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Tome 1, Chapitre 4 Tome 1, Chapitre 4

Toulouse, mercredi 5 novembre 2031

Journal étendu sur ses genoux, Théodore remuait inlassablement sa cuillère dans son café au lait.

« Diding… Diding… Diding… »

Comme tous les matins, il parcourait les titres de la Une en les commentant à voix haute. À ses pieds, son unique interlocuteur se régalait de ses croquettes, une oreille tendue vers son maître.

« Nouvelle manifestation du mouvement pour la Décroissance... Beaucoup de jeunes. Des animaux, aussi. Moutons, chèvres, chevaux dans les rues... Blablabla pour prôner l'autosuffisance et un retour à la nature. Tu vois Ernestine, tu aurais pu participer si tu voulais. À bas l'importation de croquettes industrielles ! Pour le retour de la chasse aux rongeurs ! »

« Maaouuuh. »

En vrai, il plaignait sincèrement la jeunesse d'aujourd'hui. Son enfance à lui, et même sa vie d'adulte, lui semblaient paisibles en comparaison. Du haut de ses 76 ans, il avait quand même vécu mai 68. Et puis la guerre froide. Deux chocs pétroliers aussi. Mais en ce temps-là, on ne parlait pas de toutes ces histoires de changement climatique, de pollution des sols, de montée des eaux, d’extinctions de masse des espèces, de pandémies généralisées, de décroissance, de fin du monde… A chaque époque ses tourments. Et pourtant, pouvait-on faire pire que ceux d'aujourd'hui ?

Il lâcha un soupir et tourna la page. Les temps changeaient. De plus en plus vite. Et en bon historien retraité, il aimait suivre le court des événements – qu’il s’amusait à comparer avec ceux d'époques révolues.

« Diding… Diding… Diding… »

Théodore but sa première gorgée de café sans se formaliser de la température – tiède, presque froide. Des bruits de robinet lui parvinrent depuis la salle de bain ; sa femme devait être levée. Le vieil homme replia son journal et se leva avec difficulté. Il trancha deux beaux morceaux de pain qu’il fit griller. Il remplit la bouilloire, la mit à chauffer, plaça une tasse supplémentaire sur la table. Il y ajouta un sachet de thé, une assiette et des couverts, sortit la confiture et le beurre du frigo – le tout arrangé de façon bien symétrique – puis retourna s’asseoir. Son épouse le rejoignit bientôt.

« Bonjour ma Suzon, dit-il en lui présentant son front. »

Suzanne y déposa un baiser. Théodore sourit, heureux.

Son épouse se détourna pour remplir l’arrosoir d’eau fraîche. En bonne ex-fleuriste, elle avait l’habitude de s’occuper des plantes dès son réveil.

« Bien dormi ?

— Mmh… »

Contrairement à son époux, Suzanne n’était pas du matin. Mais il aimait la taquiner et ne se lassait jamais de ses réactions. Elle adoptait un langage particulier au réveil. Très animal. Composé de sons rauques et grondants qu’il avait appris, au fil des années, à déchiffrer. Son dernier trémolo, par exemple, signifiait « oui, autant que possible ». Les mauvais jours, il s’étalait comme un soupir. Et les meilleurs, il s'élevait en un son bref, légèrement plus aigu. Cinquante ans de pratique pour en déchiffrer les nuances. Aujourd’hui, il estimait avoir atteint le plus haut degré de maîtrise, et s’en énorgueillissait.

Lorsqu’elle se fut éloignée, arrosoir en main, le vieil homme s’effaça derrière ses feuilles de papier recyclé.

« Diding… Diding… Diding… »

« Inondations… Typhons… Tempêtes de neige… On n’est pas si mal à Toulouse, finalement. Ça ne tourne pas toujours très rond, mais bon. Tiens ! T’entends ça, ma Suzon ? Les premières tomates cultivées sur Mars… Regarde ça ! Cultivées en serre. Je n’aurais jamais cru ça y'a vingt ans. »

La cuillère de Théodore resta suspendue en l’air, le temps d’extirper une paire de ciseaux d’un tiroir. Le vieil homme découpa l’article.

