. À vrai dire, je pense que le problème ne vient pas de nous, mais du système lui-même. Je propose donc d’écrire au siège de Rhapsody Blue, aux Etats-Unis, pour leur rapporter le bug.
    — Je vois, commenta Kikuchi. En fait, je m'en doutais ! Je n'aurais jamais dû vous confier ce ticket. Je ne sais pas ce qui m'a pris de vous faire confiance. Matsumoto-san ?
    — Oui, Kachô ?
    — Puis-je vous charger de cette... ?
    — Attendez ! J'ai peut-être une idée, reprit Keitaro, sa voix grimpant dans les aigus. »
    
    Et voilà, le moment tant redouté. Deux jours plus tôt, son intuition lui paraissait à peu près censée. Ce matin, il craignait de passer pour un simple d'esprit. Il prit une grande inspiration. Allez Keitaro, exprime-toi ! Qu’est-ce que tu risques, après tout ? On te prend déjà pour un idiot.
    
    « Eh bien ? s'impatienta Koï-chan.
    — Je je je... Je me demandais si... Je veux dire... Cette mamie japonaise qui possède le même code que Darshan… Elle est décédée n'est-ce pas ?
    — C’est exact.
    — Quant au petit garçon, il est né plusieurs mois après sa mort...
    — Tout à fait.
    — Je pensais... Peut-être que les machines ont raison. Peut-être qu'il s'agit bien de la même personne.
    — Momoyama, je ne comprends rien à vos élucubra...
    — Peut-être qu'il s'agit d'un cas de réincarnation, le coupa Keitaro, enchaînant les mots à toute vitesse pour s'assurer de ne pas être interrompu. »
    
    Un silence gêné tomba sur la salle. Le temps stoppa sa course. Comme si les Dieux venaient de presser le bouton pause, s'amusant à figer les plus belles grimaces de leurs créatures : lèvres déformées. Yeux exorbités. Fronts contractés. Sourcils tordus.
    
    Un éclat de rire sonna le glas de leur petit jeu. D'autres résonnèrent en échos, jusqu'à ce que la pièce entière en soit emplie. Seules trois personnes échappaient à l'hilarité générale : Isamu, Keitaro et leur manager.
    
    « Intéressant », commenta Kikuchi au bout d'un moment.
    
    Le calme revint. Keitaro, les joues cramoisies, attendit la sentence.
    
    « Puisque votre théorie semble mettre les gens d'aussi bonne humeur, il serait dommage d'en priver les employés du siège. Vous la mentionnez dans votre rapport, n'est-ce pas ?
    — Euh… Oui.
    — En ce cas, traduisez-le en anglais et transmettez-le moi. Je le relirai avant de l’envoyer au siège. N'oubliez pas de préciser qu'il s'agit de vos recherches et conclusions personnelles. J'insisterai de toute façon sur ce point dans mon e-mail à leur intention.
    — Wakarimashita (Compris). »
    
    Keitaro déglutit. Il s'était trompé sur un point : il risquait bien plus gros que ce qu’il imaginait. À savoir, sa crédibilité auprès des créateurs du système. Les américains se paieraient probablement sa tête, eux aussi... Hélas, les dés étaient jetés. Il ne pouvait désobéir sous peine de perdre son travail – ainsi que la guerre qu'il menait avec son beau-père. Quant à la face, il l'avait déjà perdue il y a longtemps.
    
    
✲°˖✧*✧˖°✲

    
    Deux jours plus tard, Keitaro revenait d'une nouvelle série de photocopies quand il trouva dans sa boite un e-mail de son chef.
    
    « Momoyama, pourriez-vous passer à mon bureau ce matin ? J’ai du nouveau pour vous. C’est urgent. Je vous attends. »
    
     Une boule se forma au niveau de son estomac. Il détestait ce genre de messages ambigus. À chaque fois, il s’imaginait le pire. Son beau-père devait prendre plaisir à le torturer ainsi. Quel imbécile.
    
    Parvenu devant le bureau de Kikuchi, il ouvrit la porte et referma derrière lui.
    
     « Ah, Momoyama. Je vous attendais. Sale temps aujourd’hui, n’est-ce pas ? »
    
     Keitaro acquiesça. Si le ciel était grisâtre, Koï-chan, en revanche, semblait d'excellente humeur. Ses lèvres épaisses esquissaient un sourire presque bienveillant. Devait-il s'en inquiéter ?
    
    « Vous souhaitiez me dire quelque chose ? »
    
     Pourvu qu’il ne lui pose aucune question relative à son anglais… Il n’avait pas traduit lui-même son rapport : Isamu avait accepté de lui rendre ce service, en échange de son aide sur un de ses tickets. Kikuchi s’en était sûrement rendu compte.
    
    « Oui. Le siège m'a contacté ce matin.
    — Ah ?
    — Ils voulaient savoir si l'on pouvait se passer de vos services quelque temps. »
    
    La respiration de Keitaro resta bloquée dans sa gorge. Il sentit ses mains trembler.
    
    « Comment ça ? Je... Je ne comprends pas… »
    
    Kikuchi resta silencieux un moment. Il semblait se délecter de son désarroi. Enfin, il se décida à lâcher le morceau :
    
    « Vous êtes convoqué d’urgence à Tampa, aux US.
    — Boku ga (Moi) ?
    — Ils vous réclament personnellement. Aussi incroyable cela puisse paraître, ils semblent avoir apprécié votre rapport.
    — Ah vraiment...
    — Votre avion part demain soir. Allons Momoyama, ne faites pas cette tête... Vous savez qu’il y fait grand beau avec 26 degrés en ce moment ? Je vous envie. C’est comme ça presque toute l’année en Floride. Et puis je ne m’inquiète plus pour votre anglais. La qualité de votre rapport m’a impressionné. Je vous félicite pour vos progrès ! »
    
     Keitaro choisit d’ignorer sa dernière remarque.
    
    « Mais... Et Saori ? »
    
    Kikuchi balaya l'excuse d'un revers de main.
    
    « Elle comprendra. Je lui expliquerai. Je compte sur vous, Momoyama. Ne me décevez pas cette fois. Tenez, voici votre billet. Bon voyage ! »
    
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    Notes de bas de page :
    
    1. Onomatopée japonaise communément utilisée pour le cri du corbeau.
    
    2. Au Japon, comme l'eau du bain sert à plusieurs membres de la famille, on se nettoie sous la douche avant d'y entrer.
    
    3. Kimono léger porté comme peignoir, ou bien comme tenue légère en été.
    
    

Texte publié par Natsu, 11 février 2021 à 10h20
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