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Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3

Tokyo, vendredi 31 octobre 2031


    « Piou piou… Piou piou… Piou piou... »
    
    Keitaro traversa le carrefour aux premiers gazouillis du feu pour piétons[1]. La nuit enveloppait Tokyo. Des milliers d’enseignes aux néons colorés habillaient les rues sur plusieurs étages, invitant le chaland dans leurs échoppes. L’une d’elle, un izakaya[2], comptait Keitaro parmi ses habitués. Il s'y rendait souvent après le travail pour décompresser – un moyen comme un autre de ne pas ramener ses soucis à la maison. Ce soir pourtant, il passa son chemin. L’heure était bien avancée et il n’avait ni faim, ni soif. Ni même envie de boire.
    
    Il venait de quitter le bureau, mais son cerveau s’y trouvait encore. Voilà une semaine qu’il s’arrachait les cheveux sur le même problème ; il ne comprenait toujours rien. Pour une fois qu'on le chargeait d'une mission importante. Pour une fois qu'on lui donnait l'occasion de briller ! Même si en vrai, il savait qu’en lui accordant cette « chance », ses collègues s'étaient aussi débarrassés d'une belle épine aux pieds. Un beau cadeau empoisonné. Une potentielle bombe à retardement.
    
    « Impossible ». Ce mot résonnait en boucle dans son esprit. Qu'avait-il raté ? Les codes RB (ou Rhapso-code, comme on les appelait au Japon) étaient censés être uniques. Une longue série de chiffres générée par les scans RB (ou Rhapso-scan) – ces engins en forme de casque qu’on utilisait pour prouver son identité. D’après ce que l’ingénieur avait compris, la musique qu’ils diffusaient servait à stimuler un grand nombre de neurones, qui à leur tour émettaient des ondes électromagnétiques. Les Rhapso-codes, calculés en fonction de cette réaction, ne pouvaient être ni falsifiés, ni partagés, ni reproduits par une autre personne. Un peu comme une partition mathématique, ou une empreinte cérébrale. Pour éviter les fraudes, seuls les douaniers et les membres du gouvernement y avaient accès. Une révolution en matière de sécurité et de traçage de la population ! En matière de santé aussi, car ils effectuaient un check-up à chaque utilisation.
    
    Enfin... Tout ça, c'est ce que clamaient les créateurs américains de Rhapsody Blue. C'est aussi ce que croyaient la quinzaine de pays membres du système. Keitaro, lui, n'était pas neurologue. Il n'y connaissait pas grand-chose ; déjà qu'il peinait à se souvenir de leur slogan, « Rhapsody B., what's your brain melody ? »[3] qu'il prononçait avec un accent épouvantable. Non, lui ne se mêlait pas du « comment ». Il gérait seulement le résultat : avec ses collègues, il s'occupait de la banque d'informations de toute personne enregistrée dans le pays, citoyen ou voyageur.
    
    Un code unique et propre à chacun, se répétait l'ingénieur, comme pour se rassurer.
    
    Et pourtant, cet enfant...
    
    Les pas du trentenaire l’avaient guidé jusqu’à la station Yurakucho. En haut des marches, il fut soudain pris de vertiges. Sa tête lui tournait, sa vision se brouilla. Sa peau se couvrit d’une sueur moite et ses jambes refusèrent de le porter plus loin. Comme il suffoquait, il dénoua son écharpe à la hâte et s’écarta du passage. Il s’appuya un instant contre le mur, ferma les yeux et se laissa glisser en position accroupie. Il ne bougea plus, le temps de retrouver des forces.
    
    Il ne pouvait s’agir que d’un bug... Un stupide bug. Il avait pourtant tout essayé, tout testé plusieurs fois, en vain. Ses collègues avaient sûrement raison : ce n'était qu'un incapable. Et ses beaux diplômes, de la poudre aux yeux. Pathétique.
    
    Pris d'une soudaine impulsion, Keitaro sortit son téléphone de la poche. 22 heures. Sa femme était-elle rentrée ? Elle avait encore passé la semaine chez ses parents – où sa mère l’aidait avec le petit. Ses deux amours devaient revenir ce soir. Mais il était tard. Saori devait s'inquiéter.
    