« Suzon, tu m’apporterais mon classeur ? Et du scotch, s’il te plait. Merci, amour ! »

Suzanne obtempéra en grognant. Sa ronde terminée, elle refit griller ses tartines – elle les aimait ainsi, bien croquantes, légèrement calcinées – puis s’installa en face de lui.

« Exploits sportifs… Affaires criminelles mystérieuses… Événements historiques ? Non, quand même pas… Inventions extraordinaires… Ah voilà ! Conquête spatiale. »

Théodore ouvrit son classeur à la bonne catégorie, puis tourna les pages à la recherche d’un espace vacant.

« C’est quand même n’importe quoi ces histoires de colonie martienne, intervint sa douce épouse, dont le thé bien chaud venait de délier la langue. Pourquoi gaspiller cet argent sur une planète dont tout le monde se fiche ? »

Du coin de l'œil, il l'observa recouvrir ses tranches de pain avec énergie. Deux tiers de beurre pour un tiers de confiture. Comme toujours. Son mari leva les yeux au ciel ; Suzanne était d'un terre à terre... Une amoureuse du pratico-pratique. Et une indécrottable antiprogressiste. Il le savait, aussi ne chercha-t-il pas à argumenter. À la place, il s’appliqua à scotcher son article en suivant bien les lignes du papier quadrillé.

Petite gorgée de café. Théodore reprit sa lecture.

« Dernier appel aux français pour l'enregistrement au système RBF (Rhapsody Blue France), lut-il à haute voix. 31 décembre... Dans un mois et demi ?

— Tu ne l'as pas fait encore ? grommela Suzanne. Avec toi, c’est toujours au dernier moment…

— Je pensais avoir le temps. Tu l'as fait, toi ?

— Bien sûr. L’année dernière !

— Ah bon.

— Roooh Théodore...

— Oui oh c'est bon, j'ai juste oublié. J'imagine que les viocs ne sont pas dispensés ?

— Non. Seulement les moins de 6 ans. Pour eux, ce n'est pas obligatoire.

— Ah, c'est vrai. Mais pourquoi d'ailleurs ?

— J'en sais rien, c'est toi l'expert en technologies. Les appareils sont peut-être nocifs pour les plus jeunes ?

— Oh, je me souviens maintenant ! Cette pétition que m'a ramené Leonie… Ça doit inquiéter les parents. Pourtant, il ne s'agit pas de rayons X !

— Moi ce n'est pas ça qui m'inquiète. Je n'aime pas l'idée que tout passe par ordinateur... Je préfère les documents papiers. C'est plus concret. »

Théodore sourit à l’abri de son journal. Il reconnaissait bien là sa Suzon.

« Oui. C'est plus concret... »

Son épouse mordit dans sa tartine. Un morceau s'en détacha, tomba dans son thé fumant où il dessina quelques arabesques. Quelques mastications plus tard, Suzanne se tamponna la bouche de sa serviette fleurie et reprit :

« Avec leur système à la noix, on ne sait pas ce qu'ils récupèrent comme informations. On ne peut pas vérifier. Tu ne trouves pas ça effrayant, toi ? On ne sait pas ce qu'ils en font, non plus. »

Théodore gonfla ses joues comme un hamster et secoua la tête – sa façon à lui de montrer son désintérêt pour un sujet.

« Pff...Ils peuvent bien récupérer ce qu'ils veulent. Je n'ai rien à cacher. Ni maîtresse, ni casier judiciaire, ni compte en Suisse. Mais je comprendrais que toi, tu souhaites protéger tes amants.

— Ce que tu es bêêête, commenta-t-elle en riant. »

Tout fier de sa bonne blague, Théodore porta sa tasse de café froid jusqu’à ses lèvres. Le petit doigt en l'air.


Texte publié par Natsu, 8 février 2021 à 10h22
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