    Pas de message.
    
    Keitaro fit la moue. Il aurait aimé qu’elle s’inquiète ; ce silence sonnait comme un reproche, qui s'ajoutait à sa culpabilité. Il s’en voulait d'avoir gâché leur soirée à trois. Une de plus... Alors qu'ils ne se voyaient que les week-ends depuis quelques temps.
    
    « Saiaku[4]. »
    
    Il s'aperçut qu'il tremblait. Ridicule... Il prit une profonde inspiration, souffla lentement. Calme-toi. Ce n’est rien. Tout va bien. Un pieux mensonge à lui-même, pour se donner le courage de s'éloigner de cette paroi humide. Au prix d’un grand effort, il se releva et reprit sa descente à pas flageolants. Il rasait le mur pour éviter les bousculades. Quelques marches plus loin, une main se posa sur son épaule. Il sursauta.
    
    « Momoyama-san ! »
    
    Le visage bonhomme de son jeune collègue balaya un instant ses angoisses. Keitaro redressa ses lunettes et lui rendit son sourire, mal à l’aise. Isamu l’avait-il vu étaler sa faiblesse en public ?
    
    « Sasaki-kun… Tu m’as fait peur ! Tu étais encore au bureau ? Je pensais être le dernier à partir.
    — J'avais des courses à faire. Hey, je sais qu’il est tard, mais… si on allait boire un verre ? Ça vous dit ? Ça nous changerait des pauses café du bureau... »
    
    Keitaro hésita. Saori l'attendait à la maison. Mais le temps qu’il ne la rejoigne, elle dormirait déjà. Quant à Jun, il devait déjà être au lit. Il haussa les épaules et accepta la proposition. Il n'avait rien envie d'avaler mais ressentait le besoin de s'épancher. En fait, Isamu tombait à pic ! Une petite conversation lui permettrait de rentrer plus serein, sans risquer la syncope en plein métro.
    
    « Très bien, allons-y. Je connais un coin sympa tout près. »
    
    Avec une tape dans le dos, Keitaro entraîna Isamu vers la sortie. Son izakaya favori se trouvait juste derrière la station – celui-là même qu’il avait boudé quelques minutes plus tôt. Il suffisait de la contourner par un tunnel passant sous les voies. Petit boui-boui éclairé aux lampions rouges et blancs, le Matsusô ne payait pas de mine depuis l’extérieur. De l’intérieur non plus d’ailleurs, avec ses murs tapissés de vieilles affiches publicitaires et ses menus écrits à la main sur du papier jauni. Et pourtant, la chaleur – et les fourneaux – du patron suffisaient à réchauffer les cœurs des salarymen épuisés.
    
    « Garagaragara », fit la porte en bois coulissante.
    
    Une forte odeur de nourriture cueillit les deux employés sur le seuil ; les voix des serveurs couvrirent le tintamarre des clients éméchés pour leur souhaiter la bienvenue :
    
    « Irrashaimase ! »
    
    Keitaro se fraya un chemin à travers la salle encombrée. Cette odeur de grillades... Le tintement des verres... Cette fumée légère qui l'enveloppait comme du coton. Il était là chez lui et se sentait déjà mieux. Il observa ses mains ; elles ne tremblaient plus. Il se félicita d'avoir suivi son collègue. Pour autant, il n'oubliait pas Saori ; il prendrait le temps de lui écrire tout à l'heure.
    
    « Hey mais qui voilà ! s’exclama le patron en les voyant. À cette heure-ci, je ne vous attendais plus. Encore à faire des heures sup’, c’est ça ? Bonjour, ajouta-t-il en direction d'Isamu qu'il ne connaissait pas encore.
    — Eh oui. Parfois, y’a pas le choix, répondit Keitaro.
    — Bah. Z’avez qu’à venir bosser ici, on cherche des temps partiels ! Vous auriez moins cet air de poulpe malade. C’est pas une vie ça, de rester enfermé dans ces bureaux dix à douze heures par jour. Ça vous ronge le cerveau…
    — Ramène-nous deux bières au lieu de raconter n'importe quoi ! »
    
    Le petit homme aux rides bien marquées se fendit d’un sourire. Il cria la commande aux cuisines.
    
    « Profitez de votre soirée. »
    
    Keitaro prit place en face d'Isamu et rédigea un court message à son épouse.
    
    « Désolé, dit-il à son vis-à-vis après avoir reposé son téléphone.
    — Pas de souci. Alors, ça avance votre ticket[5] ? »
    
    Keitaro baissa la tête d'un air malheureux.
    
    « Non... Pas du tout. J'ai beau chercher, je ne comprends pas l'origine du bug.
    — De quoi s'agit-il, déjà ? »
    
    Le trentenaire jeta un œil autour de lui. La faille en question provoquerait un scandale d'ampleur nationale si les gens l'apprenaient. Mais avec le bruit ambiant et l'alcool qui circulait à flots, personne ne risquait d'entendre leur discussion. Rassuré, il se rapprocha d'Isamu et murmura :
    
    « J'ai deux Rhapso-codes identiques en base de données.
    — C'est possible, ça ?
    — Normalement non. Lundi, un petit garçon indien s'est fait arrêter à la douane d'Osaka. Premier enregistrement au Japon. Il a fait boguer les machines ! Et les employés aussi, lorsqu'ils ont compris que le code du gamin se trouvait déjà dans le système. Mais sous un autre nom... »
    
    Isamu fronça les sourcils.
    
    « Les parents ont menti ? Le petit était déjà enregistré ici ? Il a... changé de nom ?
    — Rien de tout ça. Le profil possédant le même code n'a rien à voir. Il s'agit d'une mamie japonaise décédée en 2026. Il y a 5 ans...
    — C'est possible, ça ? » répéta Isamu.
    
    Keitaro ne put s’empêcher de sourire devant son air ahuri. Il prit une première gorgée de sa bière avant de continuer. Pas besoin de se forcer tant que ça, finalement. La bière, comme le café, ça passe toujours tout seul, constata-t-il.
    
    « Techniquement, non. »
    
    Isamu fronça les sourcils, l’air soucieux.
    
    « Une erreur de machine ?
    — Je ne pense pas. Les douaniers ont testé avec deux autres Rhapso-scan. Tous ont renvoyé la même erreur.
    — Incroyable... Et s'ils avaient essayé de frauder ?
    — Pourquoi faire ? C'est un enfant de trois ans...
    — Mmh... Je comprends mieux l'affolement du support technique. Et vous êtes tout seul, sur ce problème ?
    — Pour l'instant oui. Mais je pense que je vais avoir besoin d'aide. Je suis épuisé et à court d'idées. Je ne sais même pas ce que je vais raconter à la réu' de lundi ! Je dois présenter mon rapport… Cette histoire ne va pas me lâcher du week-end. »
    
    Isamu prit un air désolé.
    
    « Momoyama-san... Pardonnez ma franchise, mais je vois bien comment les autres vous traitent au bureau. Je suis arrivé il y a peu, alors je ne comprends pas très bien. Qu'est-ce que les autres vous reprochent exactement ? Je veux dire... Ce n'est pas normal de vous laisser gérer ça, par exemple. »
    
    Keitaro se mordilla les lèvres, hésitant.
    
    « C'est vrai qu'il n'y a pas si longtemps que tu es là. Trois mois, c'est ça ?
    — À peu près, oui.
    — Mmh. Je pense que Koï-chan... Je veux dire, Kikuchi-san, ne m'a jamais pardonné d'avoir épousé sa fille. Je crois qu’il espérait mieux pour elle. Je n’avais pas très bonne réputation quand j’ai commencé à RBJ. Je sortais d’une longue période d’arrêt et n’y connaissais rien au milieu administratif. »
    
    Nouvelle rasade de bière pour dissimuler sa gêne.
    
    « C’est mon oncle qui m’a placé là pour m’aider à remonter la pente. L’ennui, c’est que je me suis retrouvé sous les ordres de Kikuchi, qui est son subordonné direct. Et je crois qu’ils ne s’aiment pas beaucoup. Pour ne pas dire qu’ils se détestent.
    — Oh wow... Je ne savais rien de tout ça.
    — En fait, je comprends sa frustration. Entre ça et ce mariage qu’il n’a jamais approuvé... C’est aussi pour ça que je m’accroche. Même si parfois, c’est difficile... Il me rend la vie infernale !
    — Ce n'est pas très juste... Tout ça, ce sont des problèmes d'ordre personnel. Ça ne devrait pas influencer la manière dont il se comporte au travail. C'est grave, je trouve.
    — Je sais bien. Je pourrais aussi partir et chercher ailleurs. Ou me plaindre à la hiérarchie ! Mais ça veut dire que j’aurais perdu ; je ne pourrais plus regarder ma femme dans les yeux. Ce travail, c’est mon unique chance d’obtenir un jour l’approbation de Kikuchi. Et je ne désespère pas d'arriver un jour à l’impressionner. J'espère qu'il finira par accepter la situation, et par nous ficher la paix, à moi et Saori. »
    
    Son cœur se serra. Pourquoi lui parlait-il de tout ça ? Isamu n'en demandait pas tant ; il risquait juste de l'embarrasser. Il écarta sa bière qu’il jugea coupable de son relâchement.
    
    Son collègue, pourtant, ne semblait pas incommodé. Il hocha la tête d’un air compréhensif et soupira.
    
    « Ah, les histoires de cœur... C'est toujours compliqué. »
    
    Keitaro ne s'attendait pas à cette remarque. Il sourit et lui jeta un regard curieux.
    
    « J'ai une petite amie. Elle s'appelle Mariko. On sort ensemble depuis deux ans. Je sais qu'elle pense déjà au mariage... Mais je sais pas. Je me sens pas prêt.
    — Tu as quel âge ?
    — 27 ans.
    — Vraiment ?? Tu as le même âge que Saori. Je t'imaginais plus jeune...
    — J'ai eu un parcours scolaire un peu compliqué, se justifia-t-il.
    — 27 ans et on te met déjà la pression ? Prends donc le temps de réfléchir. C'est important, comme décision.
    — Vous avez raison... Et puis j'ai l'impression qu'on se connaît à peine. Entre son travail et le mien, on est tous les deux très occupés.
    — Bon courage.
    — Merci. Et pour ce bug... Je vais y réfléchir aussi. J'ai rien à faire ce week-end. Mariko travaille.
    — Profite plutôt de tes jours de congé.
    — Bah. Ça me fait plaisir. Et puis ça m'intrigue.
    — Comme tu veux. »
    
    Au fil de la soirée, Keitaro finit par se réconcilier avec sa bière. Il parvint même à grignoter quelques encas. Son téléphone affichait 1h30 lorsqu’ils sortirent du bar. Tous deux avaient bu plus que de raison et laissé filer le dernier métro.
    
    « Appelons un taxi, proposa le plus âgé. »
    
    Après avoir longé les jardins impériaux par l’est, Keitaro descendit en premier, à mi-chemin entre les stations Iidabashi et Kagurazaka. L'esprit embrumé par l'alcool, il fouilla longuement sa sacoche à la recherche de sa clef, puis se faufila à l’intérieur sans allumer la lumière. Lentement, il ôta ses chaussures qu'il abandonna en vrac dans l'entrée. Trébucha sur un parapluie mal rangé. Étouffa un juron. Balança ses lunettes sur le tapis. Et s'effondra de tout son long sur le canapé du salon où il s'endormit aussitôt.
    
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    Notes de bas de page :
    
    1. Au Japon, les feux de signalisation émettent un signal inspiré de chants d’oiseaux lorsqu’ils passent au vert pour les piétons, ce qui aide les malvoyants à savoir quand traverser.
    
    2. Sorte de bistrot japonais, souvent très animé, où l’on sert une multitude de petits plats pour accompagner les boissons.
    
    3. “Quelle mélodie joue ton cerveau ?”, en anglais
    
    4. “Le suis le pire des hommes”, en japonais
    
    5. Terme informatique : un ticket est une tâche à réaliser par un développeur. Il peut s’agir d’un bug à résoudre, ou encore d’une nouvelle fonction à ajouter.

Texte publié par Natsu, 4 février 2021 à 08h33
© tous droits réservés.
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